II

 

 

 

Formules lucrétiennes : « non plus quam minimum ». Mais de quel minimum parlons-nous ? D’abord de ce minimum absolu qu’est l’ordre du réel. Ce qui est un paradoxe puisque le réel c’est très exactement la somme de tout ce qui existe - summa summarum – c’est à dire la somme des « choses », dans le sens dorénavant précis et définitif que nous donnons à ce mot. Ce minimum du réel est le maximum absolu puisqu’il englobe tout, qu’il est le tout comme somme de toutes les choses existantes, sans exception. Minimum cependant dans le sens du dire puisqu’on n’en peut rien dire, sauf à répéter indéfiniment la même formule : le réel c’est la somme des choses existantes, dans tous les sens et dans toutes les directions. Minimum langagier : tout ce qu’on ajoute à cette proposition est idéologique, ou téméraire ou superfétatoire. Aphasie philosophique : « rien de trop » et dire cela est déjà de trop, ce qui nous condamne à cet étrange silence éloquent du pyrrhonisme. Donc ni théologie, ni métaphysique. Pure suspension, vol, glissade et promenade, baguenaudage de surface, danse et patinage. Nous glissons, nous passons, voilà tout.

Minimum à dire, minimum à penser. Il n’ y a rien à penser, en toute rigueur, puisqu’il n’existe que des choses, et non pas des objets, L’objet se saisit et se définit dans le concept. Le concept suppose – ou génère de toutes pièces – de l’être. Sans être, sans substance, pas de concept, donc pas de pensée. Toute pensée est idéologique. Mais alors que devient la philosophie ? En toute rigueur elle se résume à la méditation, qui elle ne pense pas, n’évalue pas, ne juge pas, et réfléchit encore moins. Méditer, c’est très exactement se taire, laisser se taire les pensées, pour se laisser glisser au diapason des choses, voir les choses, et si possible, devenir chose dans la surface illimitée des choses. Ce minimum de pensée est difficile, toujours rare et passager. Mais il existe, et il donne la véritable joie. En tant que symbole universel Bouddha n’est rien d’autre que la méditation silencieuse de qui s’abandonne à l’ordre des choses.

Minimum de pensée. Minimum de désir. Et pourquoi ce minimum ? C’est que la vie est en elle-même agitation, tension éternellement renaissante. Cette tension minimale on ne peut la supprimer sans mourir. Même le plein repos musculaire implique déjà un minimum de tension, disons résiduelle. La respiration implique tension. Le besoin est tension. La vie est tension, ne serait-ce que pour retarder la mort. La détente absolue est une vue de l’esprit, incompatible avec l’ordre des choses. A partir de là se divisent les hommes. Les uns intensifient la tension, cherchent les émotions fortes, se brûlent dans les passions, ne cessent de voyager, de courir, de séduire, voulant être partout à la fois en même temps, exigeant de vivre cinq existences en une seule, jamais repus, et tirant gloire enfin de cette agitation qu’ils nomment « existence esthétique ». Ce sont les passionnés du maximum, du toujours plus, jusqu’à la combustion intensive. Lucrèce nous dit : «  pas plus que le minimum ». Un bout de fromage, de pain, un bol d’eau de source. Ou encore le cynique : bure, bâton, bol, besace, et le ciel pur. Réduire les besoins, réduire les désirs, surtout les désirs, ces oiseaux de l’illimité.

