XIII

 

                                                    CONTRE LE NARCISSISME

 

 

 

"L'homme n'est pas un empire dans un empire" écrivait Spinoza au XVII . Entendons: l'humanité est et reste dans la vaste nature, quoi qu'elle en pense, et même si elle se décrète illusoirement née de cuisse de la Jupiter ou conçue par un dieu à son image. Il n'est rien de plus cocasse que le narcissisme humain, à considérer l'immensité sans borne des univers, l'immensité du temps et de l'espace, l'illimité qui de toute part nous cerne. Là dessus Montaigne, le grand, l'incomparable Montaigne a écrit une page indépassable, repris avec brio par Pascal dans le célèbre passage faussement intitulé "Les deux infinis" et qui s'appelle en réalité, et c'est bien plus fort:" Disproportion de l'homme", ce microbe dans le Tout, ce géant face à l'infiniment petit. Les événements récents ( déluges cataclysmiques, tsunami, irrptions volcaniques, réchauffement, couche d'ozone, engloutissement de petites îles dans l'océan, raréfaction des espèces, à quoi il faut ajouter tous les maux d'une pollution galopante, d'un risque nucléaire erratique et quasi incontrôlable, de la sécheresse et de la raréfaction de l'eau, des tranferts massifs de population etc) nous obligent à une révision déchirante de nos logiciels de croissance indéfinie, d'exploitation sans réserve des ressources, et d'une manière générale, de notre idéologie de maîtrise et de domination de la nature, ce mythe moderne, parfaitement inconnu des Anciens et des civilisations traditionnelles. Les Grecs déjà dénonçaient les ravages de l"Hubris", cette démesure spécifiquement humaine, cet orgueil prométhéen qui nous fait croire que nous pouvons impénument arraisonner la terre et contrôler le ciel.

Dans cette optique comment ne pas rire de ces "savants" américains qui rêvent de recouvrir la terre entière d'un bouclier anti-solaire pour nous protéger des radiations et contôler le climat. Essayez, braves gens! Mais sans nous, s'il vous plaît!

Notre réflexion philothérapeutique n'aurait pas beaucoup de sens à nous cantonner dans l'individuel, la sagesse ou l'éthique individuelle, à la recherche étriquée d'un petit bonheur individuel, comme nous y incite un certain courant vaguement idéaliste ou spiritualiste, et surtout mercantile, soucieux de vendre des recettes de bien-être, ou des crèmes antisolaires! Sans parler de toutes les pseudo-thérapies de santé et de développement personnel, ce qui arrange bien les capitalistes, en détournant les esprits de la réflexion géopolitique. Consommez braves gens! Et surtout ne pensez pas! Nous nous occupons de tout, et de votre santé, et de la santé de la planète!

J'appelle "planétique" cet effort de rélexion qui vise à prendre en charge la situation réelle de notre planète, à tous les points de vue, écologique, géopolitique, économique, énergétique, social et moral. Ce serait la "vraie" science" de notre temps, pour laquelle il faut une compétence universelle que je n'ai pas, que peu de gens peuvent acquérir puisqu'elle est toute à inventer. Pour notre temps je ne vois guère que Edgar Morin, Michel Serres et Peter Sloterdijk qui aient su ouvrir le chantier indispensable, à grande échelle. Mais j'avoue ne guère être au fait dans ce vaste domaine. Entre les certitudes affichées, souvent contradictoires, les rappoorts d'experts plus ou moins inféodés aux puissances, les discours sur la mondialisation et l'avenir triomphant de la technologie, les ratiocinations des politiques et des scientifiques, qui croire, et à quel titre? Je ne vois pas qu'un philosophe en sache plus là dessus qu'un lecteur informé. Et pourtant... Quoi de plus essentiel, de plus urgent, de plus préoccupant? 

La planétique exige un développement sans précédent de la recherche, de la rationalité, des sciences réunifiées autour d'un grand projet: établir la situation exacte de la planète pour éclairer les choix indispensables, dans tous les domaines. Mais à la suite de Hubert REEVES, je crois les gouvernements et les élites trop soucieux de réélection dans l'immédiat pour réfléchir sérieusement à la question. Aujourd'hui on multiplie des "signes" , les "symboles", mais dans la réalité rien ne se fera sans les hommes et les femmes qui habitent ce monde.

