LE CHAOS PHILOSOPHE de Guy KARL

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L'objet de ce blog est de faire connaître mes publications philosophiques et poétiques.

Je présente l'édition de mon ouvrage "De la Faille et de la Verité" en version intégrale, pour offrir au lecteur le fruit de plusieurs années de recherche, en espérant que ces travaux, tout personnels qu'ils soient, puissent rencontrer la faveur de lecteurs intéressés par les questions fondamentales, dont tout un chacun peut faire aisément l'épreuve dans les moments cruciaux de l'existence. Je me suis efforcé de dire dans la plus grande simplicité et fermeté ce qui constitue pour chacun le fonds obscur, l'énigme insistante et parfois angoissante, la part maudite, mal-dite, de son être, à partir, nécessairement, d'un dénudement qui ne peut être que personnel. La gageure c'est de poser que le plus subjectif, structurellement, est forcément le plus universel, non dans son contenu, qui est propre à chacun et quasi incommunicable, mais dans sa forme : l'envers obscur de la lumière, qui est antérieure à toute lumière, chaos principiel dont procède toute manifestation et toute expression.

Cette plongée dans les abysses nécessite un style très particulier, où l'intuition philosophique ne prend sa force et sa portée que d'une expression inventive et poiétique, toujours neuve et vagabonde.

 

Par ailleurs je donne la liste de mes autres ouvrages qui ont fait l'objet de publications éditoriales sous la rubrique "Autres publications".

 

Je publie ensuite "LE SPECTRE DE FESSENHEIM", ensemble de textes inspirés par la situation présente de la civilisation, marquée comme chacun sait, par de redoutables défis, dont le nucléaire, entre autres. C'est l'occasion de s'intérroger sur les fondements impensés d'une culture vouée à la vitesse, au profit à court terme et à l'arraisonnement universel.

Troisième ouvrage : "PHILOSOPHIE de la NON-PENSEE" - ouvrage philosophique, en cours d'édition à parir de septembre 2015.

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12 décembre 2017

HELLENIQUES : poésie 16 - 1 à 3

 

HELLENIQUES - POESIE 16

 

 

ORPHEE

 

Si nous sommes tous morts en Eurydice

C'est en Orphée que nous vivons enfin

L'âme perdue en rose se métamorphose

Et le désir se transmue en destin.

 

 

HERACLITE

 

On l'appelle Héraclite l'Obscur. Mais son obscurité a les tranchants étincelants de la lumière, entame nue, déchirante.

L'obscurité n'est qu'un terme commode pour dissimuler notre faiblesse de regard.

L'évidence est trop proche, aveuglante. Aussi préférons-nous d'habitude un lointain brumeux, abri facile de nos veuleries et de nos découragements.

 

  

POEME pour ŒDIPE

 

« Oedipe avait un oeil en trop peut-être »

Pourtant il n'a pas vu l'heure venir

Où sonnerait le glas au nombre noir.

Ce qu'il a enduré nul ne peut le comprendre,

Mêmes les dieux se détournent de lui.

Assis sur un rocher près de Colone

Dans le bosquet réservé d'Aphrodite

Il transgresse, ignorant, l'interdit

Et le gardien du lieu le chasse à coups de pierre.

Quoi qu'il fasse il est toujours à contrejour

A ne pas voir ce que voient tous les autres

A s'étonner de son propre chemin.

 

Résigne-toi mon coeur à vivre d'errance,

Le savoir ultime de l'aube et du couchant

Laisse-le, confie-le à la féconde Nuit.

 

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HELLENIQUES : poésie 16 - 4 à 5

MARS et VENUS : LUCRECE

 

"Toi seul accordes aux mortels le bonheur de la paix

Puisque le dieu des armes, maître des combats féroces

Mars, vient souvent se réfugier en ton sein

Vaincu par la blessure éternelle d'amour.

Il y pose sa belle nuque, puis levant les yeux

Avide, s'enivre d'amour à ta vue, ô Déesse

Et ployé contre toi supend son souffle à tes lèvres.

