CHAPITRE QUINZE : DU REEL

 

 

 TABLE

 1 Approximations

 2 Du réel sensitif

 3 Sexuel et réel (1)

 4 Sexuel et réel (2)

 5 Le savoir de la mélancolie                  

 6 Réel d'absence

 7 Du réel dans la passion

 8 Réel, savoir, vérité

 9 Les quatre discours

10 La beauté et le réel

 

 

 

 

 

 

1 Approximations du réel

 

 

Je m'efforce d'élaborer de nouveaux rapports entre les divers domaines de la vie et du savoir - métaphysique, scientifique, éthique, politique et artistique - à partir d'une unique source, l'intuition fondamentale de la vérité tragique. Vérité de l'Ab-sens, de l'indifférence absolue du réel. Vérité perpétuellement déniée, refusée, expurgée, forclose dans les discours sur l'Etre, dans les représentations communes, et dans les savantes constructions de la science et de la philosophie, toutes soucieuses de conjurer l'effroi, d'apaiser l'angoisse, d'aménager un espace habitable. J'appelle a-philosophie cette pensée de l'originaire, pensée du vortex et du vertige qui recueille l'expérience de l'Ab-sens pour en tirer un autre "habiter", à la proximité du cratère.

Intuition héraclitéenne : il voyait et pensait le feu dans toutes les choses de ce monde, dans le jeu infini des transformations élémentaires, dans la danse des rayons de soleil et dans les arcanes de la profonde nuit. Tout vient du feu et retourne au feu, principe, source, origine, foudre et rayonnement. Le vulgaire ne voit que les formes, le sage voit la naissance et la corruption des formes, dans le jeu divin de Dionysos. Notre vie est une danse autour du feu. Plus justement : une danse du feu. Cette intuition-là est souveraine. Il faut la penser aujourd'hui dans des termes nouveaux.

On ne peut définir positivement le réel. On peut à l'inverse repérer des approximations : présence et évidence du réel sensible ; achoppement de toute entreprise de représentation sur l'informulable, ce "il y a" originaire qui se dérobe à toute conceptualisation ; expérience subjective du trou dans l'image et dans la symbolisation ; effroi devant l'immense, dans l'angoisse, le terrifiant, le sublime ; expérience du vertige, dans la contemplation du ciel étoilé, de la nuit noire et de l'impermanence de toute chose ; proximité du gouffre, dans la poreuse édification du monde intérieur, au contact sensible des monstres, des génies, des anges, et du daïmon ; puissance irréfutable d'une violence sans visage, d'une aspiration infinie dans le jaillissement créateur ; tout ce qui échappe, insiste, fouaille selon l'obscure logique d'un "a-logos" sans contour, irrépressible et tourbillonnaire : forces d'un Tout-Autre, à jamais étranger, multiple et inassimilable.

Ce ne sont là que notations poétiques. Mais elles nous mettent en face de l'énigme. Je ne sais si cela peut se penser, d'autant qu'il faut s'interdire absolument tout recours au religieux et au mystique. Ce Tout-Autre n'est pas à entendre comme une manifestation de quelque puissance transcendante, devant laquelle il faudrait s'agenouiller dans la crainte et le tremblement. Nous voici résolument agnostiques, immanentistes, naturalistes. Ce qui se dit péniblement dans ces phrases est de l'ordre souverain de la nature où l'homme, comme toute chose, est définitivement impliqué. Surface absolue! Mais cette surface n'est pas sans plis et replis, gouffres et promontoires, abîmes et plaines de bonace. Nous autres humains, nous tournons autour d'un trou, extérieur et intérieur inséparablement, nous rêvons de surfaces égales, de temples habités et musicaux, de retraites paisibles sous les chênes, mais le vent ébranle nos édifices douteux, s'engouffre par tous les orifices du corps, emporte nos châteaux de cartes, déréalise et dissémine nos pensées et nos corps. "Tout branle", mais tout continue.

Je ne célèbre en rien les funérailles de la pensée ou de la vie. Aucun nihilisme, aucun dolorisme. C'est ici le chant de Dionysos, enfant et vieillard, imberbe et barbu, mâle et femelle, divin et humain, mourant et renaissant. Etreinte paradoxale des contraires, des extrêmes et des mesures, construction-destruction, Eternel Advenir, et le vide et les formes. L'essentiel, pour se mettre en route, est de comprendre l'inadéquation du savoir et du réel.

 

 

 

 

2 Du réel sensitif

 

 

 

Il est bien des manières d'aborder la question du réel, mais le premier accès authentique, plus que nos efforts de pensée, reste bien entendu l'expérience directe, qui ne se programme pas, et qui toujours bouleverse le confort de nos représentations. Le réel, c'est l'impréparable, le non-prédictible. En quoi il est bien l'opposé de l'imaginaire où tout un chacun se donne beau jeu de folâtrer, d'anticiper satisfaction ou déboires, de construire des châteaux en Espagne, de lâcher la bride à la fantasia la plus débridée, hors contrôle, hors sanction, dans une élation narcissique incompressible. L'imaginaire peut tout, sauf être réel. Car sitôt qu'un désir se réalise, dans la mesure où il peut se "réaliser", il n'est plus désir, révélant une certaine caducité, une subtile différence que rien ne peut abolir. Le réel, ici comme ailleurs, se marque d'être indiscutable. Cela est, et rien ne peut faire que cela ne soit pas.

Réel, c'est le caractère de "res", la chose. La chose, c'est ce qui est là, indépendamment de toutes nos représentations.

C'est ici, une fois de plus, qu'il faut saluer la pertinence d'Epicure. Qu'est ce qui est réel sinon l'expérience directe, hors concept, de la sensation de contact avec la chose. Quand je touche un objet dur je me rends à cette évidence sensorielle, incontestable du "dur", quelle que soit par ailleurs l'opinion que je peux avoir de la chose, pierre, arbre, colonne, bois, métal etc. Parler de bois ou de métal c'est déjà interpréter, c'est faire acte psychique de mémoire, c'est convoquer des expériences antérieures qui vont moduler, colorer, conditionner et fausser la pure sensation présente, la détourner vers de spécieuses interprétations. L'opinion a déjà invalidé la sensation vraie. C'est ce qui pousse Epicure à déclarer que l'erreur ne vient jamais de la sensation, qui est toujours vraie, mais de l'opinion, des éléments de savoirs que j'ai accumulés et qui viennent gauchir la pure expérience du contact.

