DU  DESIR

 

 

                                                           I

 

 

« Le désir est le premier de tous les maux ». Ainsi s’exprime Timon dans le prolongement direct de Pyrrhon, mais aussi de la plupart des penseurs hellénistiques. Ce propos a de quoi surprendre un moderne, voire de le prendre à rebrousse-poil, tant il vit, il « existe » dans le culte implicite du désir comme loi de la vie. Tout l’Occident moderne se reconnaît en quelque sorte dans un postulat fondamental : vivre c’est désirer, que l’on rate ou que l’on réussisse, peu importe, il faut essayer. Le désir donne l’élan, la force, la motivation, l’enjeu, la résolution. A la plupart d’entre nous une vie de type épicurien, avec son souci de la sécurité psychique, sa recherche de l’ataraxie, la valorisation du calme et de la sérénité, apparaîtrait comme le modèle de l’ennui. Que dire des thèses bouddhiques sur le désir comme racine de la souffrance, de l’ignorance et des passions tristes ! Le moderne veut exulter, s’enivrer de tout et de rien, s’agiter, s’exciter, « sexe-iter », et mesure la qualité de la vie au degré d’exaltation qu’elle est apte à lui procurer. Cette idéologie de la jouissance est à présent si profondément inscrite dans la sensibilité que nous ne pouvons même plus comprendre la réserve sapientielle  des Anciens qui nous semble plus relever de la poltronnerie que de la vertu. Même le bon Epicure, qui eut jadis son heure de scandale, apparaît aujourd’hui comme un vieillard cauteleux à une jeunesse ivre de plaisirs, d’excès en tous genres, et d’illimité. En un mot, le programme traditionnel de la sagesse a vécu, et ce terme même de sagesse, si beau, si noble, paraît aujourd’hui proprement inutilisable.

La psychanalyse a encore compliqué les choses en tenant sur cette question des propos pour le moins ambigus. « Je ne cèderai pas sur mon désir » déclare triomphalement Lacan, qui estime après Freud que la névrose est due à l’action d’un refoulement excessif, et que « là où était ça, je dois advenir ». Fort bien. Ou a cru, un certain temps, que la psychanalyse allait contribuer à la libération des mœurs, à la victoire sur le refoulement sexuel, à une politique de désaliénation collective. On a confondu Lacan avec Reich. Et de fait, que vit-on ? Un renforcement sans précédent de la dépendance, l’éternisation du transfert et de la cure, la généralisation de l’analyse interminable, la chute récurrente des patients dans des formes molles de dépression, et très généralement une inaptitude foncière de l’analyse à suivre l’évolution collective, à soigner et à guérir. Si vous dites «  le désir est le désir de l’autre » ; « le sujet est un signifiant pour un autre signifiant » ; « l’inconscient est un langage » ; « le signifiant vous conduit comme une marionnette » et autres propos de même  farine, ne vous étonnez pas si le désir s’aplatit bientôt comme un soufflet dans la veule dépendance de l’Autre promu au rang de Sujet supposé savoir, ou de « trésor des signifiants » pour faire plus structuraliste ! Je crains qu’avec Lacan on ait parachevé, à la perfection, l’idéologie sectaire, jusqu’à faire passer pour science, avec la consécration de l’Etat, ce qui n’est pas après tout qu’un misérable, et parfois honorable, tripatouillage mental. On vous dit qu’on va libérer votre désir, et à la fin ce désir si estimable en droit se voit rabattu sur un transfert sans issue, pendant que le patient, de son côté, qui paie en temps, en énergie et en billets de banque, se laisse embarquer malgré lui dans un processus de déréalisation sociale, d’isolement ascétique, et pour finir, d’émasculation, d’impuissance ou de frigidité. Le programme sectaire s’est parfaitement réalisé : coupure des liens sociaux, appauvrissement financier, dépendance au Grand Autre divinisé, lavage de cerveau, reproduction du processus par cooptation, le fin du fin étant que l’analysant confirme l’Eglise et ses dogmes en finissant analyste à son tour. Remarquons que c’est peut-être la seule solution qui permette de supporter le fameux « désêtre » qui s’empare du parturiant avancé, en sautant par dessus la solitude et la détresse insupportables de « la passe », et ainsi de recevoir une ultime consécration par l’entrée officielle dans l’Assemblée des Elus.