Lorsqu'il reposera, enlacé à ton corps sacré

Fonds toi en son étreinte et tendrement exhale

Pour les Romains, Grande Vénus, tes prières de paix"  LUCRECE I, 31à 40)

 

Vous connaissez peut-être le grand tableau de Botticcelli, du même nom : Venus et Mars. On y voit Mars allongé sur la couche d'amour, tout alangui après la jouissance, pendant que Venus le regarde avec tendresse, mais non sans un certain détachement paradoxal. Elle est toute habillée à la florentine, le corsage sagement fermé, pendant que son amant expose sa virile nudité et sa béatitude. Etrange contraste! Le moderne s'attendait sans doute à voir Vénus denudée, au moins en partie, et Mars plus pudique. Non, c'est Mars qui exhibe ingénument les signes évidents de  la douce fatigue qui suit l'amour. L'ensemble du tableau respire la volupté païenne, affranchie de toute censure, dans le détachement souverain des corps, et l'innocence espiègle de la jeune fille, triomphalement libérée. Bientôt suivront la magnifique Naissance de Venus et le Printemps, dont il est vain de célébrer la splendeur matutinale!

 

 

HESIODE

 

Que serait une faille, un trou que ne délimite aucun bord? Voilà une question de Moderne qui visiblement n'embarrasse pas Hésiode quand il rédige la Théogonie. Relisons quelques vers :

Or donc, tout d'abord, exista Chaos, puis par après

Terre Large-Poitrine, base sûre à jamais pour tous les êtres (vers 116 et 117)

 

De Chaos naquit Erèbe et la Nuit toute noire

De Nuit naquit Feu d'en haut et Lumière du jour (vers 123 et 124).

 

Quel est ce mystérieux Chaos d'où procèdent tous les éléments de l'univers? Chaos : ouverture, bâillement, hiatus. Originellement le mot n'évoque pas particulièrement le désordre. D'après ce texte Chaos est totalement indéterminé. On n'en peut rien dire, si ce n'est précisément qu'il est antérieur à tout temps mesurable, à toute histoire. Les choses commencent avec la naissance de la Nuit, du Ciel, du feu, du jour, et de la terre. Toute explication, toute interprétation serait ici incongrue. Il suffit au poète d'énumérer. En donnant le mot juste, il donne définitivement le sens, il "réalise" en quelque sorte la Vérité. Le Logos qui énonce est auto-suffisant, et le poète est toujours vrai. C'est du moins ainsi que les Grecs de la tradition voient les choses. Dans le poème la Parole de Vérité séjourne et brille, immédiatement sensible aux auditeurs.

Le traducteur (Jean-Louis Backès dans Folio) propose Faille pour Chaos. Cela évite le contre-sens sur le désordre. Mais aussi, comment concevoir une Faille qui ne serait pas déchirure d'un tissu préexistant? Nous voilà pris aux rets de la raison raisonnante. C'est le meilleur moyen de rater l'esprit de cette Vérité du poème, plus vraie que toute vérité rationnelle.

Nous n'en sommes pas si loin quand nos astrophysiciens évoquent une nébuleuse "soupe primitive" supposée antérieure aux premières secousses du temps. L'origine est rigoureusement impensable. Dès lors le mythe conserve à jamais son éclairante obscurité. Notre science est notre mythologie, à ceci près qu'elle n'a aucune vertu poétique. D'où l'actualité paradoxale d'Hésiode.

Mais cette aporie est précieuse pour saisir l'essence du langage. Que je dise Faille, ou Chaos, ou Tao, ou Soupe Primitive, peu importe en somme puisque je ne dis rien, si ce n'est mon impuissance à nommer, me réfugiant dans une pure logomachie? Un signifiant ne se définit que par différence avec un autre. Le langage, pour exister comme tel, suppose originellement deux termes qui se distinguent.  Le poète qui nomme le Chaos ne livre aucun savoir, il le sépare de ce qui suivra, il délimite, il écarte, il isole le domaine de l'originaire, le contient, le retient et le protège comme savoir impossible. "De Chaos il n' y a rien à dire. Toutefois je le nomme, non pour en révéler la nature, qui m'échappe autant qu'à vous, mais pour le situer, et le situant, le conserver dans la mémoire des hommes, inexploré et obscur, trace d'un Avant inconnaissable. Il vous suffira d'en recevoir le nom. Rien de plus pour les mortels.

L'édifice du langage repose sur un indicible. Vouloir le saisir par le langage même relève de la démence. Peut-être la poésie, et le mythe, sont-elles une sorte de délire dont la fonction paradoxale serait de désigner par le verbe, de sauvegarder ce qui, à jamais, est celé dans le pli de l'impossible.