Je pense qu'on n'a pas suffisamment pris garde à l'originalité de cette position. On a voulu y voir une théorie de la connaissance de type sensualiste, ce qui n'est pas faux, mais réducteur. Le projet d'Epicure, à mon sens, est moins de créer une théorie générale de la perception que de marteler un clivage décisif, entre les opérations spontanées d'un corps sentant au contact d'un autre corps - physiologie radicale - et les opérations psychiques interprétatives secondes, culturelles, langagières, conventionnelles en somme, lieux de l'erreur, de l'opinion, voire de la manipulation. Revenir à la sensation comme critère du vrai, s'enraciner dans le rapport immédiat aux choses de la nature, y trouver sa volupté, y déceler le danger, y apprendre à juger selon l'évidence sensible, voilà son programme de rénovation physique et mentale. Hygiène du corps-esprit, critique sensualiste, épuration notionnelle - médecine de l'âme, psych-iatrie.

Le réel c'est l'incontestablement "autre" que "je", rencontre dans le contact immédiat du corps "autre", distinct du mien, qui vient affecter mon corps propre. Corps de ce que j'appelerai plus tard arbre, métal, bois, pierre, ou peau, ou mousse, ou vent léger sur ma peau. Mais il est bien clair que le passage du sensoriel au représentatif (images perceptives, notions générales) se fait, malgré moi, à la vitesse de l'éclair, et qu'il est bien difficile, en somme, de freiner cette accélération de la pensée qui se précipite vers les interprétations, en perdant instantanément la fraîcheur et la richesse initiale de la sensation. L'image mentale est plus pauvre, et la notion générale plus pauvre encore. D'où une esthétique et une éthique de la sensation. L'épicurisme est ce pari périlleux sur l'immédiat, "vivre selon la nature", cette mise esthétique sur la vérité du sentir, qu'il importera de restaurer au plus tôt. "Vous vous laissez distraire par vos pensées? Revenez à l'expérience directe de la chair". Mais une éthique aussi, injonction sans devoir, conseil thérapeutique, promesse de bonheur. "Evidez les opinions creuses, ramenez votre attention à votre ventre. C'est ici qu'il importe de vivre".

Et nous voici en face d'un paradoxe saisissant : le réel c'est le toujours présent, c'est l'immédiat, le permanent, l'ici-maintenant où nous sommes nécessairement immergés, les choses, le monde, la terre et le ciel, l'air que nous respirons, et nous mêmes comme corps vivant et sentant - et pourtant, tout se passe comme si nous étions ailleurs, sur quelque planète lointaine, ou sur la lune, le corps anesthésié, l'esprit enfumé, inaptes à sentir ce qui nous entoure et nous touche, aveugles, sourds, et muets sur la triste terre, emmitouflés dans les voiles de l'imaginaire, courant après des fantômes, plus morts que vifs dans nos passions mêmes, qui nous détournent de vivre! Paradoxe : le plus proche nous est le plus lointain. Le réel où nous sommes, nous sommes incapables de le voir, et plus encore d'y vivre!

La culture, nous arrachant à la terre, nous a jetés dans quelque intermonde fallacieux et délétère. Le réel est devenu pour nous menace, effroi, éloignement, abîme, et Khaos insondable. Cela les Grecs le disent à chaque vers de leurs tragédies. Et nous nous le retrouvons dans nos symptômes, nos délires et nos passions. Retour du refoulé. Le médecin Epicure, prenant acte de notre désarroi, nous rappelle à la vérité de notre condition. Si la rupture est définitive il n'en reste pas moins que chacun, dans le jardin de son coeur, dans cette salutaire ek-choresis, loin du bruit et de la fureur du monde, peut cultiver la sensation vraie, vaticiner, méditer, pratiquer le plus proche, celui qui, passant, ne passe jamais.

 

 

 3 Sexuel et réel

 

 

 

L’effroi signe la proximité excessive du réel. Dans l’ordre de la psyché le réel c’est d’abord le sexuel, si par là on désigne correctement ce qui est refoulé, clivé, séparé. Mais là encore il faut être prudent : les choses du sexe apparaissent voilées, protégées par l’écran de la beauté, de la mascarade, de l’érotisme, de la délicatesse ou des bonnes mœurs. La beauté est l’ornement qui suscite le désir tout en modérant ses effets immédiats. Elle invite à la patience, elle diffère, et comme dit Stendhal, elle est une promesse de bonheur, plus que le bonheur lui-même. La beauté est ce voile qui invite au dévoilement : lèthè et alètheia. Philosopher c’est honorer la beauté tout en rêvant de la démasquer, de passer outre, de savoir et de voir.

Les Grecs dénudaient l’homme et voilaient la femme. Il y a là une subtile sagesse. Toute la statuaire impose le respect de la distance, suggère qu’il est un autre domaine, qui doit rester inviolé. Passer outre est une inconvenance, une faute de goût. On réservera à la comédie grivoise, ou à la provocation l’exhibition de Baubô, et encore seule la femme le peut-elle faire, pour scandaliser, ou pour faire rire. Mélange d’effroi et d’humour tragique.

Dans sa radicalité le sexuel renvoie à l’énigme du désir, de l’accouplement et de la fécondité. Il ouvre sur cette terra incognita qui précède la naissance du sujet individué, cette histoire an-historique et inconcevable de ce qui fut avant, et que nul ne peut rejoindre une fois né. Chacun de nous est situé hors d’un champ obscur et inconnaissable où pourtant se sont produites les « choses sérieuses », celles qui ont initié le processus de la génération. Cet « avant », nous le savons, conditionne notre aujourd‘hui, mais selon des processus qui nous restent impénétrables, qui suscitent les délires de l’imagination sans épuiser jamais le mystère. En ce sens nul n’en a fini jamais avec l’événement, ce premier événement qui conditionne tous les autres, qui constitue la matrice, la bien-nommée, déterminant la série et ses innombrables avatars. Ces « événements » ultérieurs répéteront sans épuiser, puisque jamais les secondes fois ne peuvent rejoindre la première.

C’est dans insondable creuset qu’il faut chercher la cause et le ratage de la jouissance. Que vivons-nous donc en jouissant ? Une duplication qui se présente hallucinatoirement comme une expérience initiale. C’est toujours neuf, croyons-nous, et c’est toujours déjà passé, dépassé, dans cet impossible de vivre le moment inaugural. Nous arrivons toujours trop tard, et le monde est déjà vieux. Ou plutôt c’est nous qui sommes déjà vieux, dépossédés à jamais de la seule chose qui véritablement nous importe : l’événement source, mère de tous les événements. Certains, agacés de cet échec, croient saisir enfin le sens de l’énigme dans la mort, moment extatique où l’origine et la fin enfin se confondent.

