LE CHAOS PHILOSOPHE de Guy KARL

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L'objet de ce blog est de faire connaître mes publications philosophiques et poétiques.

Je présente l'édition de mon ouvrage "De la Faille et de la Verité" en version intégrale, pour offrir au lecteur le fruit de plusieurs années de recherche, en espérant que ces travaux, tout personnels qu'ils soient, puissent rencontrer la faveur de lecteurs intéressés par les questions fondamentales, dont tout un chacun peut faire aisément l'épreuve dans les moments cruciaux de l'existence. Je me suis efforcé de dire dans la plus grande simplicité et fermeté ce qui constitue pour chacun le fonds obscur, l'énigme insistante et parfois angoissante, la part maudite, mal-dite, de son être, à partir, nécessairement, d'un dénudement qui ne peut être que personnel. La gageure c'est de poser que le plus subjectif, structurellement, est forcément le plus universel, non dans son contenu, qui est propre à chacun et quasi incommunicable, mais dans sa forme : l'envers obscur de la lumière, qui est antérieure à toute lumière, chaos principiel dont procède toute manifestation et toute expression.

Cette plongée dans les abysses nécessite un style très particulier, où l'intuition philosophique ne prend sa force et sa portée que d'une expression inventive et poiétique, toujours neuve et vagabonde.

 

Par ailleurs je donne la liste de mes autres ouvrages qui ont fait l'objet de publications éditoriales sous la rubrique "Autres publications".

 

Je publie ensuite "LE SPECTRE DE FESSENHEIM", ensemble de textes inspirés par la situation présente de la civilisation, marquée comme chacun sait, par de redoutables défis, dont le nucléaire, entre autres. C'est l'occasion de s'intérroger sur les fondements impensés d'une culture vouée à la vitesse, au profit à court terme et à l'arraisonnement universel.

Troisième ouvrage : "PHILOSOPHIE de la NON-PENSEE" - ouvrage philosophique, en cours d'édition à parir de septembre 2015.

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PUBLICATION : DE LA FAILLE ET DE LA VERITE (essais philosophiques)

 

DE LA FAILLE ET DE LA VERITE.

 

Présentation.

Je publie ici tous les deux jours un chapitre de cet ouvrage, à partir de la fin, de manière à offrir au lecteur, en bout de course, l'intégralité de l'ouvrage, dans l'ordre naturel d'exposition.

J'ose espérer que ces textes trouveront un accueil favorable auprès de lecteurs intéressés par la Chose philosophique, et sensibles à la dimension de poésie, qui me semble y appartenir de plein droit.

Va, mon livre, va, déjà tu ne m'appartiens plus, tu appartiens à celui qui te lira, et qui t'aimera.

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19 septembre 2016

DESIR de SAPPHO : poésie 6

Guy AMEDE KARL

 

               

                                                        DESIR DE SAPPHO

 

 

SAPPHO, une réputation sulfureuse, un symbole de la souveraine liberté du dire et du désir, avant tout une immense poétesse. Défrichant les textes conservés j'ai voulu rendre à sa parole tout son tranchant, sa chair et son pathos, dans une version fidèle à sa métrique, à sa cadence si particulière. D'où une composition qui conserve la forme de l'antique, en serrant au plus près son texte haletant et vibrant. Dans une seconde partie je m'autoriserai des poèmes directement inspirés par ses fragments mutilés, avec de ci de là, des emprunts et des innovations personnelles, au plus près de sa vérité singulière.

 

OUVERTURE 

 

Pourquoi cet engouement pour la poésie de Sappho? Pourquoi ce désir de retravailler cette poésie, pour nous si lointaine en apparence, si classique? Quel est donc ce charme, cette "charis" qui émane de ces textes pourtant difficiles, qui a séduit tant de lecteurs et de poètes à travers vingt cinq siècles? Et surtout, en quoi, moi, lecteur et poète, je me sens si proche, à la fois de la personne et de l'oeuvre?

Poétesse du désir, bien avant tous les autres, totalement, viscéralement, Sappho nous laisse des témoignages troublants sur son ardeur, sa passion, ses déboires et ses joies dans une langue riche et imagée, toujours sincère et directe. Elle cultive son amour comme un jardinier de la volupté, toujours sensible, toujours charnelle, en nous communiquant un enthousiasme divin pour la beauté "miroitante" de ces jeunes filles "douces comme le miel", parfumées de roses, au teint de lys, à la fraîcheur de rosée, sans se lasser jamais de désirer encore et toujours, jusque dans leur départ inévitable pour la vie d'épousée. Car notre poétesse était l'éducatrice de ces nobles jouvencelles qui, auprès d'elle, s'initiaient à la danse, à la musique, à la poésie, à la culture la plus raffinée, et peut-être, - mais qu'en savons-nous -, aux prémices savantes de l'Eros.

Et surtout, c'est Aphrodite qui est incontestablement la matrice, le "trône rutilant" de cette étrange école du plaisir et de l'art. Sans doute Sappho en était-elle la prêtresse, fidèle, enthousiaste et inspirée. A chaque poème, de manière directe ou allusive, c'est Aphrodite qui impose ce furieux et doux désir, toujours renaissant, intarissable. Dans cette alliance entre la sublime déesse et la poétesse il est une sorte d'ardeur, de terreur aussi, d'effroi, et d'abandon : c'est que l'image de la déesse est parfaitement et constamment ambiguë. Aphrodite fait jaillir le désir, contre notre volonté même, fait "rôtir" le "thymos", dans l'attente fiévreuse, l'espoir fou, la crainte, le tremblement, la pâleur et jusque dans la pâmoison. Là dessus les textes sont sans équivoque. Souffrance, allégresse et jouissance, volupté sans remords, déception cruelle, "nausées" et "peines sans nombre", en toutes ces afflictions et affections Sappho reconnaît l'ouvrage immortel d'Aphrodite, en qui elle remet totalement son destin. Les plaintes, innombrables, adressées à ses jeunes aimées, ses joies et ses souffrances, la grande douleur qui la ravage, jamais ne  visent à contester les actions de la déesse.  Partout et toujours Sappho clame son irrévocable fidélité, sa dévotion sans faille, décidée à souffrir mille morts pour son amour, qui est sa vie même.

Sappho laisse un nom : Lesbos, dont on sait les occurrences. On sait moins qu'elle était mariée, mère d'une fille, et peut-être tout à fait fidèle à son époux, du moins selon les canons ordinaires de l'hétérosexualité. Mais clairement elle est d'une bisexualité éclatante, affichée, incontestable. Nous ne saurons sans doute jamais rien de sérieux sur ses relations érotiques avec les filles de son bocage, mais clairement elle les désire sans frein ni honte, les aime d'un amour total, où le corps et le coeur sont totalement engagés. Ce qui nous confond, aujourd'hui encore, dans notre réputée et fallacieuse licence sexuelle, c'est l'ingénuité, la noblesse et la véracité de ce désir, simple et pur, d'une candeur et franchise enfantines. Pour elle, en elle c'est la beauté qui fait loi, et la beauté est toujours, en dernier lieu, celle de la déesse. En toutes choses, en elle-même et dans les autres, Sappho est servante d'Aphrodite.

Je ne sais si dans toute l'histoire future  on peut trouver encore pareille véracité. Le désir sans la honte, la volupté sans la culpabilité, la joie des corps sans le péché, la beauté sans la moralité, - et avec cela la splendeur d'une poésie frémissante, voilà qui fait, interminablement, miraculeusement, rêver!