 

 

           

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HELLENIQUES : poésie 16 - 5 à fin

 

APOLLON

 

De tous les dieux

Apollon c'est toi que je préfère

Et Artémis ta soeur jumelle

Chasseresse, enfanteresse

Eternellement chaste et jusque dans l'amour

Fidèle au jour qui t'enfanta!

Je n'ai plus souvenir de tout ce que je sais

J'ai tout oublié, effacé, 

Je ne suis plus que ce regard ébloui qui se délivre

Dans le regard immense, infiniment ouvert

Multiple, excentrique du dieu

Qui a nom Univers.

 

APOLLON (2)

 

Que se déchirent toutes les images

Que se détisse la suture de la langue

Alors il se pourrait que le dieu apparaisse

Et parfois  de sa main gauche il fait signe.

Si le poète survit à l'effraction terrifiante

Du monstrueux sans mesure

Il accède parfois à la parole nue

Fleur du désert qui n'a plus de nom.

 

 

DIONYSOS

 

 

Assis près de Dionysos à l'ombre des futaies

Je regarde la nuit monter lentement de la terre

Comme une vague tendre et je repense aux jours anciens

Aux promesses de l'aube, aux émois des premiers éveils,

Déjà le coeur se serre aux souvenirs enténébrés,

Le soir se fait plus frais, plus moite sur la peau, plus âpre

Rien ne saurait guérir de vivre et l'espoir est chimère

Dès le premier instant tout est dit, naissance et mort

Sont le même et le seul réel qui consomme l'extase

L'origine et la fin dans un unique flamboiement.

Je voudrais me dissoudre en fumée dans le ciel rougeoyant

Eparpillé, poussière et or, dans l'incendie solaire

Et s'il me reste encore un peu de temps sur cette terre

Que ce soit comme flamme et cendre en attendant l'aurore.

      

 

LUMIERE GRECQUE

 

 

Je vis avec les dieux

La nature m'enveloppe et me porte

Je n'ai plus peur.

 

        De toujours j'aime les arbres et la rivière

        Je regarde tomber le feuillage d'hiver

        Une aube d'ocre tapisse la montagne

        Les dieux sont parmi nous.

 

Je ne manque de rien

Le fond obscur de toutes choses

Monte de la grande Faille originaire

S'extasie en soleils!

 

        Vivons, vivons, amis chers

        Vivons de peu

        Rien ne manque à qui respire

        Qui danse dans le Feu!

  

 

      ORPHEE (2)

 

Ici, tout près

Des tourbières, suinte

Le rocher.

 

  Ici, nul

  Osier ni ruisseau

  Nulle nymphe.

 

Matin glauque. Pourtant

Le bois je l'ai lissé, caressé

Nervures décapées,

J'ai accordé tous les mots de la langue.

   

    Toi seul tu manques, toi

     Dieu-lyre,

     Ta parole.

  

 

EURIPIDE 

 

Voici la délicieuse strophe qu’Euripide consacre aux Grâces et aux Muses : « La folie d’Héraklès » v 673 à 684 :

    

                      « Je veux, tout au long de mon âge,

                      Unir les Grâces avec les Muses

                      Délicieuse alliance.  

                      Je ne saurais vivre sans elles,

                      Vivre sans leurs couronnes.   

                      Le poète a vieilli mais sa chanson retentira encore.

                      Pour louer Mnémosyne et les victoires d’Héraklès,

                      Bromios toujours me donne son vin ;

                      Voici la cithare aux sept cordes, la flûte de Lybie.    

                      Il n'est pas temps pour moi de renoncer aux Muses,

                      Qui m’ont admis parmi leurs chœurs. »

 

Bromios ici nommé est un des innombrables noms de Dionysos. Remarquons qu’Euripide ne dissocie point dans son chant la lyre d‘Apollon (la cithare aux sept cordes) et la flûte dionysiaque. Les deux divinités sont nécessairement associées dans la célébration lyrique. Deux sources de la poésie, et qui n’en font qu’une : le chant des profondeurs chtoniennes et des jeux sublimes de la lumière, terre et ciel, un seul monde.

 

  

ARTEMIS

 

Artemis-forêt

Tes biches protège-les

Des flèches tueuses

Comme le vent protège la mer 

La berçant de son amour. 