Dis-moi ta jouissance, je te dirai qui tu es. C’est peut-être cette phrase imprononçable, à nous même interdite et impossible, que nous adressons sans le savoir à la mère, car de notre mère nous sommes sûrs, et non du père. C’est forcément dans la jouissance impensable de la mère que se rencontrent la question du désir et celle de la génération. C’est là, de l’autre côté du symbolique et de la loi paternelle, que se profile, dans l’effroi et l’attraction, le double registre du sexuel et du réel.

Nietzsche ironisait sur ces philosophes qui reculent devant la vérité, tout en soutenant par ailleurs que la vérité est femme, et que le bon goût consiste à maintenir la juste distance. Il ne croyait pas si bien dire. De toujours les philosophes sont saisis d’effroi et de volupté, mais ils le dissimulent soigneusement derrière les voiles de la raison. Entre prudence et hypocrisie ils avancent masqués. Seuls quelques-uns se hasardent au plus près, et quelquefois ils en meurent. J’aime évoquer la hardiesse de Lucrèce, avouant entre volupté et horreur, franchir les murailles du monde pour contempler l’invisible.

« Sapere aude » : ose savoir, ose voir. Et que verrons-nous donc ? Rien. Mais de ce rien, qui échappe à tout savoir, nous ferons la matrice de la vérité.

 

 

 

 4 Sexuel et réel (2)

 

 

 

Freud voulait remplacer l’ancienne métaphysique, jugée idéaliste et irréaliste, par la métapsychologie. Que serait cette métapsychologie? Une extrapolation spéculative, mais fondée en raison, des résultats de la psychologie scientifique dont il s’estimait l’initiateur. Théorie des pulsions, structure de l’inconscient, données ultimes de la connaissance. A sa manière, Freud renouvelle les questions traditionnelles de la métaphysique : que pouvons nous connaître, avec quels moyens, que devons nous faire, que pouvons nous espérer? La réflexion freudienne débouche ainsi, tout naturellement, sur la problématique du réel. Par de là toutes les constructions, opinions, convictions et fantasmagories des mortels il y a bien quelque chose qui résiste, qui ne se plie pas à nos désirs, qui reste inconnu, voire inconnaissable, quelque chose avec quoi nous ne pouvons ni jouer ni transiger. Dans ce texte un peu mélancolique de fin de vie "Analyse terminée, analyse interminable" Freud s’interroge : pourquoi l’analyse ne peut elle totalement aboutir ? Quel est donc cet obstacle, ce « skandalon » qui fait butée, obligeant le patient à la révision déchirante de ses vœux et de ses espoirs ? Comme s’il existait fondamentalement deux ordres de réalités : la réalité psychique, "Wirklichkeit" – c'est-à-dire l'effectivité des processus primaires et secondaires de la psyché - et la réalité externe, matérielle si l’on veut, qui n’obéit en rien à nos désirs, qui oppose un refus sans concession à nos fantasmes les plus chers : "Realität". Deux termes soigneusement distingués, selon une rigueur toute philosophique. Et pour faire bonne mesure, il inventera ce terme redoutable, aux relents de tragédie antique : le roc de la castration. Chaque sujet, de bon ou de mauvais cœur, vient échouer sur le roc de la castration, entendons sur la réalité de la différence des sexes, de la mortalité, et finalement de la finitude du savoir. Toujours la vérité est ailleurs, hors de prise, fascinante et impossible. Tout homme, tôt ou tard, rencontre la Méduse, et c’est sous son regard mortel qu’il se choisit son destin.

Si c’est bien par le sexuel que l’homme entre en relation avec le réel, nos pouvons à présent élargir le propos. Lacan dira que le réel c’est ce qui revient toujours à la même place. Comment entendre cette affirmation? Tout le problème est de savoir s’il existe une place spécifique, dans l’inconscient, pour recevoir la survenue du réel. On pourrait penser que chez certains sujets cette place n’existe absolument pas, qu’ils ont opéré une forclusion initiale à la faveur de laquelle ils s’hallucinent sans limites, confondant leur être particulier avec l’être universel. Régime de la psychose, il va sans dire, dont l’expression serait : tout est possible parce que je le veux. Le réel ne peut revenir puisqu’il n’est jamais advenu, comme catégorie psychique, ce qui expose le sujet au plus extrême des dangers, sauf s’il parvient à imposer sa psychose par la voie politique. Pour le commun des mortels il n’en va pas ainsi. Le réel est ce que nous ne voulons pas voir, mais qui s’impose malgré tout, et souvent contre nous. Il est indispensable qu’au fil des événements se creuse une place particulière dans la psychè qui puisse accueillir, dans la durée, ces épreuves, et si possible, les articuler avec les autres instances psychiques. Dans un cas favorable c’est la conscience elle-même qui peut se transformer et se renouveler à la lumière de l’expérience.

Dire, comme fait Lacan, que le réel c’est l’impossible, me semble à la fois vrai et faux. Impossible à prévoir, à connaître, étranger par essence à la représentation, oui. Mais si du réel nous sommes à jamais distants et distincts, si dans sa nature spécifique il échappe et surprend, nous pouvons, à défaut de le connaître, construire en nous cette place particulière qui, en nous mêmes, situe l’événement, l’accueille quand c’est possible, nous mettant progressivement en mesure de vivre avec le skandalon, avec notre finité indépassable, sous l’aplomb de la mort. Impossible structural, mais qui, sans contenu propre, peut s'aménager comme place vide, et qui doit rester vide.

Il n’y a pas lieu d’opposer la métapsychologie à la métaphysique. En dernière instance elles traitent toutes deux des mêmes questions. Je considérerai la métapsychologie comme une branche de la philosophie, particulièrement utile pour éclairer la question de la connaissance, et de l’inconnaissance qui lui est substantiellement liée.