Mais vous, me dira-t-on, que venez vous faire ici? Et dans un jardin de femmes! Que l'on me permette une modeste confession. Pour moi Sappho et ses aimées, toutes ces beautés "à la ceinture violette" et "à la fraîcheur de rosée", et Aphrodite enfin, elle-même, ne font qu'une seule et unique image, celle de l'éternelle jeunesse du Désir. Et de quoi sustenterai-je, je vous prie, les quelques moments qui me restent, si ce n'est de ce rêve de beauté, cette sublime image à jamais inscrite dans la splendeur du poème?

                               

 

                                  DESIR de SAPPHO

 

 

                                       LIVRE UN

 

                                              1

                                       JALOUSIE

 

 

              

Il me paraît tout à fait égal aux dieux

   Cet étranger, tout là bas, qui te fait face

      Assis tout près de toi, à boire ta voix

         Si douce, si suave

 

 Et ton rire charmeur qui frappe d'effroi

    Mon coeur dans ma poitrine. Mais moi, hélas

       De te regarder je ne puis plus parler,

           Pas la moindre parole,

 

 Mais déjà ma langue se brise, subtil

      Sous ma peau coule le feu, et dans mes yeux

         Plus un seul regard, et le bourdonnement

             Etouffe mes oreilles,

  

Une âcre sueur m'inonde toute entière

    Le tremblement me saisit toute, je suis

       Plus verte que la prairie, et je me semble

           Presque morte à moi-même.

   

Mais il faut tout endurer, demain, conquise,

    Sur la nef aux voiles blanches vers Argos

        Il t'emmènera, l'étranger. Plus jamais 

            Je ne te reverrai.

 

PS : Cet illustrissime poème qui a inspiré d'innombrables poètes, était bien difficile à transcrire en strophe sapphique. De plus il manque la dernière strophe, juste ébauchée dans un demi vers. Je me suis permis d'en imaginer une fin possible, justifiée par d'autres passages de l'oeuvre, où Sappho, qui élevait ses élèves à la plus noble culture et les préparait au mariage, se plaint amèrement du départ -inévitable- de celles qu'elles aimait d'amour. D'où l'introduction de l'"étranger" dans le début du poème, pour rendre plausible la fin que je me suis autorisée.

 

  

                                  2

 

                       Désespoir d'amour

 

 

Je t'ai vue à l'aurore au trône d'or 

    Jouer dans le flux des vagues violettes

         Danser, nymphe légère aux cheveux de flamme

              Et j'ai cru défaillir!

 

A ce jour, seule Aphrodite la sublime

    Avait su conquérir mon coeur. Ah désir

        Tu me tords de désespoir et de nausées

             Et je me sens mourir.

 

      PS : adaptation personnelle à partir de fragments originaux. L'expression " aurore au trône d'or" est homérique. Quant aux "nausées " elles sont bien dans le texte, comme élément original de la symptomatologie amoureuse et passionnelle de Sappho. Voir là -dessus Jackie Pigeaud. Elle dit aussi " je désire et je me meurs". J'espère avoir su traduire la tension extrême qui fait la singularité de sa poétique.

 

 

                         3

 

             INVOCATION

                    

 

Trône miroitant, immortelle Aphrodite

  Fille de Zeus, mobile, je te supplie

     Ne me dompte pas de nausées, de chagrins

         Maîtresse, dans mon coeur,

 

 

Mais viens à moi, si tu percevais jadis

  De loin ma voix, tu me faisais bon accueil

     Quittant du père la demeure dorée

        A moi tu es venue

 

 

 Sur ton char attelé. Solides, rapides

   Du ciel sur la noire terre tes moineaux

      Te tiraient, battant leurs ailes tous ensemble

          Au milieu de l'éther,

 

 

 Tous ils accourraient - et toi, ô Bienheureuse

   Le sourire sur ton visage immortel

       Tu me demandais pourquoi je souffrais

            Pourquoi je t'appelais 

 

 

Et ce que je désirais voir advenir

   A nouveau dans mon coeur fou : "Qui dois-je encore

      Soumettre à tes transports d'amour? Qui, Sappho,

          A rompu le contrat?

 

 

Elle fuit, bientôt elle te poursuivra,

   Elle refuse tes dons, elle offrira,

      Elle n'aime pas, bientôt elle aimera

          Contre sa volonté".

  

 

                          4 

        

             ODE à CYPRIS

  

 

Toute frémissante, percluse, saisie

   De tremblements, je ne suis plus que plainte, amère

      La vieillesse ronge ma peau, mais toujours

          Le désir me tenaille.

 

 

Ton image resplendissante, ô Cypris

    A la ceinture violette déchire

       Haletante, éperdue, aux moiteurs de nuit

           Mon âme qui se pâme.

   

 

O viens tout près de moi, viens, je t'en supplie

    Prends la lyre, et qu'Aphrodite la sublime

       T'inspire, et que ta voix suave et riante

            Apaise ma douleur!

 

 

 O viens à moi, encore, délivre moi

   De ce tourment affreux, et ce que désire

      Mon coeur, accomplis-le pour moi, en alliée

         Dans ma lutte d'amour!

      

 

PS : Le rythme étrange  de ce poème peut surprendre un lecteur français, familier du vers pair et de la rime. Mais  le texte grec se présente ainsi, haché, saccadé, tout haletant d'ardeur et de douleur. Je me suis efforcé de rendre cette exaltation et ce transport autant que le permettait notre langue.

Pour le contenu je me suis fortement appuyé sur le travail remarquable de Jackie Pigeaud ( "Poèmes de Sappho", Rivages) qui colle à la richesse rugueuse et harmonique du grec, mais qui supprime la disposition versifiée. Ce fut un travail homérique de transcrire ce poème en vers, selon la rythmique du grec, tout en exprimant, en fidélité maximale, le sens et la fécondité poétique.

 

 

                     5

 

              Invitation au jardin

 

  

Depuis la Crète viens à moi, douce amie

   Ici, dans ce temple sacré, ce jardin

     De pommiers gracieux où fument les autels

        Aux vapeurs de l'encens!

 

 

Ici l'eau fraîche bruit à travers les branches

   Des pommiers, par le jardin ombreux de roses,

      Dans les feuilles agitées coule profond

          Le placide sommeil.

 

 

A la clarté du pré tout fleuri de roses

    Du printemps paissent les chevaux, et les brises

        Respirent le miel, et l'ombre douce danse

            Et berce le sommeil.

 

 

Oui, viens auprès de moi, viens, douce Cypris

     Et saisissant l'amphore aux vives couleurs

         Verse dans une tasse d'or le nectar

             Tout infusé de joie...

 

 

PS : Ce texte est une transposition aussi fidèle que possible du poème de Sappho, qui nous est parvenu dans un état de partielle mutilation. La structure en est ferme, comme dans les poèmes intégrament conservés, mais il manque quelques vers, et deci delà, des termes que je me suis permis de restaurer selon l'esprit du texte, afin de donner un poème complet, avec d'inévitables licences poétiques. Le lecteur jugera.

Comme pour les autres poèmes je dois à peu près tout à la fidèle édition de Jackie Pigeaud.

  

 

                              6

          

                Erotas : les Suppliques de Sappho

 

                   

 

Toi, déesse, impitoyable et secourable

  Epargne ce coeur meurtri tout en attente

    Du désir qui me blesse et qui me déchire

       Apaise la souffrance!

 

 

Tu me chavires, tu mords, tu me ravages

  Et je souille ma couche de mes larmes

    Au dédale maudit, enchanté du désir

      Qui toute me laboure.