 

SISYPHE

 

 Nous glissons incertains sur le fleuve du temps

 Roulant de pierre en pierre

 Une vie morcelée, éclatée

 Que seul un dieu pourrait parfaire

 

  Mais les dieux sont bien morts

             

  Hélas, il ne suffit pas qu'ils soient morts

  Il faut les tuer une seconde fois

 

  J'étais triste, jadis, j'avais trop de peine

  Mais la peine s'en est allée

  Au fil des jours, au fil des nuits

 

  Ni bleu, ni rose, noir ou gris

  Le jour naît de la nuit insondable

  Et retourne à la paix de la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 octobre 2017

CORPS-UNIVERS : poésie 3

 

 

                              CORPS UNIVERS

 

 

            ARGUMENT

 

Formes dissoutes,images disloquées

Dans la déroute du corps-arbre, du corps-maison, de l'architecture ordinaire qui magnifie l'unité et le sens, je ne vois nulle tristesse, mais l'aube d'une nouvelle histoire qui porterait dans l'ordre humain les brillantes révolutions de l'astrophysique, parachevant la décentration initiée par la science.

Dissous dans l'univers, mêlé aux milliards de courants de la matière inventive et féconde, le corps-esprit retrouve sa patrie. Je suis, sans frontière ni centre, à l'équicentre de tout, universellement dispersé, et, de manière toute impersonnelle, immergé à perpétuité dans l'indicible présence.

 

          1

    Je me rince l'oeil

    Petit garçon au regard épaissi

    Calfeutré d'idées fausses

    D'interdits

    De péché, de dénature et de peur

    Que ne pouvais-je voir, coeur battu, coeur battant

    Par la serrure entrouverte le trou

    Sublime

    Ouvert sur tant de profondeurs humides

    Tropicales et douces et fleurant bon

    La caresse à distance

    Comme de petits chats qu'on lèche du regard

    Avec de tendres jappements goulus

    Ah la première faim, l'inapaisable

    Délicieuse insuffisance qui laisse ouverte

    Au flanc de l'être la plaie suave du plaisir!

 

              2

 

    Je vois partout de la beauté

   (je suis en Toscane au bord de la mer et je me promets de délicieuses visites à Florence, Pise, Sienne, et mille rencontres de hasard...)

    Ah quel plaisir

    La sieste sous les pins

    Quelques beaux livres d'art du monde entier

    Et Valéry Larbaud, Cendrars, et quelques autres

    Et tout autour

    La merveilleuse langue italienne

    Cet opéra perpétuel

    Gina, Giuliana, Giuletta, Francesca

    Et cela chante, roucoule

    Et berce et pleure et console et bénit

    Douce voix de l'enfance immortelle

    Baisers muillés, voluptueuses larmes

    Le regard embué de la Vierge au rocher

    Enveloppe l'enfant dans un nuage rose

    Des filles jouent à la marelle

    Leurs cris font palpiter l'ombre des pins

    La lumière s'incurve et s'adoucit

    Tous les instants miment l'éternité

    Et toute chose fait retour à l'origine...

 

                  3

 

    Le destin

    C'est le traçage des routes

    Routes du sang

    Lignes

    Articulations

    Fuite du plaisir lent par les feuilles de l'âme

    Frayages de douleur

    Excitations

    Eboulements

    Toute une cartographie sensitive et lascive

    Turbulences, dérives, feuillaisons

    Villages de moiteur sous les collines

    Hanches qui portent des enfants nus

    Tahitiennes éberluées, Gaughin partout où chante la couleur

    L'Egypte toujours, dans le coeur et ailleurs

    Chevelures, cascades - ô chevelures

    O combien je vous aime

    Constellations fileuses, neigeuses, cascadeuses

    Ah le corps est un monde inexploré

    Tous les médicastres n'y connaissent rien

    La surface est une immense profondeur

    Mille abîmes dans un grain de peau

    Mille cavernes multicolores et sonores

    Avec des centaines de tortues bleues qui passent comme des rêves

    Hiératiques

    Je voudrais parcourir les fleuves lents du corps

    Remonter les courants souterrains

    Jusqu'à la source obscure, inexplorée

    Le Nil y prend son départ pour la mer à travers les déserts

    Le malheur agonise

    Les dieux nous guident, ces pensifs méridiens de libido itérative

    Rien ne résiste

    Le bonheur

    C'est l'esquif invisible, invincible

    Qui trace à la surface bleue ces rayons chatoyants

    Jusqu'à l'extrême où se dissout le corps.