 

 

 

 5 Le savoir de la Mélancolie

 

 

 

Dans les représentations artistiques de la mélancolie, comme dans la fameuse gravure de Dürer, le sujet est grave et solitaire, la tête légèrement inclinée, la joue posée sur la main gauche, le regard fixant un point précis, indéterminable pourtant, comme si un objet mystérieux, totalement invisible, concentrait toute son attention, en une sorte de rêverie douloureuse. Très évidemment, les lois de la perception ordinaire sont ici ignorées : le spectateur sent à l'évidence que ce sujet est absent du monde, étranger aux choses et aux mouvements qui s'y déroulent, à la fois ramassé en soi jusqu'au vertige, et pourtant fixé hors de soi sur un élément extérieur, ce point de convergence invisible, où, comme dans un vortex, les objets se contractent et s'évident vers un fond sans fond, vide paradoxal qui, à la manière d'un trou noir, absorbe toutes les énergies et les choses du monde.

Cette question me semble de la plus haute importance, de nature à révéler quelque chose d'inédit sur la sensibilité mélancolique. Le peintre, ici, a mis en évidence une typologie dont le sens échappera longtemps à la science psychiatrique, et à la philosophie de même. Quel est cet étrange objet que contemple le mélancolique, si du moins il nous est possible de parler d'objet? C'est plutôt un point fixe, purement géométrique, et comme tel dépourvu absolument de forme, de contours, d'épaisseur, de volume, de couleurs. Purement abstrait, mais localisé en un lieu, abs-trait du plan du monde, ex-tracté, isolé, invisible mais présent. D'une présence absente, sans matérialité, sans substance, inscription insistante, parfaitement nue, sur l'échiquier disqualifié de la perception. Ce n'est pas un objet parmi les autres, c'est au sens strict une ex-ception signifiante, alors même qu'aucun signe ne permet de le localiser, sauf pour ce regard ek-statique qui le contemple obstinément sans le voir jamais.

Objet ou in-objet? Non ce n'est pas un objet, pas davantage une chose, ni un signe, ni un signifiant, sauf à admettre qu'il puisse exister un signifiant du manque de signifiant. Risquons la formule : indice d'un trou dans la structure, pas exactement un manque, car enfin il ne manque rien, mais un trait, un chiffre, à la manière d'un gravé minimal sur une pierre blanche. Ebauche d'un discours, premier geste, discours interrompu, impossible. Ce qu'il faudrait dire là échappe à toute parole, à toute confidence, car la confidence suppose une fiance minimale, une con-fiance constitutive, un Autre à qui con-fier, et se fier. Or, ressort mal connu de la mélancolie, d'autre, justement il n'y en a pas. Ce plan où s'inscrit cette ébauche de signe n'est que le plan du vide, de l'absence et de l'Ab-sens. Le mélancolique se sait seul au monde, de toujours et pour toujours. Et pourtant il fait un geste, il ébauche, il cherche à trouer ce terrible silence qui le pétrifie.

Si la mélancolie fascine tant, de l'Antiquité à nos jours, c'est qu'on lui suppose un mystère, un savoir radical et incommunicable, que tout un chacun pressent d'aventure en soi-même, mais qu'il méconnaît tout aussi radicalement, et dont le mélancolique donnerait le visage A VOIR. Dans l'extrême de cette pathologie chacun peut entrevoir, quitte à l'oublier au plus vite, un des ressorts fondamentaux de la condition humaine : joie et tristesse, exaltation et mornitude, et par delà tout cela, qui est fort banal, la connaissance de la solitude. '"Seul tu nais, seul tu meurs". Et entre les deux que fais-tu?.

De toutes les passions, celle ci est la plus sauvage - et la plus universelle. Car enfin, il faudrait être un monstre ou un dieu, pour ne pas pressentir, ne serait-ce qu'un instant, l'étrangeté de notre condition. A un doigt de la folie, la mélancolie, par ce trait quasi insignifiant gravé sur le plan vide du monde, nous montre l'extrême voisinage du symbolique et du réel. Juste un petit trait, juste un point minuscule et invisible, juste cette obstination saugrenue à fixer ce qui n'est pas sans cesser pourtant d'apparaître, et nous voici enre deux mondes, également invivables : le réel sans mesure, et le monde borné des hommes. Entre Apeiron, l'Illimité - et Peras, la limite - ce no man's land de la connaissance, à l'orée des choses.

Il n'est point nécessaire d'attendre la mort pour entrevoir le poids spécifique du Réel d'Absence. Il est en nous, du moins pour une conscience qui ne reculera pas devant l'effroi.

 

 

 

6 Du réel d'absence

 

 

 

La sensation vraie, gracieusement, nous offre le réel de présence : le monde où nous sommes, où nous nous ébattons, où nous souffrons, où nous jouissons. A nous d'apprendre à jouir, à nous réjouir dans l'évidence des choses qui sont. Et la mort direz-vous? Mais où voyez-vous que nous rencontrons la mort? "Quand je suis la mort n'est pas, quand la mort est je ne suis plus". La mort c'est le rendez-vous toujours manqué. La mort est en quelque sorte le modèle de l'irréel, sa forme absolue. Le monde d'Epicure est un monde de la sereine présence à soi, malgré l'incertitude et le hasard. Une juste raison doit s'éduquer à éloigner les monstres de l'imagination, apaiser les terreurs de l'opinion par un juste resserrement sur l'évidence du présent.

Et pourtant...Si je ne puis expérimenter ma mort, ni aujourd'hui, ni demain, il reste que je vois mourir autour de moi. Et que vois-je? Rien justement. Je vois l'effet incontestable, terrifiant de la mort, mais la mort en elle-même, je ne la vois pas. Un homme était là, souffrant, haletant et misérable, puis vient un râle, et puis plus rien. C'était un corps vivant, c'est un cadavre. Que s'est-il passé? Apparemment rien, et pourtant tout a basculé. "La mort est passée". Oui, en effet, mais je n'en ai rien vu, elle n'avait ni forme ni visage, ni apparence même, ni annonce ni montre, ni cortège funèbre. Invisible, inapparente, insensible, irréelle si l'on veut, comme un cauchemar ouaté, une ombre funeste, une aile sans couleur qui a tout emporté. Et ce que je sais maintenant c'est que rien n'est plus comme avant, que quelque chose a eu lieu, plus réel que tout ce que je vois autour de moi, pus réel que moi-même enfin, car dorénavant je me sens, je me sais un cadavre en sursis.

Il y a le réel de la présence, mais il y a tout aussi bien le réel de l'absence. Epicure a raison : je ne vois que la présence. Epicure a tort : cet irréel invisible, que je ne verrai jamais, est éminemment réel. Réel d' absence. Encore cette expression ne convient elle qu' à demi. De fait je ne sais comment dire.