 

 

Oh je voudrais, déesse aux yeux pers, me perdre

   Consumer le dur délire de mon coeur,

      De la falaise haute me jeter nue

         Dans les flots qui m'emportent!

 

 

PS On ne sait si la Sappho poète du désir et la Sappho qui s'est précipitée dans la mer par désespoir d'amour sont une seule et même personne, mais il sied au poète moderne de les identifier sans ambages, dans cette ultime extase qui réconcilie le désir et la mort. Est-il plus haut accomplissement que la réunion, en un éclair, du feu et de l'eau, éléments inconciliables réconciliés?

                                    

  

                                7

 

                          LESBOS

 

Je t'ai perdue à tout jamais, mon amour.

    Ta belle image comme un rêve s'étiole

         Je vais affligée aux plaintes de la mer,

             Et soudain je te vois,

 

  

Et je veux, comme l'aurore aux doigts de rose

    Toucher frémissante ta joue, oui je veux

        Frôler tes cils d'ombre et de soie, et baiser

            La rose de tes lèvres!

   

 

 

                         LIVRE SECOND : poèmes sapphiques

  

 

                       1

 

                  NAUSICAA

      

Comme Ulysse jeté nu sur le rivage

  Confuse j'errais dans le désert du coeur,

      Et je te vis, qui dansais dans la lumière

         Nausicâa, sublime!

    

 

 Et comme la déesse au sourire d'aube

     Sur le miroir des eaux, si pure! Ah je veux

        Sur la rose de ta bouche déposer,

          Humide, mon baiser!

  

 

 

PS : On se souvient de la scène mémorable dans Homère, où Ulysse, bateau fracassé, échoue sur le rivage, tombe épuisé dans un sommeil de plomb, et, se réveillant aux cris des jeunes filles qui dansaient sur la plage, va cacher sa nudité dans les feuillages, et s'émerveille de la beauté de la princesse Nausicâa, qui le recueillera, lui fournira une tunique pour se rendre au palais de son père Alkinoos, le roi de l'île. J'imagine ici une transposition poétique de Sappho, toute nourrie d'Homère, évoquant son émerveillement devant la beauté.

  

 

                                   2

 

                          APPARITION

    

 

Tu as bien fait de venir! Je n'osais plus

     Toute languissante, toute déchirée

         Toute moite, fiévreuse, chair consumée

              Espérer ton retour,

 

 

Et tu es là!  Je te vois marcher, gracieuse

     Vaporeuse comme l'aurore, et je veux

         Toucher ta gorge d'un doigt léger, ta bouche   

              Où perle une rosée,

 

 

Et t'aimer dans la sainte nuit d'Aphrodite

   Avant que le promis, ce pâtre trivial

       N'enlève sa proie innocente, et n'arrache

           Ta tunique empourprée. 

 

PS : Ce texte est une recomposition (risquée) à partir de fragments authentiques. On sait que Sappho, qui préparait ses élèves au mariage, ne cessait de craindre pour elles, voyant volontiers les hommes comme des bergers frustes, et le mariage comme un sacrifice, si ce n'est comme un viol. D'où le "pourpre" que je reprends fidèlement à la fin du texte, avec sa connotation évidente.

 

  

                         3

 

                     

                 ABANDON

 

  

Antinéa, dis-moi, toi si prometteuse

   O douce flûte d'Aphrodite, pourquoi

      Tu déchires les bandelettes d'amour

          Pourquoi tu me déchires

 

 

Et tu voles vers Andromède, la fourbe

     Ourdisseuse de ruses toujours nouvelles

        Qui d'un regard de miel, de vaines promesses

             A moi te déroba?

 

 

Loin de toi je suis un coquillage vide

    Jeté par les flots cruels sur le rivage

       Je vais seule, errant, le regard déserté 

         Sur la mer inféconde.

 

PS : Sappho se plaignait quelquefois de ce que certaines de ses élèves aimées ne la délaissent pour des rivales qui tenaient peut-être école comme elle, telle cette Andromède, citée dans ses textes.

 

 

 

                                4

 

                            DESIR

 

 

Si jeune, si belle, si fraîche de rosée

   Comme au joli matin la rose nouvelle

      Offerte à la brise des vallées de Lesbos

         Qui berce de la mer

 

 

La surface miroitante! Et la grâce

    Enveloppe le satin pur de ta peau

       Si douce au toucher de mes doigts, frémissant

           Au feu de la caresse!

 

 

Aphrodite m'a saisie, et toute blanche

    De fièvre, d'allégresse je serre ton corps

        Tendre, et ton coeur contre mon coeur, vibrants

            De l'immortel désir!

  

 

                         5

 

                    ABEILLE

  

 

Douce, belle abeille, tu te poses, brune

  Dansante sur les feuilles bleues de la menthe

     Parfumant mon jardin d'aromates vives,

        je vibre de désir,

 

 

Ardant, tout rougeoyant de toi, belle Atthis,

  Adulée entre toutes parmi les fleurs

     Chevelure bruissant comme la soie

        De la plus douce abeille,

 

 

Toi, si douce, ô douce rose juvénile

   Toi, je ne vis que de toi, en ma chair moite

       Loin de ton corps je m'étiole, je me pâme

           Mourant de ta beauté!

         

  

                                   6

 

 

                    ELEGIE pour SAPPHO

 

 

Je ne sais ce qui m'attire à toi, noble Sappho

Toi qui chantes le désir sauvage et libre

Dans la verte Mytilène aux rives de soleil

Toutes tu les aimais d'ardeur amoureuse

Ces jeunes beautés aux roses de printemps

Tu jouissais! La musique comme un vin

De Samos coulait de tes lèvres brûlantes!

 

 

Ai-je oublié? Qui suis-je? Au seuil de l'hiver

Tant d'images, de souvenirs me chavirent

Le coeur qui se sent immortel, dans un corps

Qui doucement s'en retourne à la poussière!

 

  

                                 7

 

                        ODE pour APHRODITE

  

 

Belle comme en un rêve sublime et triste

  A moi tu es venue aux déclins d'automne

    C'était hier, c'est aujourd'hui! - Envoûtante

      Au brasier de tes yeux

  

 

Danse la vipère de la nostalgie

  Et si la douleur sustente ma folie

    Que suis-je, Aphrodite sans elle, qui seule

      De la mort me protège?

 

 

PS Que l'on me pardonne cet essai de poème selon les canons de la versification sapphique : strophe de quatre vers, les trois premiers de onze syllabes, le quatrième de six. Il est quasiment impossible de suivre le modèle qui exige une rigoureuse disposition des temps forts et des temps faibles parce que le français ne comporte pas de véritable accent tonique, comme le grec, le latin ou l'allemand. D'où un texte qui ne peut totalement danser à la mode antique.

Ajoutons, pour les amateurs de prosodie française, que c'est une gageure de composer des vers de onze pieds tant l'alexandrin a causé de redondances en nos mémoires fatiguées!

 

  

                              8

  

                         BOUZOUKI

  

 

Je passe ma vie à ne rien faire

Je suis très heureux

La brise berce doucement mes rêves

J'aime la beauté, la vie, le bel amour

J'écoute la mer

Ma pipe fume comme un encensoir.

 

         Bouzouki bouzouki

         De quoi me chantes-tu bouzouki

         De quelle histoire oubliée

         De crime, d'amour, de mer Egée?

 

Oedipe avait un oeil en trop peut-être

Et cet oeil est crevé

Il pleure son amour Oedipe

La nuit, comme une amante

Ouvre son ventre au bien-aimé

Le froid soudain brûle comme un brasier.