 

             4

 

     Le corps-esprit est une nébuleuse

     Un éparpillement

 

     Comme un poème

     Eclaté, dispersé, disloqué

     Chaque mot est un centre

     Chaque syllabe.

     Il n'a pas d'origine, pas de fin.

     Toujours ouvert

     Nappe de sable et vent de mer.

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CORPS-UNIVERS (5 à 11) : poésie 3

 

5

 

J'ai fait le deuil de l'image du corps

Imagez-vous sous la forme improbable d'un nuage. Est-ce là figure humaine ? Mais après tout, que savons-nous de l'homme ? Et si l'homme n'était que la solidification d'un mythe ?

Problème de perspective. Défaites la vision ordinaire. Dissolvez les attaches et les habitudes, laissez flotter, et voilà que se dissout toute unité, toute forme. Je ne suis plus nulle part - ou encore - je  suis là où l'on voudra, suivant telle image, telle pensée, tourbillonnant, évanescent et toujours renaissant.

Serais-je un nuage ? Un papillon ? Un archipel de bactéries, une colonie d'îles, un essaim, un amas galactique ? Toutes ces images me conviennent, et beaucoup d'autres encore.

Par la dissolution de la forme j'accède à une autre vision, très proche du rêve ; je multiplie à l'infini les perspectives, pour me ranger enfin à l'ordre commun de la nature, qui, en deçà des formes visibles, se génère et se détruit, se compose et se décompose dans un tournoiement infini.

 

              6

 

Le corps-esprit est une espèce de poème formé de bric et de broc, infiniment mobile, décentré, merveilleusement dynamique, adaptable, épousant toutes les formes, tous les mouvements, toutes les postures, tantôt nuage, tantôt pluie, soleil ou firmament, plage, pierre, feuillage, ciel, terre, gaz, cataracte, fleur de tournesol, araignée, vague ou chtysanthème.

Mais s'il abandonne toute structure fixe, il n'en est pas moins quelque chose, différent des autres choses, singulier absolument, en tous points original. Et ce quelque chose s'organise autour d'une béance, d'un trou, mais un trou mobile, toujours déplacé, insaisissable, tantôt en bas, tantôt en haut, à droite, à gauche, sur les bords, au milieu, partout et nulle part. Libido flottante qui traverse le corps de mille courants, recomposant sans fin une unité multiple et tentaculaire, pieuvre incandescente aux mille bords et mille bras, Shîva protoplasmique et rayonnant !

Nébuleuse à mille soleils parcouru de spasmes et de cris, avec un grand trou noir inexpugnable, imprévisiblement épars, qui lui confère un quasi-centre sensible et paradoxal.

Tel est le corps-esprit : un maas galactique désordinaire, dérivatif qui a nom : Désir.

 

            7

          FRISSON

     

      Gélatine et gésine

      O cela court miraculeusement

      Frisson le long de vos deux bras

      Depuis le cou

      L'épaule

      Au creux des reins

      Alizés de douceur, tendres plaines, collines

      Je ne sais rien de beau qui ne coule

      Miel, et vapeur, et brise

      O floraisons

      J'ai parcouru les profondeurs salines

      Vie et mort transfigurées

      Hérault des deux royaumes

      Je suis ressuscité!

 

              8

           HYMEN

     

      De l'ombre à la lumière

      Inversement

      Aller, venir, entrer, sortir

      Franchir l'hymen de porcelaine

      Douce toile araigneuse ouverte et refermée

      Dans les deux sens

      Et ne jamais rester.

 

      Je te salue corps de femme

      Océanique, céleste et tellurique

      O plages, criques de sel, corail

      Forêts d"émail de cire et de résine

      Flux et reflux depuis l'échine

      Guidant la main du voyageur

      Au labyrinthe où la mémoire se perd

      Ah mourir, et renaître, encore, encore

      Ne jamais s'arrêter

      D'aimer!

 

                9

 

      Gauguin partout!

      La végétation roule ses sphères

      Flammes couleurs des tahitiennes

      Sarraux sertis de pierre, oeil d'écureuil

      Entre les branches

 

      Le vert tournoie sur l toit des cabanes

      L'ombre s'écrase

      Ajourée d'ocre dansant

      Le ciel voltige entre les feuilles

      La sieste traîne comme bruit de mer

      Au loin...