Nous voici aux bords extrêmes de la représentation et du langage. Ce que nous entrevoyons ici défie toute figuration, toute pensée. Impensable au sens strict. Réel pur.

Comment mettre au centre de la pensée ce qui se dérobe inlassablement, fuit par tous les pores de notre corps vivant, de notre esprit troublé? Je peux penser à la mort, je ne peux penser la mort. Le plus réel, d'une certaine manière, est toujours hors langage, comme sa butée extrême, ou alors son principe secret, sa source occulte, sa forclusion nécessaire, son origine et sa malédiction.

"Placer le réel au principe de la connaissance". Ah la difficile entreprise quand tout nous en détourne, et l'instinct vital, et le désir, et le plaisir, et le travail même, et toutes les occupations de la culture! Je ne recommande nullement une triste acédie, ni la rumination du funèbre. Mais le pur divertissement me lasse, d'autant qu'il me semble dissimuler souvent quelque inavouable acrimonie. Je veux considérer le tout de la vie, mort y incluse, et me réjouir d'autant, de me savoir mortel, mais vivant.

 

 

 

 7 Du Réel dans la passion

 

 

 

Il faudrait se demander pourquoi il est si difficile de comprendre la mécanique des passions, d'où dérive une quasi impossibilité de les amender. Sans parler de ceux qui imaginent assez sottement pouvoir les réduire par l'intelligence. Il faut en faire son deuil : le noûs ne régente pas le thymos, la raison n'arraisonne pas la passion. Il est dans ces constructions, ces fixations passionnelles quelque chose qui défie l'entendement, et le bon sens même, et chez des personnes parfaitement saines par ailleurs, et en parfaite possession de leurs facultés mentales. C'est ce quelque chose qui m'intrigue, et par delà tous les discours classiques, et par delà les enseignements de la psychanalyse, je voudrais y apporter ma modeste lumière.

La force de la passion tient au fantasme inconscient. Un somme indéterminée de fixations pulsionnelles, d'émotions, d'images, de souhaits et de craintes se sont, dans un lointain passé, cristallisées, dessinant un noeud inextricable, noeud gordien qu'aucun glaive alexandrin ne pourra plus couper, ni démêler, fût-ce avec les ciseaux de l'analyse la plus pénétrante. Quand on a démonté toutes les chaînes signifiantes, exploré tous les recoins de la psyché, démêlé tous les fils du roman personnel, on se trouve soudain, incompréhensiblement, devant l'énigme d'une impossible avancée. Que se passe-t-il donc? Sur quel obstacle imprévu débouche donc notre entreprise de déconstruction? Quelque chose résiste, s'exprime dans une persistance des symptômes, une forme nouvelle d'anxiété sans objet, lassitude sans cause repérable, ennui et déception. Que se passe-t-il donc? Rien, sinon que cela n'avance plus, que ça piétine, que ça tourne à la rengaine, dans un forme inédite de cauchemar climatisé. On croyait traverser le fantasme, se libérer des attaches, tenir pour de bon le fin mot de l'histoire, et tout se referme sur l'incompréhensible, se fige dans un accablant surplace.

Les catégories classiques de symbolique et d'imaginaire ne permettent plus de repérer les signifiants, de les articuler, de faire jouer la souplesse de la métaphore et de la métonymie. Analyse impossible, donc interminable? Le patient en est réduit à tenter un forçage herculéen, hors analyse, et d'en assumer les risques, parfois exorbitants.

Cette butée sur le réel est en quelque sorte prévue par l'analyse, et l'analyste. Serge Leclaire disait : "Démasquer le réel". L'affaire est pour le moins périlleuse. Mais soyons optimiste, et supposons qu'elle réussisse. Qu'est ce que cela montre? Que la rencontre avec le réel est en quelque sorte la finalité spécifique de la psychanalyse, son objet propre. J'en prends acte. Mais alors, de quel réel parlons-nous?

Si c'est bien le fantasme qui soutient toute la structure passionnelle, c'est que le fantasme est à la fois de l'imaginaire et du réel. Imaginaire par les constructions plus ou moins délirantes qui le constituent (ex : " je suis le préféré de maman, son idole, et je ferai toujours ce qu'il faut pour l'éblouir et la conforter dans son amour") - mais aussi, plus profondément, du réel, car cette construction n'est jamais qu'un cache-misère, voire un cache-sexe, pour dissimuler, barricader, forclore l'angoisse absolue qui saisit le sujet devant l'énigme du désir de l'autre, et face à sa propre détresse de dépendre totalement d'un autre qui a tout pouvoir, qui satisfait ou ne satisfait pas vos besoins, vous gratifie ou vous déchire. "Hilflosigkeit", disait Freud.

Ici, à nouveau, nous rencontrons le visage terrible d'un réel d'absence : dénuement originel, béance, absence radicale de sens, de secours, de prothèse, - non pas "perte", car où donc était la sécurité que j'aurais perdue, si ce n'est dans les limbes de l'imaginaire - mais finitude, incertitude et détresse originaire.

Réel d'absence disons-nous. On pourra toujours ironiser sur cette étrange expression. Mais le clinicien, et le philosophe averti, car il en est quelques-uns, en repéreront la trace, la marque, l'incidence ineffaçable dans tel visage de douleur inquiète, dans tel pli amer de la bouche, et surtout dans les incurables souffrances de ceux qui, contre toute logique, s'obstinent dans la pente d'une souffrante et jouissive répétition.

Le réel d'absence n'est pas repérable en tant que tel. Mais dans ses effets, notamment passionnels. A la racine de la passion je verrai volontiers un trou structurel, d'autant plus actif qu'il est inconscient et irrepérable, autour duquel s'organise une lamentable quête d'un quelque chose qui donnerait enfin la sécurité. Certains, à défaut d'y parvenir, se précipitent dans les bras d'Hadès. La plupart voguent entre quête et désespoir, exaltation et tristesse, balançant sans fin entre la joie et le dégoût de vivre.

Une plaisante philosophie nous invite à nous détourner de ces parages dangereux. Je n'y vois rien à redire tant que ça marche. C'est la nécessité, le plus souvent, qui nous force à revoir nos prérequis. Quant à celui qui surnage au torrent, il fera la part des choses, et peut-être, par là, saura-t-il un peu mieux nager.

