POSTLUDE

 

 

 

J’ai tenté, dans ces vagabondages, de poser quelques jalons de ce qui pourrait être une métaphilosophie. L’époque du « Savoir», du « Grand Autre » et de la « Nature » sont irrévocablement derrière nous, et cela même si l’on assiste de ci de là à de pénibles résurgences, ou de sanglantes réactions. Un certain mouvement de l’évolution a depuis belle lurette condamné ces fossiles au musée des horreurs.

De la philosophie, telle que je l’ai apprise et enseignée, il ne reste à peu près rien. Nous vivons dans un champ de décombres, les yeux exorbités au spectacle incompréhensible d’un avenir sans norme ni mesure, prometteur de biens immenses et porteur de terreurs apocalyptiques. Que peut la philosophie dans un tel naufrage ? De la tradition nous ne pouvons retenir que de faibles, rarissimes maximes, alors que l’essentiel du corpus philosophique perd chaque jour de sa pertinence, jusqu’à rejoindre inéluctablement les déchetteries d’une civilisation morte.

Si l’on refuse les consolations délirantes de la religion, les constructions laborieuses et controuvées des idéologues, les systèmes désuets et vides de la métaphysique, les gesticulations dévotes ou conformistes des philosophes patentés, il ne reste à peu près rien, et le mieux en effet est de ne plus ouvrir un seul livre de philosophie, de ne s’enquérir d’aucune actualité dite de pensée, et de consentir, pour un temps assez long, à une sorte de vacuité intellectuelle, de désintérêt cynique, de refus hyperbolique: « Pensez tout ce que vous voulez, peu me chaut ! Vous êtes des scrivailleurs arthrosiques, des néo-conformistes, des fossoyeurs ! ».

La métaphilosophie – j’ai hésité à l’appeler la non-philosophie par égard pour Pyrrhon – se situe d’emblée face au réel, ne veut contempler qu’une chose, qui est toutes les choses, l’inconnaissable, le hors-discours et le hors-pensée, cette chose qui échappe à tout prise et de savoir et de science, de croyance et de pouvoir, et qui, tout en existant indiscutablement, nous inflige une ignorance absolue, un désaisissement sans exemple. Non une mystique, mais une position de vérité. On peut tranquillement continuer à ignorer ce qui dérange. On peut aussi, dans l’expérience de cette non-pensée, trouver, ou retrouver, un fondement qui ne soit de façade, et qui seul pourrait faire norme dans un monde déboussolé.

   

 Je me suis efforcé à une sincérité absolue. Sincérité ne fait pas vérité, mais c’est au moins une exigence minimale de la pensée, ou, mieux encore, une ouverture au moins fugitive à la non-pensée. Et depuis que j’ai rédigé ce livre je suis moi-même dans un état étrange, pour lequel je ne trouve aucun terme adéquat. Ce n’est pas à proprement parler de l’angoisse, encore que celle-ci fasse pour ainsi dire partie du porridge mental où je suis. Etonnement redoublé, et devant l’étrangeté de mes discours, et devant ma propre audace. Accablement de n’avoir jamais avoir été suffisamment précis, concret, exhaustif. Mécontentement philosophique, teinté de déception et d’immodestie. Et puis, plus que tout, une incommensurable fatigue qui me fait fuir les lectures et me rend l’écriture à peu près impossible. Je ne puis passer à autre chose, ni revenir en arrière et me voilà comme frappé de stérilité mentale, mutique, mais dans le mauvais sens du terme, et comme exorbité devant le tableau confus, indiscernable, chaotique des objets qui m’entourent. Je ne suis ni de ce monde ni d’un autre. Ni raisonnable ni délirant, ni fou, ni sain d’esprit, mais  dans une disposition totalement inconnue, sans repères ni garde-fou. Je suis comme un mystique bloqué au milieu de la voie, entre un désespoir sans remède et une entrevue de la délivrance. Mais comme je refuse tout appui spirituel, toute solution, toute consolation et tout salut importé, je ne vois pas bien ce que pourrait vouloir dire « délivrance ». Délivrance de quoi ? La seule qui ne soit pur non-sens, c’est le suicide. Toutes les autres formes de délivrance ne sont que demis suicides, comme le recours à la grâce, au devoir, à la reconnaissance publique. Face à tout ce que j’ai librement et volontairement perdu, je ne vois nul gain ni rédemption, mais en moi-même une effroyable incertitude, comme celle de qui va sauter en plein ciel. Les théories psychologiques ne me sont plus d’aucune utilité, même pour comprendre, encore moins pour soigner. Tout le savoir du monde se résume à une seule expression, que j’emprunte à Conche : «  Il y a ». Ne demandez pas quoi, il y a, c’est tout. Sans raison, sans finalité, sans justification, il y a et dans ce « il », il y a moi. Peut-être que voilà le fin mot du tragique. En dehors du « il y a », justement il n’y a rien, mais je ne puis me compter pour rien, ce qui crée une brèche indépassable. C’est la conscience qui est de trop dans le silence bruyant du monde. Mais faute de la supprimer, qui est impossible ou dément, il nous appartient de la brider, de la limer, de la détourner de ses funestes passions. On peut vouloir la lucidité, et en tirer bénéfice. Peut-on vouloir la joie sans la lucidité ? La plupart y consentiront volontiers. Pour d’autres c’est là marché de dupe. Mais avouons de bon cœur que la joie lucide, sans être une solution, est une noble (im)-posture. Puisse-t-elle, et c’est notre vœu, être sincère.       

                                              

 

 

                            TABLE  DES  MATIERES

 

 

PRELUDE

 

 

         Promenade automnale                                          p 3

 

 

         La Promenade du mélancolique                              p 15

 

 

         L’impossible voyage                                               p 27

 

 

         Déambulations de surface                                       p 32

 

 

         De l’aphasie                                                             p 45

 

 

         Du dire poétique                                                      p 58

 

 

         D’ une pratique intégrale                                         p 65

 

 

         Du fondement                                                          p 77

 

 

         De l’humeur                                                             p 83

 

 

         Du désir                                                                    p 93

 

 

         Eloge du minimum                                                   p 99

 

 

 

POSTLUDE                                                                        p 106

                                 

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