      - le miroir de la belle qui se coiffe

      Troue le citronnier noir de sa lame.

 

                   10

            TOSCANE

 

       Toute la profondeur remonte

       A la surface

       Plus de fond !

       La peau

       Ouverte comme un beau tapis d'orient

       Tapis volant

       Avec cent mille trous pour happer les étoiles

       Cent mille couleurs pour épater les oiseaux

       Plus de viscères

       Le poumon est un potiron rose

       Le coeur une citrouille

       Les intestins se dévident à travers le ciel

       Comme une corde à mongolfière

       Je flotte doucement dans les airs

       Les archanges chanteurs et baladeurs

       Me tirent de l'orient à l'occident

       Je suis le Christ ressuscité

       Le monde est un tableau de la renaissance toscane

       Les églises ont explosé

       Les pierres des mausolées roulent par le vide immense

       La Madone sourit aux lèvres de la lune

       Ma religion à moi

       C'est une grande peau sensible

       Aux dimensions de cent mille univers !

   

                       11

 

       Sensation avant tout !

       Quelque chose s'émeut, vibre, résonne

       Cordes du corps tirées, tocsin,

       Sentir comme s'il fallait mourir

       A la seconde !

       Puis la caresse encore, la brise

       Aspiration délicate de l'air

       Lèvres gourmandes étonnées

       Fleur de bouche

       Chevelures d'humus et de pétales

       Partout

       Aiguilles perforantes, stridentes

       Les sensations travaillent la surface

       Et dissolvent le corps transi dans le feuillage.

     

CORPS-UNIVERS (12à 14) : poésie 3

 

  12

 

        Faire exploser

        Lignes et formes!

 

        Mots-touchers, vibratoires, solaires

        Tournesols musiciens, éoliens

        Ah faites-nous chanter

        Vibrer

        Mots-couleurs

        Dispersés, éclatés

        Juxtaposés

        Face à face, tourbillonnaires

        Rien que surface

        Du bleu, du blanc, du vert

        Clef de sol

        Vents

        Dans les tournesols

        -  Le poème-univers.

 

                13

 

        Plus que la Haute Cathédrale de Sienne

        J'aime les petites chapelles aux pierres nettes

        Dans les champs d'olivier

        Nul n'y prie, n'y chante

        Le soleil tintamarre sur les tuiles

        Je m'asseois sur un banc gémissant

        J'inspire doucement, le temps passe

        Je m'oublie dans la mer immobile

        De tous les millénaires.

 

             

 

                          14

 

        Angkor

        Déesses humides, enlacées, convulsives

        Ah quel excès, quelle extase indicible

        Dans la pierre figée ! Je rêve

        D'inextinguible soif de rosée fraîche

        De cascades, torrents, lianes entrelacées

        Regard exorbité sur l' innommable absence

        Par quoi la vie exulte et s'éternise!

              Et au milieu

        Sur l'étang où croassent les crapauds

        De grandes feuilles vertes alanguies

        Des lotus blancs et roses, comme des cils

        Tremblants

        A la frange liquide du sommeil.

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CORPS-UNIVERS (fin) : poésie 3

 

  15

 

          J'ai traversé le sexe de la Mère

          Ce lalyrinthe aux mille bras

 

          Plus de peur

          De mystère

          Tout secret éventé

 

          Ah qu'importe le temps, la mort

          De toutes parts, je suis

          De plain pied sans mesure

          L'univers!

 

                      16

 

         Effeuillaison

         Sans racine tronc ou tige

         Le corps absorbe l'air

         De mille pores

         Exsude

         Protoplasmique, métaphorique

         Il prend toutes les formes

         Jamais ne meurt.

 

         Ah la vue nous égare

         Qui n'aime que le mat, que le dur!

 

         Assis

         Jambes ouvertes, buste droit

         Je ferme doucement les yeux

         J'écoute

         Mon corps est une fine pellicule

         Infiniment subtile et réceptive

         J'absorbe l'ombre et la lumière

         Les couleurs tournent comme des papillons

         La pluie remonte vers le ciel

         Tout l'univers se précipite

         Tout scintille, tout passe

         Le dedans, le dehors

         Abolis

         Composent un ballet fantastique

         De vibrations phosphorescentes.