Le pari de l'A-philosophie c'est de ne pas reculer devant le terrible, de ne pas se nourrir de fadaises, de voir les choses telles qu'elles sont. Que chacun soit spontanément plus à l'aise dans l'imaginaire, ou la supposée réalité qui organise les fanfares du monde, c'est bien évident. La plupart des philosophes, hélas, se payent de mots. Mettre le réel au principe de la connaissance n'est pas un air de lamento, mais une invitation à prendre en compte toutes les données de l'existence.

 

 

 

 8 REEL, SAVOIR, VERITE : Le Trépied de la connaissance

 

 

 

Pour connaître l'orientation fondamentale d'un discours, et pour juger de sa pertinence, il faut considérer trois termes : réel, savoir, vérité, et examiner leur rapport structurel. A partir de quoi on peut découvrir leur relation explicite et implicite au quatrième terme, qui décide de tout : le sens.

La religion se définit par l'affirmation du sens. L'esprit religieux est celui qui ne peut se passer de sens, quitte à travestir la réalité, à procéder par déni du réel, par forclusion et forçage, pour rétablir l'indispensable illusion, qui seule rend l'existence supportable. D'où un traitement spécifique du savoir et de la vérité. On définira d'emblée la vérité comme savoir du sens, la quête n'étant autre chose que la laborieuse retrouvaille d'un sens préétabli (dans la tradition, le mythe ou le livre saint), attesté dans un rite, transmis par une caste spécialisée. "Tu ne chercherais pas Dieu si tu ne l'avais déjà trouvé". La vérité n'est jamais la découverte d'un réel nouveau, la création aventureuse d'un savoir nouveau (comme dans les sciences), mais le chemin confirmatif d'une révélation anté-historique, préexistant à l'existence concrète, dont chaque impétrant doit faire par soi-même la redécouverte éblouissante. Vérité à jamais figée, Savoir trans-historique, identité du Savoir et du Sens. En dernier ressort c'est toujours Dieu, ou le Bien, ou la Providence qui garantit souverainement, et hors contrôle, l'identité du savoir et du sens. Dans l'affaire, le Réel est systématiquement ignoré, forclos, ou ployé de force à l'interprétation dogmatique. Exemple : un malheureux échappe à la mort, suite à un effroyable cataclysme qui a emporté toute la population, et déclare que, par la volonté du Très Haut, il a été sauvé. Mais il n'incrimine pas un instant le même Très Haut d'être à l'origine de la catastrophe. Le réel, dans sa radicale brutalité, est purement et simplement radié de son discours. Que la religion s'accommode mal du discours scientifique, y résiste avec la dernière énergie, pour ne céder qu'à son corps défendant, toute l'histoire des idées le montre suffisamment. Ce qui peut étonner c'est que le discours religieux subsiste à toutes les réfutations, et comme les têtes coupées de l'Hydre puisse repousser indéfiniment. La religion est le refuge du sens, l'asile indéfectible des désirs fondamentaux de la psyché : désir de protection, de sécurité, d'amour, de lien signifiant par delà les démentis du réel.

La puissance du discours scientifique tient à ceci qu'il ne pose pas le sens comme un préalable, acceptant de considérer les faits, d'observer, d'expérimenter, pour mettre toujours le savoir au risque de l'expérience. Il en résulte un savoir mouvant, ouvert, multiple, sans cesse amendable et amendé, dans une course en avant vers ce qu'on pose comme l'horizon de la vérité : adéquation du savoir au réel. La vérité est toujours à venir, toujours espérée, toujours reconduite dans un processus qui semble infini. C'est ce qui fait l'incroyable dynamisme de la science, et sa déception. Le savoir fuit en se construisant, la vérité s'éloigne à mesure et le réel se dissimule ne se manifestant. Comme disait Héraclite : "La nature aime à se cacher". En somme la science crée des savoirs, opératoires, vérifiables et falsifiables, mais toujours incomplets, mal raccordés, qui ne font pas système, et qui laissent ouverte la question de la vérité. Il n'y a pas de vérité scientifique, pas de clôture du savoir. La science ne peut rien fonder en dehors de son champ d'application propre, elle frustre nécessairement nos désirs, ouvrant la pensée à d'autres horizons de connaissance. Et surtout elle contribue à ruiner la question du sens : comment trouver un sens à l'univers infini, au mouvement des particules dans le vide, à cette nécessité qui plie tout vivant à la mort, à cette inconcevable puissance de construction et de destruction qui entraîne toute chose dans un tourbillon d'insignifiance? Devant l'absurde, bien des savants reculent, et comme Pascal, horrifiés par le vide, finissent par se jeter dans les bras invisibles de la Providence.

Nous voici en présence du vrai problème, et je ne suis pas sûr que la philosophie l'ait abordé de manière correcte, balançant entre la volonté du sens, la religion, et la reconnaissance du non-sens. Les uns construisent de laborieux systèmes destinés à sauver Dieu (théodicées), et restaurer le sens perdu (Platon). D'autres, convertis à la perspective scientifique, libérés de l'obsession du sens, acceptent de pérenniser la coupure, tranchent dans le vif et déclarent, comme Lucrèce, que le savoir nous libère, nous guérit de l'illusion religieuse, que la vérité est considération du réel, quelle qu'en soit la dureté. A ce point un nouvelle différence apparaît, entre ceux qui, optimistes, croient que le savoir peut étreindre le réel (selon le schéma de la rationalité scientifique) et ceux, sceptiques ou pyrrhoniens, qui dénoncent les illusions du savoir, et déclarent le réel inaccessible, inconnaissable. Pour ces derniers la vérité ne s'entend plus comme adéquation du savoir au réel, mais brisure, ouverture infinie, abîme (Démocrite).

Pyrrhonisme de notre temps : savoirs valides mais qui ne font pas totalité, ni vérité. Réel en partie connaissable (si l'on admet qu'une loi scientifique exprime un aspect du réel) mais échappant pour l'essentiel à toute prise. Dissociation du savoir et du réel. Dissociation du savoir et de la vérité. Quant au sens, s'il continue d'exister dans la conduite de la vie subjective et sociale, il est radicalement écarté, non dans une affirmation gratuite du non-sens universel, mais comme absence, donc ab-sens. C'est dans l'espace paradoxal de cet ab-sens que la vérité se conçoit comme accueil et ouverture infinie, en de ça et par delà le formulable.