Voilà un exemple terrifiant de parasitage du désir ! De confiscation idéologique, de falsification et de récupération, dignes des manigances chrétiennes du passé ! De fait l’analyse est devenue une machine à aplatir le désir, le normaliser si fermement qu’aucune dérive n’est plus possible, hors le suicide.

Qu’est-ce à dire ? Les gens souffrent de la persistance de leurs désirs, ils ne peuvent ni les satisfaire ni y renoncer, et s’imaginent trouver dans une néo-religion une hygiène salvatrice, un espoir et un remède. Mais nous en sommes tous là. J’ai beaucoup souffert du désir, notamment sexuel, qui ne s’apaise jamais durablement, dont « la satisfaction » vous laisse toujours sur votre fin, et qui recommence indéfiniment. Poussée inépuisable de la pulsion. Délire incontrôlable de l’imagination. Puis on rêve d’en finir pour de bon, de suspendre ce processus insupportable, et voilà l’ennui, voilà le temps mort de l’hébétude, et pour finir, la dépression ! Singulières sagesses qui promettent une solution pire que le trépas !

De solution il n’y en a pas !

 

 

                                                                       II

 

 

 

De solution il n’en est pas, il n’est que des accommodements. Et nos sagesses ne consistent en rien d’autre qu’à tenter de rendre l’insupportable supportable, en un mot de sauver la vie. « Plutôt souffrir que mourir… » Cela n’apporte aucun argument décisif à la thèse inverse, d’inspiration schopenhauerienne, que le néant est en soi désirable. Mais Schopenhauer lui-même s’est bien gardé d’appliquer sa théorie à son propre cas, finissant paisiblement sa vie au milieu d’une sieste digestive. Cela ne me choque pas. Je ne  suis en rien un fanatique du suicide, je réserve simplement ce droit pour les cas extrêmes, tout en évitant de blâmer quiconque. J’ai trop vécu dans la proximité amère de la souffrance pour rire ou condamner. Reste à vivre comme on peut, c’est à dire assez mal, tout en cherchant l’impossible meilleur. Je me rallie pour finir à cette opinion qui veut que l’existence soit en elle-même un malheur, et que tout ce que nous pouvons faire est de tenter de le réduire. Les gens ne différent que sur les moyens. Les uns fuient la pensée de la mort, d’autres croient en l’immortalité et hantent temples et églises, d’autres font la fête, ou la guerre, se divertissant de mille et une manières, d’autres encore veulent voir la mort en face, et revendiquent une lucidité sans faille. Mais cela est bien difficile et le plus souvent nous changeons de politique aux regards des circonstances. Cela, encore une fois, ne me choque pas. Je ne crois plus en l’héroïsme, à peine puis-je croire au courage, et encore moins au désintéressement. Aujourd’hui j’ai tendance à voir en toute chose l’action de la nécessité universelle, à me méfier des belles théories, à suspecter tous les discours de libération, d’égalité, de convivialité. L’homme, je le vois, y compris moi-même, comme une erreur tragi-comique de la nature, à considérer son inachèvement constitutionnel, son immaturation, son incomplétude, son besoin viscéral de l’autre, quel qu’il soit, son incapacité constitutionnelle à vivre par soi-même, en même temps que ce lamentable orgueil par lequel il essaie de compenser illusoirement sa chétive complexion. Tout cela est risible, et bien connu, mais aujourd’hui, à la lumière de quelques découvertes biologiques récentes notre incorrigible narcissisme se réveille et se dilate à faire frémir. Le désir, pour en revenir à notre propos, se voit à nouveau légitimé, encouragé, enflé par de nouvelles et trompeuses espérances. Car enfin, à supposer que je me fasse cloner, et que je revive dans quelques années, que voulez-vous que cela me fasse ? En quoi cela changerait-il quoi que ce soit à ma condition ? Et si nous parvenions à allonger encore la vie de quelques décennies, imaginez les conséquences ! Une société de Mathusalem cacochymes, anodontes, dépressifs, pituitiques et scrofuleux, entretenus, nourris, soignés, rapiécés par une armée innombrable de médecins, d’infirmiers et de prothésistes ! Mais qui travaillerait pour nourrir cette double armée d’improductifs ? Un jeune de cinq ans verrait au dessus de lui, non seulement un père, un  grand père, un arrière grand père, mais pourquoi pas plusieurs générations d’arrière arrière grands pères, gâteux, alzheimériens, plus délabrés que Job sur son fumier ! Vision d’apocalypse ! Mais quels sont ces sinistres crétins qui veulent éterniser la vie, jusqu’à l’étouffer de sa propre prolifération ! Que voulons-nous au juste ? Vivre indéfiniment, nous cloner à l’infini, mais alors il faut supprimer la reproduction sexuée, la maternité, le parentage, et admettre qu’à l’infini la même génération, éternellement reconduite, éternellement identique à elle même, poursuive indéfiniment la même existence selon le schéma terrifiant, psychotique, de l’éternel retour !