 

                        17

 

        La vie ordinaire

        Action, travail

        Et l'arraisonnement de la terre

        Tous la vivent et la meurent

 

        Mais l'autre

        La voie de vérité

        La noble, la muette

        Où la trouver ?

 

        Parfois je vois un lieu sans lieu

        Où l'être même, et toute sa fureur

        Se dissolvent enfin

        Paisiblement

        Dans l'introuvable Demeure.

 

                     18

 

        Un jour

       Je ne ferai plus de poèmes

       Aves des mots

       Je serai poésie moi-même.

 

       Rendu aux éléments

       Nappe de lune entre les pins

       Dune, rocher ou lande grise

       Trille de rossignol, brame insistant

       Feuille de vent.

 

       Absous de tout

       Dissous.

 

(Fin du poème : révision 2014 - Tous droits réservés. Guy KARL)

 

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14 septembre 2017

Le Chant des origines ; Chant I, 1

    

 

                                LE CHANT DES ORIGINES                         

 

                                                        Aux amis d'aujourd'hui et de demain

                                                        Amants de la vérité

                         

 

 

                         CHANT PREMIER

 

                                   1  

 

                             PROLOGUE

 

 

 

     O Muse, c'est toi souveraine qu'invoque le poète, ô Muse,

      Mais où es-tu, où donc es-tu ô Muse ? J'invoque en vain

      La douce musique de ton nom. Serais-tu donc

      Avec les anciens dieux descendue aux Enfers,

      Nous laissant seuls, sans voix, sans espérance,

      Tels des enfants abandonnés ? J'erre par les rues désertes

      Et le coeur me fait défaut, et ma pensée bredouille

      Comme des mots d'enfants dans les ténèbres.

      Mais quoi, il faut tenir jusqu'au coeur de l'absence,

      Persévérer, marcher dans la soif et la peur,

      Traverser le désert de l'âme, assumer la douleur

      D'être seul, ignoré, ignorant, jusqu'au puits d'abondance

      D'où couleront, parmi les fleurs, les vignes, les senteurs d'orangers,

      Ces paroles ailées, ces doux accents du poème,

      Que je compose pour toi, ami, dans les matinées claires

      Quand la lumière du jour brille dans le feuillage,

      Quand l'esprit régénéré embrasse toutes choses

      Et contemple, lucide et calme, la genèse du monde.

      Il ne faut rien attendre des dieux, mais l'esprit seul

      De sa solitude, lui-même, doit tirer l'abondance

      Et la musique, et la beauté, le rythme et la cadence

      Qui feront voir en toutes choses le vide et la beauté.

 

 

 

      Les feuilles doucement s'agitent sous la brise

      Un couple de pies jacasse dans le feuillage ;

      L'une s'agite et court de branche en branche, et l'autre

      La poursuit avec la diligence du désir, ainsi fait

      Tout ce qui vit de par le monde. Volupté

      Tu nous tiens, nous étreins, nous enlaces et nous jettes

      Hors de nous, nous propulsant vers la beauté de l'autre,

      Et nous fais espérer dans l'étreinte un bonheur sans mesure ;

      Ainsi se fait malgré nous, tout en nous, le grand jeu de la vie,

      Le cercle infernal et sublime, la roue du désir

      Et de la mort, s'éternisant, nous traversant, nous brûlant

      De sa flamme amère, irrépressible et délectable.

      Parfois je me lamente au spectacle, et parfois

      Je m'émerveille, complice, de ce jeu cruel, désespéré,

      Où chacun croit trouver ce qui lui manque, pour repartir

      Bredouille, et sot comme devant. Car le désir se joue

      De chacun, de chacune, et l'éveille, et l'agite

      De mille soubresauts, de faux espoirs, de vaines illusions

      Qui ne font que le jeu de l'espèce, et l'oeuvre faite,

      La nature aussitôt l'abandonne à la funeste mort.

      Nous ne vivons que pour passer. A peine nés

      Nous voici assez vieux pour mourir, et notre oeuvre

      Ne vaut que pour nos descendants. Ainsi

      Me détournant de l'immense théâtre,

      Je veux, ami très cher, consacrer ce peu de vie qui reste

      A composer mes chants mélodieux, non pour la gloire

      Incertaine et fragile, mais pour toi, et pour ceux

      Qui, loin de la foule et des désirs anxieux,

      Sauront, libres et justes, dans ces poèmes, voir

      Une image de la vérité. Rien qu'une image certes

      Qui couvre, ainsi que feuille agitée par la brise,

      Le fond obscur, indicible et térébrant

      D'où surgit toute vie, à quoi elle retourne

      Selon le Temps, dans les plis infrangibles de l'éternité.