Bilan : la religion, émasculant le réel, rabat la vérité sur le savoir, identifié au sens. Savoir du sens. Apologie de l'Un. - La science, renonçant à la dictature du sens, peut aborder le réel et construire des savoirs, reléguant la vérité dans l'infini de l'avenir. Eclatement du savoir, ratage fécond du réel. - La philosophie hésite entre la réunification religieuse et la dispersion scientifique, accumulant des savoirs sans certitude qui ne font pas vérité, nostalgique du sens, et ouverte cependant, non sans réticence, à la problématique du réel, qu'elle semble cependant incapable à positionner, en raison de ses postulats rationnels. (Parménide : "c'est le même que être et penser".)

Je ne vois guère que l'A-philosophie pour se détacher totalement du sens, plaçant l'ab-sens au centre de sa démarche, comme marque spécifique du réel, trou structurel au centre de toute représentation. Dès lors réel et savoir sont disjoints, savoir et vérité de même, la vérité de l'ab-sens étant la suprême référence de la pensée. Encore faut-il préciser que l'ab-sens n'est pas un sens inversé, comme est le non-sens, qui se pense toujours sur fond de sens. Ab-sens est cette indifférence de l'éloignement, indécidabilité, dont la seule certitude avérée est que les choses ne font pas Tout, ni Un, que le multiple, en somme et en partie, est indépassable : lacération de Dionysos.

 

 

 

9: Les Quatre Discours : savoir, sens, réel, vérité

 

 

 

Posons ici de manière méthodique la structure fondamentale des quatre discours de connaissance : religion, science, philosophie et A-philosophie. Pour cela nous avons besoin de quatre concepts, qu'il faut faire glisser dans le rapport constitutif de leur structure, soit : le sens, le savoir, la vérité et le réel.

La religion met au principe de sa démarche le sens, qu'elle prétend saisir dans un savoir ( tradition, textes sacrés) qui fonde la vérité, une et universelle. De ce procès chute le réel, forclos dans un déni de principe.

La science met au principe le savoir, fondatif d'une vérité asymptotique (à la fin du procès historique de la constitution des savoirs) qui serait la pleine et entière assomption du réel. Ce qui choit, c'est le sens, dans la mesure où la question du sens n'est pas au principe de la démarche scientifique.

La philosophie se réclame de la vérité, posée au principe de sa quête, qu'elle conçoit comme idéal incarné dans un savoir établi et transmissible, et qui ferait sens, en notant que les philosophes ne sont jamais parvenus à établir un sens universel, à la différence des religions, dont c'est l'exigence fondative. De ce procès, à nouveau, chute le réel, mais de manière moins clivée. Le réel reste quelque part comme l'obstacle incontournable, un "reste" inassimilable, comme par exemple de "devenir fou" chez Platon, qui maintient une sorte d'hésitation entre sens et non-sens. De ce point de vue la philosophie ne possède pas de structure ferme, et balance fort souvent entre le modèle religieux (Stoïciens) et le modèle scientifique (Marx).

L'A-philosophie place résolument le réel au principe. D'où le positionnement princeps de l'Ab-sens qui implique une redéfinition de la vérité comme alètheia, non voilement (du réel comme Ab-sens). Ce qui choît c'est le savoir, détrôné de sa position de maîtrise au profit d'un savoir du non-savoir, et d'une primauté de l'indécidable. C'est une manière tout à fait différente de se situer dans l'énigme du monde.

Ce n'est là qu'une manière un peu scolastique de repenser les choses, mais qui peut avoir quelque effet de clarification. Cela dit, je ne monterais pas au bûcher pour en garantir magiquement la validité. Il m'importe par contre de donner ses lettres de noblesse à un effort méthodique de penser en dehors des circuits ordinaires, de me donner du large, de dé-river, de danser selon une déclivité originale, au plus près de l'originaire. (Déconstruction a-philosophique).

 

 ________

 

PS : Je dois à Alain Badiou, auteur d'un article sur l'"Etourdit" de Lacan, l'idée de réarticuler les fameux quatre discours (de Lacan) selon une autre logique. J'ai pris de lui l'idée de l'Ab-sens, mais je crois être parvenu à des résultats différents des siens, dans la mesure où mon propos n'est pas de continuer Lacan, ni de le contester, mais de penser tout autre chose. Pour moi le réel ne se réduit nullement au sexuel ("il n'y a pas de rapport sexuel") même si le sexuel, dans ses ratages et son impossible propre, peut être une entrée intéressante dans la problématisation du réel. De manière générale la psychanalyse ne m'intéresse plus en elle même, mais comme un accès possible à la démarche de l'A-philosophie.

 

 

 

 

10 La beauté et le Réel

 

 

 

La beauté, dans la pensée classique, est l’idéal de l’artiste. Nombre de poètes en témoignent. Chez Platon le Beau est une des trois grandes Idées qui devraient orienter la pratique et la connaissance : le Beau, le Bien, le Vrai. Dans le Banquet Platon nous convie à une sorte d’élévation contemplative : attiré d’abord par la beauté d’un beau corps, le disciple découvre bientôt la beauté des corps, puis la beauté des lois ou des institutions, la beauté des œuvres et, en découvrant la beauté des âmes, il s’élève enfin à la contemplation du Beau en soi, éternel et intelligible, par delà toutes les formes apparentes et périssables. C’est là une méditation métaphysique dont le poids est considérable : Ronsard, Pétrarque, Dante, Du Bellay, et plus tard encore, chez Baudelaire, on trouvera un écho de ces considérations. Pour l’occidental platonisé le Beau est un Idéal de la pensée et de l’action : rechercher, cultiver, atteindre enfin le Beau, c’est le rêve du sculpteur, du poète, et du penseur. Peut–être peut-on considérer Léonard de Vinci comme le représentant le plus éminent de cette tendance très générale.

L’idéal, c’est ce qui oriente l’action, comme fin dernière. Mais c’est aussi ce qui désespère, en raison de son caractère quasi inaccessible. Cela les poètes et les artistes le répètent inlassablement : mélancolie de l’art, et de l’artiste, qui pâlit devant la feuille blanche, qui s’épuise en vain à atteindre une perfection éternellement fuyante. Léonard met une trentaine d’années à réaliser la Cène, et, jamais satisfait, reprend inlassablement l’ouvrage, qui reste finalement inachevé. L’idéal n’est pas de ce monde, l’artiste déconfit hésite entre l’abandon définitif et le suicide, réel ou symbolique. Et pourtant une passion secrète le tire à nouveau vers le tableau, le poème en gestation, qu’il retravaille encore et encore, jusqu’au vertige. Valéry dira qu’il n’existe pas de poème achevé, mais seulement des états de poèmes, toujours révisables et perfectibles. L’horizon s’éloigne à mesure qu’on croit avancer. L’idéal c’est cela : admiration éperdue, passion dévorante et insatisfaite, ratage et réussite partielle, espoir et désespoir, abandon et reprise, et au total un mélange assez explosif de frénésie et de déception : mélancolie de l’art.