Que désirons-nous ? La survie indéfinie ? Songez au mythe grec : celle qui avait demandé l’immortalité avait oublié de réclamer en même temps la suppression du vieillissement : imaginez-la à cent ans, à trois cent ans, à mille ans, et si vous pouvez supporter ce spectacle  vous êtes un grand artiste du macabre. On peut retarder le vieillissement tant qu’on voudra, il faudra bien mourir un jour. Dans ce cas la seule solution reste un suicide programmé, voir obligatoire, qui supprimerait les adultes avant de les cloner à point. Nous voilà dans un beau délire romanesque !

L’autre hypothèse, et elle est pire encore, est de penser que ce n’est pas l’immortalité le véritable objet du désir, mais la complétude. Revoir le Banquet de Platon. Si nous nous vivons comme la moitié d’une unité perdue, si notre vie se passe à retrouver l’impossible part manquante, le double, ou la sœur, ou la mère, ou la matrice, ou le placenta, on voit les ravages ! J’ai bien peur que ce ne soit la vérité. Et nos recherches psychiatriques, psychanalytiques et sociologiques vont bien dans ce sens, justifiant à l’avance, soit dit en passant, tous les échecs constatés et renouvelés de nos thérapies. Désirer c’est très exactement, définitivement exiger l’impossible. A partir de là, évidemment que l’existence est originellement et définitivement un malheur. Toute la différence entre les hommes tient exclusivement à la capacité plus ou moins grande à composer avec le malheur. Le névrosé y arrive au prix de quelques symptômes résiduels inexpugnables, mais qui, Freud dixit, n’empêchent pas d’exister, comme cela se vérifie par la persistance et le renouvellement des générations. Le psychotique est un personnage plus intéressant, enfin pas toujours, mais souvent il est bien plus intelligent et futé que le banal névrosé, qui tient à sa normopathie comme à la prunelle de ses yeux. Parfois le psychotique, consciemment ou inconsciemment, démontre par sa conduite qu’il a parfaitement saisi les rouages de l’aliénation psychologique, de la maudite dépendance affective, de l’inaptitude à être soi, et dans un refus désespéré, il se dresse comme un Kolossos monstrueux et grandiose face à la normalité régnante. Bien sûr qu’il gêne, bien sûr qu’on va l’enfermer, le cataloguer, le médicaliser, le réduire à l’abjecte mutité des bêtes. Voir à ce sujet l’invraisemblable traitement infligé à Hölderlin lors de son enfermement psychiatrique : masque de cuir sur la bouche, chaînes, privations alimentaires, coups, silence forcé jusqu’à ce que le malheureux, définitivement brisé, en loques et en lambeaux, mutique et hagard, se résigne au silence. Alors, « médicalement guéri », on  laissera sortir « l’enragé » de l’asile, mais le poète, lui, en est-il jamais sorti ?