Tous nos amours sont déchirés

Seul sur son île solitaire à Patmos

Saint Jean porte encore le flambeau

Qu'il tend vers d'âpres soleils morts!

 

         Bouzouki bouzouki

         De quoi me chantes-tu bouzouki

         De quelle histoire oubliée

         De crime, d'amour, de mer Egée?    

 

Oh je voudrais te célébrer

Belle d'entre les Belles, ô Mytilène

Prêtresse musicienne amante et poétesse

Toi Sappho la plus belle,tant renommée

Tant décriée

Ceux qui ont sali ta mémoire

Sont indignes de te baiser les pieds

Ah laisse moi déposer

Comme des fleurs sur ta tombe ces vers

A ta manière:

 

 

"A l'instant l'aurore aux sandales d'or

   Me porte vers ce beau pays sans nom

      Qui brûle au plus profond de nous, plus fort

         Plus beau que l'avenir!

 

 

Je te respire ô belle entre les belles!

   Sur les douces plages de ton corps

      Court le long frisson amer et doux

         Du désir voyageur!

 

 

Désir, désir, invincible serpent

   Tu laboures ma chair et je brûle

      Et je crie! Hélas ce n'était rien

         Qu'une écharpe de lune!

 

 

Hélas tu m'as quittée, ma bien aimée

   Le vaisseau rapide sous le vent

      Te mène vers ce bel étranger

         Qui sut voler ton coeur,

 

 

Et moi je me déchire, et mon désir

   Me laboure la chair, et je pleure

      Et je mouille ma couche en serrant

         L'ombre de mon amour!"

 

      

Bouzouki bouzouki

      De quoi chantes-tu bouzouki

      De quelle histoire oubliée

      De crime, d'amour, de mer Egée?

 

Dans l'immense cercueil de la mer Egée

Je veux toutes vous noyer mes pensées

Qu'elles rejoignent le grand pays des morts

Sous la mer, sous la mer

Qu'elles nourrissent le dauphin, la murène

Qu'elles pourrissent joyeusement

Dans le grand cycle du temps!

 

Je ne me souviens plus de rien

C'était un jour cruel et délectable

Une histoire de crime d'amour et de cercueil

Qui pourrit dans la mer Egée

 

      

Bouzouki bouzouki

       Tu ne chantes plus bouzouki

       Tu me laisses tout l'avenir

       L'angoisse et le plaisir.         

  

 

                                 9

  

                    ADIEU à SAPPHO

            

 

Adieu, émouvante, sublime Sappho!

   Ce que tu fus pour moi nul ne peut le dire.

      Dans le désert brûlant de notre mémoire

           Tu étais la beauté

 

 

L'indicible, la merveille à tout jamais

    Perdue, et qui nous hante, et qui nous travaille

        Dans la douleur des choses qui s'effilochent

           Qui vivent de mourir.

 

 

Tu as vécu de désirer! Aphrodite

    A trempé ta douleur dans la flamme. Et nous

       Il nous reste le temps vide, et la nostalgie,

          Et l'au-delà du deuil.

      

   

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27 avril 2016

POESIE : CROQUIS de COLLIOURE

   CROQUIS de COLLIOURE

 

                                      OUVERTURE

 

 

 

           En 1905 le destin réunit à Collioure plusieurs peintres célèbres qui, en quelques mois, réalisèrent une quarantaire de tableaux illuminés, célébrant l'exceptionnelle beauté du lieu. On les appela les Fauves.

           En 2014 un hasard capiteux me fit découvrir chez un bouquiniste, sis dans la Carrer San Vincens, une suite d'eaux-fortes d'un poète inconnu, lequel avait même négligé d' y apposer sa signature.

           C'est ce poète oublié que je me suis proposé d'exhumer, et ses croquis extravagants, offerts ici en exclusivité aux amis du Jardin.

 

 

                                 CROQUIS de COLLIOURE

 

 

 

                                  I

 

 

                     Brisures blanches, tournoyantes

                     Sur le roc. La lumière  

                     Eclate et se déverse 

                     Dévore la ville. 

 

                     Ici tout danse

                     Tout s'émerveille

                     Et la mort même

                     Semble facile.  

 

                     Un jour encore, une heure, ô Muse 

                     Accorde moi le sursis salvateur

                     Le poème inédit, la faveur de l'éclair 

                     Avant la grande nuit.

 

 

                                          II       

 

                     

                        Le mauve et le fauve 

                        Entrelacent de leurs bras

                        Lourds de raisin brut 

                        Tels Dionysos en rut

                        Ciel et faune, et la mer jaune.

 

                                         

                                           III

 

                          Rouge la maison

                          Ecarquille la fenêtre

                          Blanche à la lumière

                          Fauve qui irise l'or   

                          Des reflets dansants sur l'eau.

 

 

                                            IV

 

                           De nulle part - surgie

                           Comme un rêve coupant la nuit 

                           Elle trace dans l'air une ellypse

                           Clé de sol, clé-mystère 

                           - Vire d'une aile légère sur la mer,

                           Et fuit.

 

 

                                                V   

 

                             Les oiseaux du soir

                             Entre les palmiers zigzaguent

                             A coups de pinceau,

                             Qu'ils barbouillent de vif rouge 

                             La nuit plate, qu'elle danse!

 

 

                                                 VI  

 

                              Sous le château vieux

                              Piqueté de branches sèches

                              Le golfe, le golfe 

                              O mon âme - s'illumine

                              De radieuse immensité!

 

 

                                                  VII

 

                               Je ne cherche plus à savoir

                               Je m'abreuve de lumière

                               A la terrasse au bord de mer

                               Ma pipe est comme un encensoir

                               Qui exauce le feu du soir. 

 

 

                                                  VIII

 

                        Collines brumeuses, vignobles et châteaux

                        Semblent rêver sous le soleil d'automne

                        Un songe antique et persistant

                        Ambivalent comme sont tous les songes

                        A croire que le temps s'est arrêté 

                        Depuis longtemps, depuis que l'homme est homme 

                        Et que les dieux ont quitté notre terre.

                        Tout est calme et pensif, tout semble méditer

                        Et même la lumière semble hésiter     

                        Au bord d'un précipice immémorial

                        Entre veille et sommeil. Collioure ma belle

                        Tu m'offres sous les feux vacillants de l'automne

                        Ce qu'en vain j'ai cherché dans l'art et la pensée.

                        Ulysse ne reviendra jamais ! L'exil

                        Plus fort que la nostalgie même

                        Attache l'homme errant aux hasards de l'errance

                        Loin des bosquets de la terre natale.

 

 

                                           IX

 

                             

                              Rocs déchiquetés

                              La mer consume la terre

                              Allons camarade !

                              Laisse doucement glisser

                              Ta barque à la désirade !

 

 

                                             X  

 

                             

                               Sur les feuilles la pluie

                               Pianote l'air immémorial

                               "Il était une fois

                               C'était l'unique fois..."

                               Depuis ne battent plus

                                      Que les doigts de la pluie.

 

 

                                              XI

 

                               

                                Tu veux faire voir la lumière,

                                Brise le vers !

                                Jeu de pépites

                                Feux errants, irradiants.

 

 

                                               

                                            XII

 

                               

                                Vieil homme au bord de la mer.

                                Il a fermé son livre, il se laisse rêver.

                                Du fond de son rêve antique et nostalgique 

                                Monte la Forme Belle

                                Plus belle que toute forme belle, 

                                Est-ce la vie, la vie belle qui t'appelle

                                Ou ce plus que la vie qui emporte la vie?