Le vulgaire, qui ne voit que les oeuvres achevées, se demandera s’il rêve. Certes c’est beau, mais cela valait-il tant de nuits sans sommeil, de désirs contrariés, d’espoirs déçus, tant de peine et de lamentations ? N’est ce pas épuiser et perdre sa vie que de la ronger dans le souci d’une Divinité inaccessible ? Décidément les artistes, c’est bien connu, sont des fous !

Il est assez remarquable que cet idéal de la Beauté classique va reculer singulièrement au vingtième siècle pour apparaître quasi caduc de nos jours : on voudra surprendre, choquer, éveiller, contraindre le bourgeois à la prise de conscience. On multipliera les provocations et les exhibitions, on se vantera de créer du laid, de l’abject, du hideux, de l’horrible, du scatologique. On étalera complaisamment organes sanguinolents et matériaux répulsifs, dans une sorte de frénésie destructrice ou perverse. L’artiste se voudra satanique, sadique, exhibitionniste, bref, pervers polymorphe. La beauté a trop déçu, d’ailleurs elle n’est plus de ce monde, nous sommes dans la laideur des banlieues tristes, des mégalopoles enfiévrées, dans l’éphémère, le putride, l’abjection de la misère et de l’étalage, pour le dire d’un mot que j’emprunte à Sloterdijk : le monstrueux.

L’art classique, dans son souci d’équilibre, d’élégance, de clarté, de lumière, en un mot, dans son culte du Beau, nous apparaît comme dépassé, vestige admirable et obsolète d’un monde perdu. Cette nostalgie inconsolable nous la trouvons admirablement exprimée dans l’œuvre de Hölderlin : "Hypérion, l’ermite en Grèce" et bien sûr dans les grandes Elégies et les Hymnes. Et c’est aussi là que s’exprime le renoncement définitif à l’idéal antique : les dieux nous ont abandonnés, Héraklès et Dionysos sont morts, tous les héros de la civilisation sont morts, il ne reste plus qu’à nous détourner dans une infidèle fidélité pour créer un art « vespéral », dans l’attente d’une nouvelle aurore.

Tout cela, au-delà de l’historique, doit nous interroger en profondeur. Pourquoi la chute de la Beauté si ce n’est en raison de sa charge d’illusion ? De sa dimension de semblant, de fausseté, de mensonge, d’imaginaire, de fantasme ? L’artiste n’est-il pas celui qui veut rivaliser avec la nature (Aristote) et pourquoi pas avec Dieu (Freud) ? L’artiste n’est-il pas une réplique un peu saugrenue du Démiurge qui conçoit la terre et le ciel ? Cette fameuse mélancolie de l’artiste ne dissimule-t-elle pas une secrète mégalomanie, une espèce de paranoïa théophanique ? Voyez Dali ! Et il n’est pas le seul !

Plus sérieusement : la Beauté est de l’ordre de la représentation. C’est une image, une idole si l’on veut, une icône. Une forme en tous les cas, qui plaît, qui séduit, qui attire, qui fascine, qui satisfait notre narcissisme et conforte nos investissements d’objets. Une secrète alliance se forme entre l’artiste, créateur des formes belles, et le contemplateur qui se retrouve spéculairement dans l’image. Plaisir désintéressé ? A voir ! La démarche décrite ici a ses limites, mais aussi sa vérité : le plaisir du Beau est d’abord un plaisir ! Plaisir de l’apparence, de l’illusion consciemment désirée et entretenue, plaisir d’un temps et d’un espace hors-temps et hors-espace (hors de l'espace socialement productif), plaisir de l’évasion hors des murailles du monde, accès fictif à l’absolu, à la splendeur des lumières célestes, voir à l’éternité !

Inversons la question : quel est donc cela que le Beau dissimule? Car on montre quelque chose pour cacher autre chose, par un habile détournement du regard. Art illusionniste ! On peut dire, et c’est souvent dit, le beau cache le laid. Beauté des jardins royaux, laideur incommensurable des latrines publiques. Mais au delà ou en de çà?

« Nous avons l’art pour ne pas périr de la vérité » écrit judicieusement Nietzsche. L’art nous dissimule habilement le réel, et quand il y fait signe - cela arrive – c’est toujours dans les voiles d’Aphrodite, dans le mirage des rêves, le dédale de l’imaginaire. Lorsque, avec Nietzsche, on estime que la vérité est "femme ", c’est toujours d’une femme pudique, ducalement toilettée que l’on parle ! Qui voudrait regarder de face la méduse – au risque de périr ? 

Dans le vaste champ de la représentation la Beauté est la plus délectable, la plus flatteuse des chimères, sauf lorsqu’elle confine étrangement aux sphères de l'irreprésentable, lequel génère souvent l'angoisse du "familièrement étrange" ». Je pense à certains poèmes de Baudelaire, de Nerval ou de Verlaine, parmi bien d’autres. Que dissimule donc « ce plaisir entrevu d’un bijou noir et rose » ?

Il est difficile d’aller plus loin sans nous répéter. Mentionnons simplement certaines potentialités exhibées par les modernes : le sublime, le sexe, la mort, la décomposition (La Charogne de Baudelaire), la dissolution des formes (Bacon), l’effraction, la violence, l’horreur, l’abjection. (Rustin). Tout cela n’est évidemment pas identique : ce sont des termes provisoires qui nous permettent de situer des types de rencontre au bord de l’abîme. D’où une typologie possible, bien qu’assez dérisoire : l’approche artistique, mystique, psychotique, métaphilosophique, érotique, hallucinatoire, toxicomaniaque. Certaines écoles ont essayé tout cela, dans une débauche de moyens tantôt graves et tantôt farfelus, s'évertuant à explorer la folie en tâchant de ne pas y sombrer !

Le réel, c’est notre frontière intérieure à tous. Nous y sommes tous confrontés, car tous nous « savons » que cela est, que cela nous tenaille et nous travaille, même à ériger une muraille de Chine entre le moi et ses secrètes fondations de terreur, de jubilation, d’extase et de jouissance !