Il y a dans la psychose un sorte de vérité intemporelle qui a frappé les esprits intuitifs depuis la nuit des temps. On lui a souvent supposé une connaissance supérieure, et ce n’est pas faux, bien que très approximatif. Je dirai que la structure psychotique, en ce qu’elle refuse la déchirure originelle d’avec le contenant maternel, et partant, la différence entre le sujet et l’objet, nous révèle a contrario la nature du désir. Le psychotique ne désire pas parce qu’il n’est pas vraiment séparé, différencié, individué. Que cela l’empêche de mener une vie « normale » c’est probable. Il est à jamais quelque part dans un autre monde, qui est pourtant notre monde archaïque à tous, que nous avons forclos. Faut-il le plaindre ? Je n’en suis pas sûr du tout. Il y a une secrète connivence de la folie et de la sagesse qui ne cesse de me turlupiner. C’est toute la question posée par les Surréalistes, voilà un siècle déjà : « comment sonder les secrets de la folie sans devenir fou ? » Nous avons quelques éléments de réponse dans quelques penseurs comme Diogène ou Pyrrhon. Pour notre psychiatrie ce sont assurément des insensés. Pour les Grecs c’étaient de très grands sages. En tout cas ils nous dévoilent quelque chose de la psychose originelle, tout en restant dans le monde commun. Ce quelque chose, c’est la vérité du désir.

 

                                                                 

 

                                                           III

 

 

 

Le chat, en dehors de la période du rut pendant laquelle il fait tous les efforts imaginables à prendre modèle sur les hommes, nous offre régulièrement la parfaite image du bonheur. Quoi de plus paisible, de plus serein, de plus équilibré, de plus narcissiquement accompli que l’attitude ordinaire d’un chat ! Même le caractère sexuel du chat est invisible : est-ce un chat ou une chatte ? Rien ne les distingue dans l’apparence. Voilà un être souverainement hors-sexe, ou ambi-sexe, sans désir, sans effroi, d’un calme bouddhique inébranlable, marquant une irritante indifférence à nos approches maladroites. Le chat se suffit à lui-même, magnifiquement autoérotique, autarcique, et indépendant. On ne voit pas chez lui cette abjecte et délicieuse dépendance à l’égard des hommes qui fait le propre des chiens et qui ravit les énergumènes qui veulent des marques d’attention à bon compte. La vie animale, dans son imagerie de complétude quasi divine, c’est le chat qui nous la révèle, ce dieu des maisons.

Une fois le besoin satisfait l’animal est en repos. Chez nous rien n’arrête le mouvement, ou presque rien, ce qui transforme notre vie en enfer. Après le besoin vient la conscience douloureuse d’un manque inextinguible, et que rien ne comble jamais. Ce que nous appelons désir est d’abord cette incapacité constitutionnelle à faire corps avec soi-même, à s’enraciner dans l’instant, à incorporer la conscience du maintenant. Toute satisfaction est comme un leurre, un nuage qui passe sans arroser le sol.

L’autre jour, baguenaudant le nez au vent, j’eus soudain cette image terrifiante d’un visage, le mien, qui serait pour ainsi dire dépiauté, ouvert et sanglant, comme si un tortionnaire m’avait arraché la peau du visage, livrant mes chairs sanguinolentes à la violence des stimulations extérieures. C’était effrayant, et paisible dans le même temps, comme l’expression d’une vérité intemporelle et indépassable. Puis je me dis que nul ne m’avait dépiauté le visage pour la bonne raison que ce visage ne s’était jamais complètement formé, fermé, cousu et recousu. Je suis venu au monde comme un monstre de la nature, un infans inachevé,  prématuré, une sorte d’écorché originel et définitif . Et tout ce que j’ai fait, appris, symbolisé, métabolisé depuis ma naissance n’a rien changé à cet état initial. Mal fichu je suis né, mal fichu je reste. Il y a un trou béant quelque part dans ma structure, visage, ou cœur, ou ventre, ou sexe, peu importe, qui perfore, creuse, et ne cicatrise jamais. Est-ce là une rêverie toute personnelle et privée ? Est-ce un sentiment commun à tous les hommes, presque toujours inconscient, et qui me serait apparu à la faveur de quelque disposition particulière ? Je ne sais que penser. J’ai souvent l’impression que les humains, et les mâles surtout, affichent une superbe suffisance, sans trou ni faille, mais depuis longtemps je les suspecte de tricher. Est-ce à dire que ce manque ainsi représenté serait une image de la vérité universelle ? Ou s’agit-il de quelque formulation pathologique, dépressive, exceptionnelle et rarissime ?