 

 

                                                     

                                                XIII

 

                                 

                                 Baigneuses nues

                                 Bras et jambes font la roue 

                                 Corolles violacées

                                 Et pistil blanc.

 

 

                                             XIV

 

                                   

                                  Vagues

                                  Et cela brasse, et remue, et remugle

                                  Muffle taurin

                                  Barques tressaillent sur leurs flancs

                                  Et cela craque de babord, de tribord  

                                  Haut le coeur, haut le corps

                                  C'est la vie paraît-il, la vie qui va

                                  Bientôt la nuit t'emportera. 

 

 

                                             

                                                   XV

 

 

                                   

                                   Ce que tend une main

                                   L'autre le reprend

                                   Mais c'est la même main.

 

                                   Tes bras fermés au dessus de ta tête

                                   Dessinent la fatale roue

                                   Où le temps volatil est piégé comme un rat

                                   Qui s'acharne à courir et qui n'avance pas.    

 

 

                                                 

                                                XVI

 

                                   

                                   Visage

                                   - Et ton oeil immensément ouvert

                                   Conque marine où je nais, où je vis, où je meurs

                                   Oeil-univers.

 

 

                                                 

                                               XVII

 

                                                     

 

                                    Anse de félicité ! Entre bourg et château

                                    La mer étale ses soieries.

 

                                    Garde, coeur pensif, coeur falot

                                    Mémoire de la féérie.

 

                                    Le temps réel du souvenir  

                                    C'est l'avenir.

 

 

                                                                                                                     

                                                                                                                     Collioure, septembre 2014

                                                                                                                      Tous droits réservés. GK

                                  

                                 

                              

                              

 

                          

                                   

 

                              

 

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01 mars 2016

POESIE 17 : ORIENTALES

 

 

ORIENTALES : POESIE 17

  

 

OMBRES MOUVANTES

 

 

Les ombres des feuilles

Sur le sol ensoleillé

Amoureusement

Comme dans l'immense espace

Dessinent des galaxies.

 

PS : le tanka est une forme poétique fixe que les Japonais ont pratiquée comme art classique séculaire. Il est entièrement formé d'éléments impairs : cinq vers dont la somme des syllabes est de 31 pieds, le premier vers de 5 pieds, le second sept, le troisième cinq, le quatrième sept ainsi que le dernier. Le vers impair est difficile à pratiquer en français, où prédominent largement les diverses formes du vers pair (6, 8,10,12). Cela oblige à des tours de force, des raccourcis et des retournements inédits dans l'expression, d'autant qu'on ne peut s'accorder que 31 syllabes, ni plus ni moins, pour tout dire en quelques mots rares et choisis. Mais la finale féminine du vers ne compte pas : ex ici le vers 1 compte pour 5 pieds, et le dernier pour sept.

C'est là un exercice assez passionnant : travailler la langue contre sa logique naturelle, s'imposer un rythme inhabituel, faire jouer les sonorités sans le secours de la rime, parvenir cependant à un tout mélodieux, sensé, qui fasse image  C'est vraiment une esquisse dans l'esprit oriental.

PS : il existe une autre forme classique japonaise mieux connue, le Haïku, qui ne comprend que trois vers, soit les trois premiers vers du tanka. Ici l'expression doit atteindre l'extrême densité d'un coup de crayon magistral.

 

L'ici-maintenant

La flèche du temps le perce

Fulgurante et fixe.

 

         2

    ECLIPSE

 

De la lune il reste

A peine une lueur               

Laiteuse qui traîne

Comme l’écharpe oubliée

De l’amoureuse en allée.

 

          3

     KAIROS

 

La sitôt rencontrée

La mer aux yeux d'aurore

Efface ses larmes.

 

Mais la nuit vacillante

Veille le berger hagard.

          4

 

Chênes décharnés

Dans cet hiver sans mesure

Avez-vous une âme?

Dans le sommeil de la sève

Déjà brûle l'invisible.

 

           5

 

Je vous aime tant

Beaux arbres qui respirez

Bleu et vert qui dansent !

 

            6

 

Au fil de l'épée

Le vol blanc-noir de la pie

Tranche le nuage

Mais la montagne repose

Dans la splendeur du silence.

                  

              7

   NUIT ET JOUR       

            

            I            

 

Jusqu’au coeur du jour

La rêveuse, la pénétrante

La nuit s'éternise.

 

           II      

 

Au bleu crépuscule

La nuit glisse dans le jour

A la rose aurore

Le jour boit la douce nuit

L'une l'autre s'égalisent.

 

             8

        LAO TSEU

 

 

Le vieux chat qui somnole là-bas

Son âme vaste comme le monde

Séjourne à la racine des choses.

   PS : Les Japonais, et Verlaine plus tard, nous recommandent la pratique de l'impair. Haïku et Tanka sont impairs de part en part. J'aime cette disposition boiteuse du rythme qui nous tarabuste et bouscule nos habitudes prosodiques. Le vers de neuf pieds méritait mieux que le dédain général et je remercie Verlaine d'en avoir fait le rythme de son "Art poétique". Quant à moi, en sus d'une complaisance pour le vers impair, et de celui-là particulièrement, je veux que la strophe elle aussi réponde à la même exigence. Joli trio, comme ceux de Dante dans la "Divine Comédie", mais avec neuf pieds, assurant de la sorte au poème une irrégularité sans complaisance.

 

               9

 

Lumière d'aurore

Lumière à l'aube du soir

Lumière toujours.

 

             10

 

La Femme conserve

L'Homme se disperse au vent

Semence et moisson.

 

              11

 

  Pluie

  Goutte tombe clapotant

  Tambour dans le tympan

 

 

Dans la morose pluie interminable d'avril, ce petit texte, né d'une impression incoercible, immédiatement donné dans la résonance d'une feuille gisant au sol, battue d'une régulière chute de pluie, résonnant comme tambour dans l'oreille du méditant. Cela fut aussi une consolation dans la mornitude du temps!

 

             12

 

          DANA

 

 Le vent va, cueillant

 Tout l'or des feuilles tombées,

 L'offrir au soleil.

 

             13  

 


  Silencieusement

  Ouverte à toutes les brises

  Légère elle passe

  Comme feuille au fil de l'eau

  - Si légère notre vie.

                 

            14

  

A chaque moment  

Une part de notre vie

Se détache et meurt

Demi-teinte, ombre portée

Qui partout nous accompagne.

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05 février 2016

FRAGMENTS d 'ESPACE INHABITABLE : poésie 12

  FRAGMENTS D'ESPACE INHABITABLE : poésie 12

 

                                     I

       

         Au néant destiné, intermédiaire et sans abri, de quel site fera-t-il sa demeure, l'homme ?

         Chemins tracés par la voix intérieure, chemins d'enfance, où donc me menez-vous ? Sur ce fil incertain qui donc pourrait danser, danser sans chuter ?

         Ivresse ô ma demeure ! Qui donc peut t'habiter, langue admirable, sans en être tranché, au plus vif écorché,

         Amputé de ce qui nous assure, corps et fibre dans le grand univers, surface tiède et voile blanche ?

         O vous chemins d'exil, par quelles traverses de bonace et d'orages, et pour quel horizon ?

         Assumer vertical l'équilibre qui tangue, et de quel fil à plomb, comme lame dressée ?

 

         "Mais suis-je bien d'ici, quand l'ailleurs sollicite et rejette, je vais de l'ombre à l'ombre, le soleil me déchire,

         Orphée bavard, je vaticine aux confins des trois mondes,

         Et l'ombre devant moi dessine un corps inhabitable".