Mais la formule est plus générale et dépasse ces traditionnelles recommandations de tempérance. Au fond, que désirons-nous ? Mille objets en général, et rien en particulier. Etrange objet que l’objet du désir, inconsistant, indéfinissable, toujours en manque de soi, toujours déplacé, toujours absent jusqu’au cœur de son insistance. Un objet paradoxal qui ne « prend » pas, comme on dit d’une mayonnaise, un « inobjet » si l’on veut, échappant à toute définition, toute nomenclature, à tout ordre du réel, à l’ordre même du langage, et pour finir, à toute pensée, alors que la pensé ne fait autre chose que d’y penser sans cesse. C’est particulièrement évident pour l’objet érotique : cette femme me tend un joli sein rond et blanc, avec un mamelon gonflé, une douce courbe de chair tendre, une délicieuse pesanteur, comme un beau fruit importé de je ne sais quel pays oriental, promesse de volupté inépuisable, et je vais, et je m’approche, et je touche, et je tête, et je baise, éperdu, et que trouvé-je ? Toutes les sensations de douceur, de chaleur, de réconfort, de volupté que l’on voudra, et au cœur de cette rhapsodie sensorielle, charnelle – Rien ! Le plaisir éprouvé n’est sans doute pas nul, mais qu’est-il à côté du plaisir escompté, de la demande infinie qui me tendait en avant, de tout mon corps, de tout mon sexe, avides de je ne sais quelle satisfaction absolue qui jamais ne peut s’atteindre ? Quel amant, au coeur de la plus expresse tension de désir, et dans la satisfaction même, n’a ressenti cette cuisante impression de leurre, de ratage, de gabegie : ce n’est que çà ? Tout ça pour ça ! Et combien de femmes, en particulier, abusées par de fallacieuses promesses, pour se demander ce qu’on peut bien appeler l’amour au regard de cette pauvre jouissance si tôt évanouie ? Tant d’espérance pour une brève secousse, et qui ne change rien à l’ordre des choses ! Ce qui est désiré n’a aucune espèce de représentation possible, ni dans l’ordre du réel, ni dans l’imaginaire. Et le fantasme se présente comme ce compromis, ce cache-misère destiné à donner une illusion de consistance à ce qui, en toute rigueur, n’en a aucune. Et malgré cela, le désir, incorrigiblement, renaît de ses déboires, et cela jusqu’à la fin. Voilà qui justifie notre proposition : le minimum, pour survivre, si toutefois nous décidons de survivre, mais pas plus, car tout plus est duperie. Quittes à nous laisser duper, mesurons l’amplitude de ce que nous pouvons laisser glisser hors de notre prise.

 

 

                                                                       III

 

 

 

Les choses d’un côté. De l’autre le rien du désir. Mais comme le dit bien l’origine latine de ce « rien », le rien ( rem) est « quelque chose », mais un quelque chose sans aucune parenté avec les choses. Pure effectivité psychique, si l’on veut, par opposition aux choses bel et bien existantes. Mais l’opposition n’est  pas univoque, ni absolue. Ce rien du désir est d’une étrange et inépuisable puissance, bien qu’il se situe hors du champ du réel, par définition. Ce quelque chose que je désire ne correspond jamais exactement à une chose quelconque, ni le pénis, ni le sein, ni la sucette, ni la fille du boulanger, ni le pouvoir, ni la notoriété. C’est bien sûr tout cela, mais c’est toujours autre chose dans le même temps, comme si rien, précisément, ne pouvait équivaloir, ou se montrer adéquat à cet impossible qui hante obscurément ma psyché. Il reste toujours un petit quelque chose d’innommable, d’indéfinissable qui garantit le ratage et le retour nécessaire du désir. C’est cela ce qu’on appelle généralement vivre, et le plus étonnant c’est que nous puissions nous résoudre à cet état. « De natura rerum » - c’est à dire, non pas un tableau de la nature, car au fond il n’existe pas de nature, mot trop général et trop mystique pour convenir à ce qui est – mais un compendium des choses, une simple somme arithmétique, sans unité, sans totalisation pensable. Infinité pure. Diversité pure. Face à cette étrangèreté irréductible des choses, le désir apparaît dans sa radicale caducité, qui n’est pas rien, puisque ce rien, s’il rate par nécessité son « inobjet », produit quelque fois des effets bien repérables dans l’ordre du monde. Si Alexandre n’a pu atteindre ce qu’il convoitait, et pour cause, il reste qu’il a modifié la carte du monde. C’est ainsi que les hommes, s’ils ratent inévitablement leur entreprise, se consolent par certains effets adjacents, où ils puisent ce qu’ils peuvent de plaisir. Mais ce détour pour atteindre un si maigre résultat pourra paraître démesuré à qui voit plus les efforts que les bénéfices. Qu’est ce qui est mieux ? S’asseoir comme Bouddha, ou conquérir la Perse ? Alexandre en personne confessait que s’il n’était Alexandre il aurait aimé être Diogène ! De tout cela résulte cette très simple proposition : le long détour du désir est décevant, épuisant et sans garantie. Le petit écart par quoi s’obtient le plaisir est aisé à pratiquer, presque toujours disponible, à la portée de tous, et déjà plaisant par soi-même. C’est ainsi qu’un bout de fromage, à peine humé, est déjà acte de plaisir, en attente de la volupté de goûter. De même la philosophie, sans attendre les pénibles résultats du savoir, est déjà, par son exercice même, expérience de plaisir. Le plaisir de la méditation ne se donne pas spécialement au terme, mais dès les premiers instants de détente. Si le plaisir est facile, pourquoi différer de nous réjouir ?