 

 

 

     Toi qui espères le bonheur, comme font tous les hommes,

     Je te dirai en toutes choses la limite. Ce qui était,

     La douce enfance, le joli pré des premières amours,

     Le tendre visage de celle que tu as courtisée,

     Tout ce qui a glissé comme une eau entre tes doigts

     Jamais ne reviendra. Et ta vie elle-même

     Coule et roule dans les eaux toujours nouvelles

     Et s'emporte elle-même, et rien ne peut

     Tenir l'instant. S'il est pour l'homme une félicité

     C'est de nager dans le grand Fleuve

     Sans s'insurger, sans protester, sans ricaner

     Mais de vivre l'instant qui passe

     A chaque fois unique, et neuf, et vif, surgi des profondeurs,

     Comme une chance unique,

     Entre douleur et allégresse,

     De le porter à la plus haute puissance

     Où le hasard se fait nécessité.

 

 

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13 septembre 2017

Le Chant des origines : I, 2

  

 

                       2

 

 

  Au début n'était pas le Verbe, ce bavard intempestif

  Ni l'action, n'en déplaise au poète,

  Car il n'y eut jamais de début dans la nature

  Qui de toujours et pour toujours jette les dix mille êtres

  Au risque de naître, de vivre et de périr,

  Sans se lasser jamais de faire et de défaire,

  Sans intention, si ce n'est de produire

  Et de détruire cela qu'elle a jeté dans l'existence.

  Immense et insondable elle est

  Ce qui fut, ce qui est et sera, de toute éternité.

  Elle remplit l'esprit de terreur infinie

  Elle qui détruit tout, et de joie infinie

  Au spectacle de sa puissance inconcevable.

  S'il est un dieu, si vraiment tu veux garder ce terme

  Impropre, c'est lui, le génie inconscient de soi, qui crée

  Sans intention, sans but, sans cause et sans regret

  Tout ce qui est dans le monde, tout ce qui vit

  Jusqu'à la moelle interne du vouloir. Il est en moi

  Il est en tout. Seul il existe, infiniment réel.

 

  S'il n'est point de début ni de fin

  Il est une origine, à chaque instant

  Lorsque paraît chose nouvelle ou nouvelle pensée,

  Qui jaillit du chaos, de l'informe, du pas encore déterminé,

  De ce bouillon amorphe d'où procède

  La Forme.

  A l'origine était Chaos, disait Hésiode

  Et c'est de lui que naît la Nuit féconde et bien plus tard

  Le Jour. Alors la lumière divine se répand sur le monde

  Et naissent les principes éternels de la Forme-matière

  Dont la combinaison, la fusion, le mélange

  Agités dans l'espace infini, brouillés et torsadés

  Par les véloces tourbillons en tous sens

  Entrelacés, entrechoqués de toute éternité

  Produisent ces mélanges instables, enfants d'un jour,

  Que nous appelont corps, improprement,

  Car un corps, s'il apparaît parfois stable au regard

  N'est rien qu'un processus de processus

  Temporellement liés par une force d'attraction.

  Les corps passent et se remplacent, seul demeure

  L'immense force qui les brasse à l'infini dans le vide.

  Ainsi, à chaque instant

  L'origine se laisse entrevoir

  Si tel un serpent dissulé dans les herbes

  Guettant la proie

  Tu te tiens à l'origine, toi-même,

  Toutes affaires cessantes pour n'être que regard.

  Et c'est ainsi qu'à tout instant

  Coïncidant avec l'éternelle naissance

  Toi-même tu te tiens à l'origine des choses.

  Tel est l'action spécifique du sage

  Qui ne fait rien, pour qui

  Toutes choses se font à tout instant dans le silence.

 

  Attentif, silencieux, léger comme un roseau

  La brise et le courant des eaux qui passent

  Tu les laisses passer par ton corps sensitif

  Sans rien penser, sans rien vouloir ni désirer,

  La lumière joue folâtre à l'orée du paraître

  Rien ne compte plus désormais

  Que cette effloraison des choses dans ton âme

  La musique éternelle de l'eau et du roseau.

 

  

 

  

  

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