DE L’ HUMEUR

 

 

                                                      I   

 

 

L’humeur est mauvaise conseillère. Elle déforme tout, plie tout à sa convenance à elle, sans souci de vous et de vos vrais besoins. Elle vous arrache à la terre, vous fait planer dans les hauteurs, et soudain vous rabat brutalement au sol, vous écrase et vous dépouille. Je suis hélas familier de ces extrêmes, encore que ces derniers temps l’amplitude de ces vacillations se soit considérablement réduite. Mais elle est encore de nature à me désoler, surtout lorsqu‘il me semble avoir atteint un terrain plus solide et que le sol se retire d’un coup. Rien de plus pénible, de plus décourageant que ces abattements au cœur de l’enthousiasme. J’ai appris à me défier de mes bons moments, comme de promesses de rechute, mais rien n’y fait, quand je vais mieux je ne puis m‘empêcher de penser que ce nouvel état est durable, assuré, puisque conquis de haute lutte, et en quelque sorte mérité. C’est compter sans les caprices du démon interne qui joue sa partition tout seul, indifférent à mes espoirs et à mes combats. Cette longue humiliation m’a depuis longtemps désillusionné sur les pouvoirs de la raison et de la volonté, mais pas assez semble-t-il, puisque rien ne peut décourager le retour de l’espoir.

Je finis par admirer cette extraordinaire capacité de vie qui est dans l’être humain, qui lui fait supporter toutes les situations imaginables, et les pires souvent mieux que les meilleures. En temps de guerre rares sont les gens qui dépriment, alors qu’ils sont légion en temps de paix. Et de même pour le suicide. La vie ne se désire vraiment que lorsqu’elle est menacée, ce qui explique en partie l’attrait quasi irrésistible des hommes pour les catastrophes. Il n’est pas si sûr, contrairement à ce que croyait Epicure, que le plaisir soit la loi de la vie, du moins chez les hommes, qui sont peut-être victimes d’un masochisme d’autant plus redoutable qu’il est inconscient. Le plaisir nous lasse, le bonheur nous ennuie, seule la crainte du malheur nous stimule, nous énerve et nous taille. Aussi vivons-nous pour la plupart dans cet entredeux incertain de l’avoir et de l’avoir pas, du vivre et du périr. Assurez les hommes d’une béatitude éternelle ils vous sauteront à la gorge. A la rigueur en supportons-nous l’idée pour la durée d’après la mort, c’est à dire pour jamais. Voltaire disait joliment que la vie éternelle ne pouvait être autre chose qu’une sinistre plaisanterie.

Je me plaignais de mes humeurs changeantes et voilà que j’en célèbre la diversité, la contradiction, me pliant pour finir à la loi même de la vie. On veut de la constance, on réclame le bien-être, et voilà qu’ils nous insupportent ! Mais alors que voulons-nous ? Le tout et son contraire, pourvu que cela bouge un peu et que la roue du temps nous donne l’illusion du mouvement. Que les choses se répètent interminablement, peu importe, pourvu qu’on vibre dans le semblant. A tout prendre, et en radicalisant un peu, on pourrait dire : l’homme ne veut rien, ne peut concevoir désir de rien, ni en particulier ni en général, mais ce rien doit avoir toutes les apparences du quelque chose. Ce qu’il en est de ce quelque chose, peu importe : la chasse, le travail, la réussite, l’aventure, l’effroi ou l’extase, pourvu qu’il excite, suscite et fasse rêver. Apparence, apparence : « l’apparence l’emporte sur tout. » ( Timon de Phlionte).

Ce que nous appelons l’humeur est peut-être cet entrelacs de mouvements psychiques extrêmement subtils, infra-conscients, mais déterminants quant à notre assiette, qui ne nous apparaît qu’au niveau d’une émergence collective et globale de sensations internes, coesthésiques, cénesthésiques, motrices et affectives, qui inclinent notre sensibilité vers un côté ou l’autre, ou les deux à la fois, nous faisant espérer et craindre de même  mille situations diverses, sans que l’esprit ne puisse se résoudre à aucune. Pusillanimité, aboulie, versatilité, hésitation, doute – folie du doute. Que veux-je ? C’est merveille si je puis dire ce que je ne veux pas. Cela même peut être éminemment problématique, puisque ne pas vouloir c’est éliminer !

Vouloir tout, vouloir rien, quelle différence ?

Dans cette fricassée d’incertitudes l’humeur a beau jeu de distordre le moi, d’infléchir et de gauchir, de redresser quelquefois, - mais où est la norme ? J’ai parfois l’impression que la vie psychique n’est autre chose qu’un gigantesque carnaval, sans ordre, sans logique, sans causalité identifiable, sans mesure et sans raison. Un véritable tourbillon démocritéen, aussi vertigineux à sa mesure que le tourbillon cosmique. Des myriades de corpuscules, d’ondes électromagnétiques, de cascades fumantes, de forces anarchiques déchaînées, de cyclones émotionnels renversant toute forme, dispersant tout assemblage, chaos archétypique d’avant et d’après toute organisation. Le chaos est la norme, et l’ordre une exception.

Identité du dehors et du dedans. L’univers entier est dans le cerveau,  le cerveau est lui-même univers. Nos distinctions ne sont que de parade, pour amuser ces enfants attardés que sont les scientifiques. Quant aux philosophes ils n’ont jamais quitté l’utérus originel. C’est une chance, après tout, de sortir un tout petit peu le nez, hors de la caverne, et d’être saisi par le vent du large. Entre chaud et froid, sec et humide, entre brise et tempête, c’est un honneur, en somme, et une chance, d’être bousculé par les houles cosmiques. Nos humeurs sont aussi nos doubles archétypiques, d’avant toute différenciation consciente. Il est vain de nous rebeller. Accueillons le double, et le frère, et la sœur, et le génie intime, et le démon sans visage. Ne pouvant devenir un sans périr, assumons la pluralité, le multiple, le divers et l’inconnaissable, hors de nous et en nous.