 

 

                                     II

         

         Je suis comme la femme enceinte

          La toute ramassée

         Toute attentive à ce palpitement

 

         Quelque chose du plus obscur appelle

         Et je ne sais de quel appel

         Intempestif et insistant

 

         Au premier cri

         Tendrement mutilée

         La sillonnée, la vallonnée

  

         A d'autres désirs se déchire...

 

                                III

 

         Merveilleusement le nuage fleurit

         Et le ciel s'ouvre comme la mer

         Au détour du rocher

         Plage bleutée corail et coquillage

         Et l'on dirait le doux frémir

         A l'infini

         Des vagues piquetées d'éclairs,

 

         Tous les instants

         Petits bouts de hasards

         Fragments de corps déchiquetés

         Fondus dans le feu du regard.

 

                            IV

 

                    COURSIER

 

          Dressé

          Haletant aux abords du vertige,

          Flanc déchiré, le mors

          Arraché,

          Il mesure hésitant le péril

          Extrème d'un saut pur.

 

          "Jamais tu n'atteignis le beau pays,

          Beau coursier d'aventure, et jamais

          Tu ne bus à la source promise,

          Et la soif qui ronge tes entrailles

          N'a jamais épousé le son pur".

 

          La voix te promettait un ultime pays

          De citronniers âcres et doux

          D'aromates, de sel, de feuilles, de fontaines

          De violettes ombres voltigeantes

          De satins calmes comme des coupes,

          La voix, cette merveille

          La récolteuse de rosée

          La rassembleuse, la fileuse

          La toute parée, la sinueuse

          La déchirante, la flèche qui te perce en vibrant

          L'épée de feu qui te ravive

          Elle t'appelle encor, la triomphante,

          Aux berges de l'aurore...

 

          Ah marteler, acier de mon soleil, 

          La fière lame de mon Dire !

 

                         V

                LE POETE

 

          Tout ce qui peut grandir, verdir

          Ce qui se tend, ce qui s'étend

          Il le ramasse en lui-même

          Comme une grande peau

          Comme une grande voile

 

          Ceux qui le ragardent s'étonnent

          Lui trouvent l'air emprunté,

          Mais déjà il est ailleurs

          Par les travées de travers

          Vaisseau brisé, il regarde la mer.

      

                               VI

                    ETAT des LIEUX          

 

          Loin du pays où coulent lait et miel

          Le présent creuse sa fissure

          Frange tremblante et sûre

          Entre terre et ciel

 

          Mon seul fidèle compagnon

          C'est mon bâton

          Qui heurte le réel insondable

 

          Au tranchant de la faille où je tremble

          Ce qui n'a pas de nom

          Lui seul est secourable.

     

          

                            VII

         

                        HYMNE

  

 

        Par delà toute forme mortelle, le Beau

        Nous illumine du feu

        De son étrangeté. Soyeuse

        Est la frange du ciel

        Ourlée des vagues de la terre

        Qui monte, et les nuages confondent leurs couleurs

        Au miroir de la profondeur. Si haut,

        Plus haut que tout désir

        Et que toute pensée, elle règne

        Et commande en souveraine la Loi

        De ton intime devenir, et te mène

        Dans le flux, le reflux

        Au mystère indicible du dire.

 

        La voix, cette corde vibrante

        Te relie à ce monde ineffable, oublié,

        Où le premier appel, le premier mot

        A déchiré le coeur paisible de la nuit,

        Où le jour, surgissant,

        Précipitant l'irréparable,

        Comme pierre te fit rouler dans les ravines,

        Et le plus proche

        Ainsi devint l'inconnaissable.

 

  

        Ce qui fut dit ce jour là, jamais

        Tu n'en sus rien, jamais

        Le sens n'en put éclore indemne et manifeste,

        Avant que de la pleine voix

        Dans le poème inachevé, inachevable,

        Tu n'en crées l'édifice pluriel,

        Intemporel. Car de finir

        Ce que les dieux ont initié

        Nul n'en possède la mesure,

        Mais le poète en sa fragile force

        Persévère et assure

        La gestation multiple ensoleillée

        La parole déliée.

 

 

        Mais en ce lieu

        Nul ne peut habiter, l'insondable,

        Qui pourtant nous travaille la nuit

        Dans les affres du songe.

        Mais au plus près,

        Désertant les chantiers de ce monde

        Indifférent aux prestiges du monde,

        De ton exil tu assumes l'urgence

        Et la nécessité,

        Et tendue dans l'espace agrandi

        Ta voix recompose le temps immense

        Où le passé-présent féconde l'avenir.

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03 février 2016

FRAFMENTS d' ESPACE INHABITABLE : poésie XII (fin)

 

                     VIII

 

      Le beau pays !

      Dans l'oasis de mon amour, lavé de tout, planter un arbre encore !

      Je ne chanterai plus que la conque de ton oreille, la musicale, la voyageuse !

      Et le frelon de l'été tisserand à mes tempes, écharpe de rumeur qui colore le ciel !

      Seul me retient l'iris, ce troisième cercle d'or à la racine étincelante de nos nuits!

 

                     IX

  

      Groseilles de la haine, blessure écarlate des roses ! 

     Dans l'améthyste et le grenat, la jacynthe et le mimosa, je contemple l'exacte juridiction terrestre. Le mérite, le juste, est à qui décline sans faillir les douze occurrences du temps.

      Quatre pôles, trois règnes - douze apôtres de ma théophanie païenne !

      Quand la printemps rase les fleurs de son écharpe de brise, je calcule mes chances. Elles sont égales à la course du soleil.

      

      La nuit n'aura pas le dernier mot.

 

                     X

 

      Dans le présent que tu creuses

      Comme une faille dans le roc

      Sème la vie, la bienheureuse

      Faite de bric et de broc

 

      Laisse filer les nébuleuses

      Et tiens ferme le soc

 

      Cet entre-deux où tu hésites

      Ce pas qui tremble sur le seuil

      Suffisent à fonder le site.

 

                      XI

 

      A la source retourne, rêveur docile !

      Dans le lit rocailleux du torrent

      Roulent les cailloux innocents.

 

      "Laissez venir à moi les mots

       Ces beaux, ces délicieux joyaux !"

 

                        XII

 

       Dans le feu de ta nuit calcinée

       Tu recueillis l'étoile adolescente

       Nul n'avait plus désir de toi

 

       Et de l'aube à la nuit souffrante

       Tu errais par la lande ravinée

       Les loups te firent cortège de roi.

 

       Nulle espérance ne t'empiège

       Nul défi, nul remords, ni rancoeur.

       Où donc vas-tu, marcheur sans foi ?

       

       "J'arpente mes halliers ténébreux

       Le clair-obscur dicte à mon coeur

       De recenser tout ce qui gît

       Au fil de l'herbe poussiéreuse

       Comme un hasard miraculeux".

 

                       XIII

 

        Dans le néant de l'Etre me voici

        Seul comme au premier jour

        Ebouriffé d'anxieuse allégresse !