Que peut-on attendre des équipes aujourd'hui au pouvoir dans les grands pays développés? Le politique s'est toujours pensée, depuis Machiavel et les grands classiques, comme puissance locale, confrontée à d'autres puissances locales, à la conquête de l'espace externe, pour s'assurer une plus grande puissance, seule garante de sécurité et de prospérité. Ce schéma classique va devenir de plus en plus suicidaire. L'Etat-nation est dépassé, et demain la course à l'empire continental, puis mondial, nous promet de sombres lendemains, sauf si...l'humanité opère un revirement sans précédent.

C'est donc une véritable révolution mentale qui nous attend, seul moyen de changer l'orientation fatale qui nous entraîne à la mort. Mais de cette révolution nul ne veut. Cela paraît immensément difficile, contre nature, voire absurde. On veut toujours la croissance et dans le même temps on voit que la croissance - du moins telle qu'elle est pensée aujourd'hui - est la source des principaux maux. On veut le même et son contraire. Rouler de plus en plus vite, construire et vendre des engins supersoniques, et dans le même temps on réduit règlementairement la vitesse sur les routes. On prône l'hygiène et on multiplis les appels à la consommation alimentaire: schizophrénie sociale. On veut travailler plus pour gagner plus, et on accroît le chômage, que par ailleurs on prétend réduire!  Schizophrénie économique. On veut des produits propres, et on multiplie les emballages non-biodégradables, le plastique et les avalanches de déchets. Et tout à l'avenant. Etonnez-vous que la santé publique revienne épouvantablement cher quand on fait tout pour la ruiner! Schizophrénie sanitaire.

Chacun se sent bien seul face aux défis de ce temps. Individuellemnt, que valons-nous? Que vaut un vote dans une urne? Que pouvons-nous? Que peut l'acte philosophique?

Philosopher aujourd'hui c'est savoir Hiroshima, Tchernobyl, Fukuyama, les guerres pour le pétrole, demain les guerres pour l'eau potable, et les migrations géantes. C'est savoir la nature, ou plutôt repenser notre rapport à la nature, interroger la validité de nos technologies, interroger l'orientation générale de la technoscience au service du capitalisme mondial (comment se fait-il que personne n'ose plus énoncer ce mot? le capitalisme serait-il défunt? On parle de "libéralisme" mais celui-ci, que je sache, n'a jamais été autre chose que la théorie du capitalisme). Travail colossal. Mais enfin, nous sommes quelques milliards de cerveaux. Gageons qu'ils ne sont pas tous rongés par la gangrène du profit. La philosophie que je cherche se présente de la manière suivante. D'un côté, parier sur un avenir possible, au prix d 'une révolution absolue, tout en sachant que cela ne suffira peut-être pas. D'aucuns diront qu'il est déjà trop tard, que l'effet catastrophe est en marche (la terre deviendrait progressivement, selon certains experts, une réplique de VENUS A TROIS CENT DEGRES). IL ne faut pas raisonner ainsi. il faut parier sur la vie, non sur la mort, qui est toujours gagnante à terme, de toute façon. "La vie est l'ensemble des forces qui résistent à la mort" (Bichat). Donc il faut résister à la mort, l'inévitable. Vivre c'est simplemrnt repousser quelque temps la mort. On peut faire le pari que cela en vaut la peine.

Donc: choisissant de repousser la mort, que faire? C'est le problème de la planétique, ou, géoplanétique. Et, comment vivre, c'est le problème de la "planéthique", "éthique" du bien-vivre dans le monde. En cela les enseignements traditionnels gardent leur valeur, si du moins nous prenons acte de la situation présente. Il faut donc  philosopher sur les deux plans à la fois, et se donner une éthique qui convienne, et à une  situation relativement favorable, et à une situation catastrophique. Mais philosopher a toujours été penser sous l'aplomb de la mort, seule certitude de la vie. Ce qui est neuf aujourd'hui c'est que le fondement (la terre) n'est plus sûre, et que ciel s'est depuis longtemps vidé de ses dieux. Pour le reste la condition humaine ne change pas dans ses traits essentiels. Et c'est cela que nos modernes s'acharnent à oublier.