 

 

                                                                     II

 

 

Humeur pluvieuse… Il pleut sur la ville, comme il pleut dans mon cœur. Quelle est cette langueur…Souvenons-nous que l’humeur désigne d’abord le liquide corporel en général, le suc, la sève, l’urine et tout ce qui s’épand par les canaux et les tissus du corps. Humeur humide, ou sèche, atrabiliaire, venteuse, ou pituitique. Les Anciens avaient le sens inné de la poésie. Leurs descriptions abondent en métaphores qui n’expliquent rien mais font voir. Aussi restent-elles éternellement valables, quels que soient par ailleurs les progrès de la médecine scientifique. Le terme d’humeur n’a d’ailleurs pas disparu du vocabulaire, au contraire il a été affublé d’une nouvelle et robuste santé dans la psychiatrie contemporaine qui accumule les expressions dérivées, faussement branchées, comme dysthymie, euthymie, cyclothymie, troubles de l’humeur, pathologie de l’humeur etc. C’est là donner une prime aux pensées d’un Démocrite et d’un Hippocrate, soudain revitalisées par la recherche contemporaine. Cela dit, ce qu’est l’humeur, nul n’en sait rien.

On n’en sait rien, mais on la vit, et cela perpétuellement. On en vit, on en meurt quelquefois. C’est une espèce de basse continue qui accompagne tous les mouvements psychiques, toutes les émotions, et les passions et même les plus infimes et imperceptibles sensations internes. Chez beaucoup de sujets, peu enclins à l’introspection, ou doués d’une robuste et gaillarde santé, cette présence de l’humeur passe à peu près inaperçue, en dehors des crises ou des états conflictuels. Rien de plus effectif, de plus agissant au contraire, chez le mélancolique, l’hypocondriaque, le nerveux et quelques autres types introvertis. Dans la mélancolie, comme je l’ai souvent noté, cette action de l’humeur est quasi souveraine, indiscutablement prégnante, d’autant qu’elle engendre la plupart du temps une lancinante, incompréhensible souffrance, accompagnée et redoublée d’une profonde incompréhension. Pourquoi suis-je si triste quand les autres s’amusent ? Pourquoi moi seul, au milieu de la fête, suis-je recroquevillé dans mon coin, à ne rien comprendre, à ne rien supporter de cette bruyante manifestation de joie ? Pourquoi le sentiment de la mort imminente, ou plutôt de la mort déjà commencée m’étreint-il de son aiguillon, sans répit, hors de quelques rares et tout aussi incompréhensibles moments d’accalmie ? L’humeur, pour un mélancolique, c’est la forme sensible, impitoyable du destin.

Ce qui est très remarquable c’est le glissement insidieux, à peine perceptible d’une humeur normale à une humeur mélancolique. Au début rien de bien significatif : un peu plus de fatigue, une somnolence mêlée d’agitation, oh, rien de bien net, mais le processus s’est enclenché : bientôt viennent des sensations désagréables, une certaine irritation tactile, une intolérance au bruit de la rue, de petites irrégularités cardiaques, une pression discrète sur les viscères, une lourdeur digestive, une salive lourde et épaisse, une haleine désagréable, des transpirations soudaines, une sorte d’indisposition globale qui fait souffrir. Puis vient le cortège, discret d’abord, puis de plus en plus massif de pensées lourdes, glauques, étranges, déréglées, surgies de je ne sais quel abîme de noirceur opaque, qui alanguissent, qui chargent, qui pèsent, qui entraînent, qui s’alourdissent encore. Puis des émotions de désespoir, de lassitude sans borne, des vertiges d’angoisse. Rien n’arrêtera ce douloureux processus de décomposition interne, d’autant plus pernicieux qu’il semble naturel, que rien d’extérieur ou de remarquable ne semble l’avoir  provoqué, et que bizarrement cet état parfaitement anormal ne se repère comme tel que bien plus tard. Je suis à chaque fois surpris, rétrospectivement, par ce délai incompréhensible entre le déclenchement et la prise de conscience de l’humeur dépressive. Je puis même concevoir que tel déprimé ne prenne jamais conscience de son état, pourtant douloureux à souhait, ce qui expliquerait que si peu de dépressifs consentent à se soigner. Mais quand l’état dépressif s’est résolument installé, il est extrêmement difficile de le combattre et de le résilier. Pour ma part, et quoi qu’il en coûte à mon narcissisme, je suis bien obligé d’avouer que sans les antidépresseurs je me serais transformé en loque. Je le dis sereinement, non par coquetterie : sans les médicaments une bête bonne pour l’abattoir. Je n’exagère nullement. A telle enseigne que, humilié par cette dépendance, je me suis essayé plusieurs fois à diminuer légèrement les doses lors d’épisodes de relative accalmie, et chaque fois, au bout de quelques jours, ce fut un total désastre. Je plongeais, je plongeais, et à mon grand dépit je n’avais d’autre solution que de reprendre des doses massives pour rétablir un état supportable.

En tout cas, pour de longs mois encore et peut être pour le reste de ma vie, je ne puis envisager de vie vivable sans traitement. Voilà qui en dit long sur les pouvoirs de l’intelligence, de la raison – et de la psychanalyse ! Ceux qui prétendent guérir sans médicament ne sont pas mélancoliques. Tout juste traversent-ils un crise existentielle. Et ceci n’implique nul traitement chimique.