 

  

       

                                                                                       Pau, 21 dec 2014

                                                                                       Guy KARL, tous droits réservés

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17 novembre 2015

LE SECRET d' EPICURE : édition

 

 

Chers amis, je publie sur une dizaine de jours ce petit opuscule jubilatoire pour votre plaisir et le mien. Puisse-t-il vous apporter quelque consolation en cette période d'incertitude et témoigner de l' indéracinable possibilité de vie. Plus que jamais sagesse et amitié sont nécessaires pour conserver en nos coeurs dignité et vaillance! Je rêve souvent d'une métaphilosophie actuelle, absolument moderne, et qui, inspirée par les grands antiques, saurait renouveler notre pensée et la porter à la hauteur où eux-mêmes ont su  s'élever. Je me récite aussi bien des fois ce poème de Hölderlin, où, examinant l'histoire de la Grèce ancienne et de son déclin il s'écrie : "Ils ont voulu édifier un monde de l'art/ Et par eux le naturel fut chômé/ Et la Grèce, sublime beauté/ à la fin périclita". Ce qui signifie clairement qu' à trop forcer la disposition artistique on finit par perdre le naturel qui est la source nécessaire et vivante de la création. De la sorte on ruine toute possibilité de vie et on précipite la culture dans l'abîme.

L'époque hellénistique nous offre tout particulièremet l'image d'un monde travaillé par les aspirations antagonistes d'Eros et de Thanatos. Alexandre est à la fois l'acmée d'un monde de l' art et le début d'une irréversible catastrophe. Moment exceptionnel, dont, en contrepoint, Diogène, Anaxarque, Epicure et Pyrrhon révèlent avec éclat et l'origine et la fin proche. GK

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16 novembre 2015

Le SECRET d' EPICURE (1)

 

 

                        LE SECRET D’ EPICURE

 

 

Lettres  sur  les passions  et  la vie  bonne

 

 

 

A  NICOLE

 

                  

 

De la glèbe obscure

 S’élève parfois la rose

 Blanche et lumineuse

 Qui prononce la victoire

 Sur le royaume des ombres.

 

 

 

                                                                      

   Nota bene : je me résous à publier ce texte que j'aime beaucoup suite  à quelques déboires éditoriaux qui n'ont pas cessé de me contrarier. Le texte a été accepté pour publication mais à de telles conditions financières que j'en étais largement de ma poche. On est dans une situatiuon ubuesque : si l'auteur n'accepte pas de se compromettre dans la foire universelle du marketing et de la lèche de rigueur il n a d'autres alternative que de publier à ses frais ou de brûler ses manuscrits. Avec cette singularité supplémentaire que plus il écrit plus il se ruine! C'est sans doute cela qu'on appelle aujourd'hui la liberté d'expression, sachant que si vous avez la faiblesse de vouloir vous exprimer sur un plan authentiquement littéraire vous ne publierez jamais sauf à être politicien, acteur, journaliste, boxeur ou artiste du porno! C'est décidément l'époque annoncée tristement par Nietzsche : celle du "dernier homme"!                     

J'ai heureusement ce fabuleux recours du blog, et comme je n'espère nullement faire de l'argent, pas plus que je ne veux en perdre, je confie à mes amis lecteurs philosophes cette fantaisie sur la sagesse et l'amitié, je l'espère, dans le plus pur style épicurien. GK

 

                                                       

 

 

                          PRELUDE

 

 

 

            C’est paradoxalement dans les années grises de mon internat catholique que j’ai découvert, en contre-point j’imagine, la splendeur de la lumière grecque. Je ne me suis jamais remis du choc éprouvé lors de la présentation de la sculpture antique qui tranchait si radicalement avec les austérités du culte et le mépris du corps. En un instant mon existence avait basculé. De la crucifixion du Christ j’étais passé sans transition à la gloire charnelle des marbres athéniens, et je n’ai jamais regretté cette conversion à l’envers. Puis-je le dire sans honte ? En lisant plus tard « Quo vadis » ce n’est pas à la religion de Saint Paul que je me suis rendu, mais définitivement à ce monde disparu de l’espace méditerranéen, à son classicisme serein, à son sens aigu du tragique, à sa lumière qui coule à flots sur la cruauté du réel.

A l’Université on nous  abreuvé de Platon, de Descartes et de Kant. D’Héraclite, de Démocrite, d’Empédocle, nulle nouvelle. Quant à Epicure, à la pensée, à l’oeuvre de ce Colosse, nulle allusion, si ce n’est de condescendance. Et ce malheureux Pyrrhon ? A peine mentionnait-on l’existence d’ un courant sceptique, si ce n’est pour le disqualifier avant tout examen sérieux. C’est là, je suppose, ce qu’on appelle un présentation objective de la philosophie.

Mais nul ne pouvait décourager mon grand amour pour Epicure, dont la pensée lumineuse m’a accompagné tout au long de la vie, et à qui je dois l’éveil et l’exigence de ma propre pensée. Il sera d’une manière un référent perpétuel, celui à qui je mesure les autres, et auquel je me mesure moi-même, toute modestie gardée. J’ai souvent rêvé d’être un poète à la mesure de Lucrèce, dont je me sens si proche par la sensibilité, et de créer comme lui une œuvre immortelle à la gloire du Maître.

Dans les temps de désenchantement que nous vivons, sous la menace des bombes et des plus grands désordres, je ne laisse pas de me sentir dans la peau d’un Grec de l’époque hellénistique, et comme Epicure et Pyrrhon, d’assister stupéfait à la mort d’un monde et à la naissance d’un autre, tout d’incertitude et de périls, au milieu de l’effondrement de toutes nos valeurs et de nos précaires certitudes. Atomisé, tournoyant dans un tourbillon incompréhensible, chacun se demande comment vivre encore dans un tel contexte, comment maintenir un reste d’humanité dans une telle débâcle. J’ai retrouvé avec un étonnement mêlé d’allégresse les penseurs de cette époque hellénistique dont nous sommes si proches par la tonalité désabusée, l’ incertitude et le désespoir latent.

D’où ce livre, dont l’argumentaire pourrait être : observer les faits contemporains à la lumière de la pensée d’Epicure, jeter un regard « épicurien » sur les turpitudes tragiques de notre temps, tenter d’y démêler le pire et le meilleur, refonder une existence sensée au milieu des décombres, maintenir un regard et une sensibilité humaine, conserver l’exigence éthique de la vie « belle et bonne », ou, pour parler comme Epicure lui-même, garder la sérénité dans l’antre même du taureau de Phalaris.

 Supposons un instant que nos archéologues parviennent enfin à déchiffrer les lettes d’Epicure conservées, illisibles, dans les parchemins calcinés d’Herculanum. Imaginons un instant le bonheur des historiens et des philosophes : quelques pages de plus de cette immense œuvre perdue, enfin restituées pour le plus grand plaisir du lecteur. Voilà donc mon pari, parfaitement insensé, j’en ai conscience. Mais je ne pouvais résister à la tentation quelque peu iconoclaste de me substituer en quelque sorte à Epicure lui-même, et de concevoir les lettres imaginaires qu’il aurait pu écrire à l’automne de sa vie, où, lassé des événements politiques, et des inqualifiables forfaits de ses contemporains, mais résolument attaché à la pérennité de son œuvre, il continuerait d’écrire à ses proches, ses amis, ses disciples, pour maintenir jusqu’au bout la vérité philosophique et une éthique digne de l’homme.

Voilà donc mon pari. Je fais parler Epicure, me fondant sur l’œuvre conservée, connue de tous, et imaginant toute sorte d’événements publics ou privés, qui seraient à la fois de son temps et du nôtre. Que l’historien ne se fâche point. N’ayant nulle compétence en ce domaine je ne fais qu’imaginer gratuitement des situations imaginaires. Ce qui m’intéresse, c’est un certain type de regard sur l’actualité, par lequel nous pouvons prendre distance, et évaluer les faits à la lumière du phénomène hellénistique. Mon livre n’ a d’autre prétention que celle-là : faire voir, sous le regard épicurien, ce qu’est ce monde, ce qu’est l’homme d’aujourd’hui, et ce qu’il devrait être.