Ou encore : est-ce la représentation d’une carence narcissique ou du manque existentiel, cause du désir ? Maladie ou santé ? Symptôme ou donnée structurelle ? Je ne sais, et pourtant la réponse est de la plus haute importance.

Je me refuse à penser dans l’abstrait. Je refuse toute spéculation qui n’est assise sur une expérimentation vitale. Je refuse de même les arguties psychiatriques quand je vois chaque spécialiste contester gaillardement les diagnostics de ses confrères. Il n’existe aucune science de l’âme. Il n’y a que des suppositions plus ou moins rationnelles, éminemment contestables. J’ai appris à mes dépens qu’il ne fallait se fier à personne de manière exclusive, et suspecter par principe toute théorie, y compris la mienne, lorsque je m’aventure par faiblesse dans les voies obscures de la théorisation. Bref, la question reste ouverte, et le restera tant que je n’aurai pas expérimenté de solution évidente et opératoire.

Dans ces conditions je me sens à peu près incapable d’énoncer quelque chose de valide sur la question du désir. Si j’examine mon passé il m’est tout à fait évident que j’ai souvent désiré, et très violemment parfois, dans la souffrance, l’espoir, les affres et les anticipations. Ce n’était ni clair ni facile, mais enfin j’avais l’impression d’être en quelque sorte dans un régime ordinaire, celui que je voyais fonctionner chez les autres, avec quelques sentiments de culpabilité en plus, mais rien de bien inquiétant. Le désir me semblait chose naturelle, peu agréable par moments, parfois humiliante, mais au total supportable. Je n’aurais jamais pu soupçonner l’existence d’un état psychique sans désir aucun, et pourtant cela existe, et c’est ce qu’on appelle communément la dépression. Un univers totalement déserté, aplati, dépourvu de toute signification, de tout charme, ennuyeux jusqu’à la nausée, et où la femme elle-même, et la jeune fille la plus ravissante, n’exerce plus aucune, aucune stimulation érotique, pas davantage qu’un poireau ou un cancrelat ! Pouvez-vous imaginer pareille désolation ? La seule conclusion que j’en tirerai c’est que les sagesses qui nous recommandent de tuer le désir sont des escroqueries. Essayez, vous verrez ! Ou plutôt n’essayez pas ! Mais je ne m’inquiète pas trop : seul le dépressif ou le mélancolique est susceptible de connaître cet état et d’en témoigner. Pour lui le problème n’est pas l’excès, le taraudement du désir ou la passion, c’est l‘absence de toute espèce de tonus vital.

A nouveau nous retrouvons la fameuse formulation de Schopenhauer : « La vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ». La plupart souffrent de la souffrance du désir. Le dépressif souffre de l’ennui. Mais l’ennui, le vrai, est pire que la souffrance du désir. Sans retomber dans les affres d’une passion dévorante il me vient parfois la nostalgie d’un désir simple, juste un petit désir qui fasse un peu frémir, « non plus quam minimum », mais il faut un minimum.

Pour les jeunes, le problème c’est l’excès, la tourmente passionnelle, le tourbillon et l’exaltation. Aussi faut-il des sagesses modératrices. Pour les vieux, et l’on peut être vieux à quinze ans, le problème c’est d’éviter l’extinction. Entre les deux, quel équilibre, si ce n’est une souple adaptation à la mouvance universelle, en assumant et affirmant la légitimité de ce petit écart différentiel que j’appelle la singularité.