Il y a là une énigme, qui sans doute plonge dans les racines de notre culture, trop exigeante en termes de travail, de rendement, de volonté de puissance. Les pouvoirs de la science ont engendré une technologie psychotique. Le monde entier est devenu une usine. Et nos morales nous ont éduqué à différer indéfiniment le plaisir, jusque dans l’autre monde, pour faire bonne mesure. Ce n’est jamais assez, ce n’est jamais bien. Et jusqu’à quand ce délire ? Pathologie du désir, ou aimable santé du plaisir ?

Je ne sais si la société moderne, emportée par sa folie dévastatrice, pourra se réformer à temps. J’en doute. Mais l’individu peut le faire à son niveau, au prix de quelques aménagements. Résistons camarades ! Et quand c’est possible falsifions la monnaie, le trépidant capharnaüm des « valeurs », déréglons les machines, déverrouillons les certitudes. Eventuellement militons quand cela peut servir, mais surtout désertons corps et biens, corps et âme, un monde tout entier voué à l’absurde et à la thanatocratie.

Entre l’infini travail du désir et la voie courte du plaisir, entre l’infini et le fini, il faut choisir. Pour moi les choses sont claires. Ce monde, tel qu’il va, est une aberration. Course à l’abîme. Je mesure également l‘étendue sibérienne de mon impuissance, et celle de tant de contemporains dévorés par l’effroyable machine. Mais il reste un petit écart, ce libre clinamen, cette incertaine et infaillible déclinaison, par quoi l’électron s’échappe et se met à danser pour son propre compte. Soyons des électrons libres !

 

 

 

                                                           IV

 

 

Pour autant ne tombons à aucun prix dans certains formes contemporaines d’hédonisme En fait c’est la morale infinitiste du travail qui s’est insidieusement déplacée vers de nouveaux secteurs de l’existence, y corrompant jusqu’à l’idée même de plaisir au profit de la recherche effrénée de le jouissance. Il y a là un terrible confusion, et je suis autant effrayé par les exaltés  du sexe que par les technocrates du néolibéralisme expansionniste. Comme on travaille on veut jouir, c’est à dire sans mesure, sans frein, dans une sorte de frénésie quantitative, dans le tourisme, dans les voyages, dans les pratiques sexuelles, les sports de l’extrême, toutes formes de jeux avec la limite. Autant de défis : c’est l’impossible, et non plus l’interdit qui hérisse, excite, exalte et fait jouir ! Certains auteurs contemporains décrivent une société de la jouissance obligatoire, sans norme ni loi, de la violence latente ou manifeste, de la compétition effrénée, de la manipulation sans retenue, de l’exploitation sans borne – voir le tourisme sexuel à grande échelle – dans un climat délétère de déshumanisation et de machinisation généralisée, sans compter des pratiques mortifères, lamentablement exhibitionnistes, perverses et sadiques, « arts » d’avant-garde, « expérimentations sado-masochistes », consommation de chair humaine, mastication de pénis et que sais-je encore ! Tout cela est absolument répugnant, et je ne veux rien en savoir, horrifié suffisamment par le passé récent des camps d’extermination. On se demande si la barbarie n’est pas déjà au cœur de ce monde pourrissant, prêt à s’effondrer à la première attaque sérieuse venue de l’extérieur. Et cela ne saurait tarder, c’est déjà en marche ! Et qu’opposerons-nous aux fanatiques ivres de haine, de vengeance, abreuvés de catéchismes sanglants, si nous-mêmes nous basculons dans la veulerie générale ? Nos armes conventionnelles ou atomiques, de quel secours sont-elles contre ces formes inédites de destruction ?

Le plaisir n’est pas la jouissance. Prenons-garde. L’illimité du rien se faufile dans toutes les constructions intellectuelles, les pervertit toutes, sauf à recommencer sans fin le nécessaire examen philosophique. Si le plaisir est la voie courte, il ne saurait être nocif, pervers, tordu, ou destructeur. Ils sont rares ceux qui eurent du plaisir une juste conception. Ce sont les vrais bienfaiteurs de l’humanité.