Les personnages présentés ici sont, en dehors d’Epicure et de Pyrrhon, parfaitement imaginaires. J’ai inventé pour la cause une petite histoire privée qui se déroule sur fond de politique guerrière, telle qu’aurait pu la vivre notre philosophe, et telle que nous la vivons aujourd’hui. Pour ce qui est de Pyrrhon il n’apparaît jamais directement, étant pour ainsi dire la cause inconsciente d’un désir qui ne prend pas tout à fait sa propre mesure, mais qui ne laisse pas de travailler l’auteur fictif de ces lettres. Bien sûr, une telle préoccupation « pyrrhonienne » est un peu forcée, mais il m’a semblé qu’elle n’était pas entièrement déraisonnable, vue la relation historiquement attestée d’Epicure à Pyrrhon. J’en ai rajouté, c’est sûr, mais c’était, le lecteur n’en sera pas dupe, une manière élégante de clarifier un peu mes propres incertitudes philosophiques.

Puissiez-vous prendre à cette lecture une part de l’immense plaisir que j’ai eu à concevoir et rédiger ces lettres imaginaires.

 

 

 

ARGUMENTAIRE

 

 

 

 Pour la commodité du lecteur qui n’est pas forcément au fait des événements de la période où vécut Epicure, je donne rapidement les indications historiques indispensables.

Avec Philippe  de Macédoine puis avec son fils Alexandre le Grand la Grèce classique des cités indépendantes perdit à jamais sa liberté politique et une grande partie de son rayonnement culturel. Après avoir soumis la Grèce Alexandre s’engagea sans retour dans la conquête de l’Asie. Après sa mort les généraux se disputèrent l’immense héritage. Sur fond de guerre permanente se développa une nouvelle civilisation, à la fois instable et innovante, qui brassa un nombre considérable de peuples dans un tourbillon vertigineux de conflits et d’échanges de toutes sortes.

 Cette période connut un développement intense de la philosophie, de l’épicurisme bien sûr, mais aussi d’autres écoles auxquelles il est fait allusion dans cette ouvrage. Les Stoïciens fondent le Portique à Athènes. L’école cynique, à la suite de Diogène, connaît encore quelques décennies de succès relatif, notamment grâce à Onésicrite, ancien compagnon d’Alexandre. Pyrrhon  le Sage jouit d’ une renommée égale à celle de Socrate, suivi par Timon de Phliunte. Tous ces philosophes se connaissent plus ou moins directement et se querellent par disciples interposés.

Epicure vient de fonder à Athènes une école qui s’appellera le Jardin. Ses disciples, à travers le vaste monde hellénistique fondent d’autres Jardins à son exemple et communiquent avec Epicure, lui demandant conseil et encouragement. Les lettres qui suivent sont imitées des lettres historiquement conservée.

Notre « roman » démarre au moment où une nouvelle guerre, une de plus, éclate entre les généraux héritiers du Grand Roi, attirant les ambitieux et aventuriers de toutes les régions de l’Empire. Epicure s’inquiète du brusque départ de son neveu Critobule pour l’Asie Mineure. Par ailleurs le bruit circule que Pyrrhon, ancien compagnon d’Alexandre, aurait repris la mer pour suivre les combats. Sur cette base fictive je m’efforce de broder un canevas philosophique dont la résonance, je l’espère, peut s’étendre aux conflits et problèmes de notre temps.

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15 novembre 2015

Le SECRET d' EPICURE (2)

LETTRES  SUR  LES  PASSIONS  ET  LA  VIE  BONNE 

 

 

                                     I Epicure  à  Critobule, salut

 

 

 

Ainsi donc, mon cher neveu, troublé par les ardeurs de la jeunesse, tu te prépares, avec des milliers d’autres éphèbes impétueux, à conquérir l’Asie ! J’apprends que tu t’es embarqué dans la plus grande précipitation, plantant là ta mère et ta fiancée, tournant résolument le dos à l’enfance dans l’espoir sans doute d’une gloire immortelle, et comme Achille tu préfères une mort virile à une longue existence de paix et de médiocrité. Craindrais-tu par hasard qu’une affection inopportune ne te retiennes au logis paternel, ne fasse flancher ton jeune courage et ne te prives des excitations guerrières ? Tu es parti comme le vent, et comme le vent tu cours inexorablement vers la tempête.

Je ne veux pas décourager un noble projet qui honores le nom paternel.  Et il est bien vrai que ton père lui même a jadis honoré notre cité en versant son sang dans de lointaines expéditions militaires qui n’ont du reste apporté que désolation et misère. Rien, semble-t-il, ne peut décourager la jeunesse de risquer la vie dans d’incertaines querelles, tant est forte la passion de se faire un nom parmi les hommes.

Ne te fâche pas, excellent ami ! Ne prends pas ces propos pour le radotage d’un grison mal intentionné ! Je n’entends intervenir en aucune façon dans tes libres décisions. Chacun va où le pousse son inclination, et je crains qu’à cette loi générale il n’ y ait guère d’exception, sauf peut-être chez le sage. Mais l’heure est-elle à la sagesse quand de toutes parts s’allument les bûchers, se fourbissent les glaives, et que la trompette sonne le rappel universel. Il semble que l’humanité ait perdu le sens de la mesure, chacun y va de sa petite folie particulière et je ne vois rien de bon résulter de cette ivresse collective.

Je t’écris non pour te sermonner, cela serait de toute façon bien inutile et prétentieux, mais parce que je m’inquiète de toi. Tu sais combien ta vie m’est chère, et chère ta destinée, que je voudrais juste, exemplaire et digne ! Je t’ai enseigné quelques rudiments de philosophie, du mieux que j’ai pu, mais j’ai bien senti que ce n’était pas là ta préoccupation première. Je me suis consolé en me disant que tout un chacun n’accède pas forcément à la vie belle et bonne du sage, mais qu’un guerrier, et un magistrat, à défaut de devenir philosophe, peut atteindre par l’effort et la réflexion à quelque haut degré de perfection. Je n’ai pas renoncé, pour toi, à une noble et belle destinée. Je voudrais te suivre en pensée tout au long de ce périlleux voyage. Je voudrais, si tu y consens, recevoir de tes nouvelles. Comment te portes-tu ? Que se passe-t-il dans cette lointaine Mésopotamie livrée aux saccages ? Raconte moi, je t’en prie, et dis moi ce que deviennent nos amis Anaxarque et Pyrrhon ? Pyrrhon surtout, que j’estime fort, et qui, je ne sais pourquoi, s’est laissé entraîner dans cette extravagance, comme si par là il espérait apprendre quelque nouveauté sur la nature humaine.  Pour moi, je crains fort d’avoir épuisé tous les charmes de la connaissance, je regarde le monde et je ne vois rien qu’un tourbillon insensé. C’est miracle si dans cette universelle turbulence  il est possible de créer un petit espace protégé pour y cultiver la sagesse et l’amitié !

Ne te moque pas de ton vieil oncle resté au logis ! Tout le monde part et court, moi je reste où je suis. J’observe un petit oiseau qui gazouille à tous vents, secouant ses plumes comme au sortir du bain. Je ne suis pas sûr qu’il faille mépriser l’inintelligence des bêtes. Ce petit oiseau est bien beau, et son chant est doux comme la voix de l’ami. Qu’il te communique, mon cher neveu, par delà les mers, l’affection sans nuage que je te porte !

 

 

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