V

 

 

 Quel homme réputé sensé rêverait d’une telle existence ? Les choses seraient claires si la mélancolie était au sens propre une psychose. On pourrait rejeter en bloc le « savoir » mélancolique du côté du délire, aux parages de la démence, et passer tranquillement son chemin. Mais il n’en est rien. Freud déjà, peu tendre du reste pour les psychotiques, réservait à la mélancolie une position à part : « névrose narcissique », soit une place originale entre les banales névroses de transfert et les psychoses. Depuis lors cette troisième catégorie s’est considérablement enrichie, enveloppant quantité de pathologies narcissiques contemporaines, toutes plus ou moins rebelles au traitement et à la théorie psychanalytiques. Mais il y a plus. La mélancolie hante depuis les origines la (mauvaise) conscience médicale et psychiatrique, sans parler des embarras théologiques. Maladie sans cause identifiable, syndrome infiniment complexe, évolutif, transgressif pourrait-on dire, tantôt marque indéniable du génie, parente de l’inspiration divine et du « délire poétique », que faire de ce monstre à mille pattes qui revêt toutes les figures, se prête à toutes les mascarades, s’obstine à contester l’ordre du monde, défie paisiblement les valeurs sociales et ruine en sourdine toute autorité ? Le mélancolique, c’est l’indésirable, le réprouvé, de « desdichado », l’endeuillé de toutes les causes, l’irrécupérable de toutes les sectes, le réfractaire de principe, et cela d’autant plus violemment qu’il ne prêche pas, ne parle pas, n’écrit pas, ne proteste pas et se contente simplement, comme Démocrite, de rire de tout et de rien, de mimer la folie sans être fou, de ruiner par l’indifférence polie toute hiérarchie, toute idéologie, tout salut, et tout espoir.

Il n’est même pas vraiment « contre » l’ordre social à la manière de Diogène, il est simplement et irréconciliablement indifférent. On pourra toujours le poursuivre, le sommer d’obtempérer. Pourquoi s’y refuserait-il, d’ailleurs ? Mais il ne convaincra personne, pas même son tortionnaire qui aura mille raison de le soupçonner de tricherie. « Enfermez-moi si cela vous chante, décapitez-moi. Votre rage elle-même prouve votre erreur. » Ou alors il dira comme Anaxarque : « Vous maltraitez le corps d’Anaxarque, mais le vrai Anaxarque est depuis longtemps auprès de Zeus ».

 

Je veux bien que la mélancolie soit une pathologie, et des plus erratiques, des plus inquiétantes. La plus intraitable, peut-être. Mais ce n’est pas un hasard si c’est la disposition la plus fréquente des philosophes et des poètes. C’est qu’un philosophe ou un poète ne peut se contenter d’être platement de ce monde, coïncidant à l’insignifiance, érigeant l’insignifiance au rang de vertu..

 

Hölderlin, voyant toute son œuvre déniée, refusée, sa pensée méprisée, se  retire, épuisé, exorbité, dans la mansarde poussiéreuse d’un modeste menuisier qui lui offre refuge. Il a définitivement quitté ce monde. Il n’a plus la force de se battre. Tout ce qui lui reste c’est un dire poétique innocent, qui se clame aux quatre coins de sa masure, et un gigantesque, définitif refus de ce monde d’abrutis. Qu’aurait-il pu faire d’autre ?

 

Indépassable mélancolie. On peut soigner et traiter quelques symptômes secondaires qui rendent l’existence trop pénible. Mais on ne peut soigner quelqu’un d’avoir raison, on ne peut soigner la vérité, on peut essayer de la bâillonner, de l’étouffer, et c’est d’ailleurs ce que font toutes les sociétés. Mais il se trouvera toujours quelques irréconciliables pour préférer le risque du vrai à l’étouffoir des illusions.

 

 

                                                                               VI

 

 

                                                               Le « savoir » mélancolique

 

 

Mais enfin, dira-t-on, quel est ce fameux savoir qui serait la propriété quasi exclusive du mélancolique, si difficile d’accès, paraît-il, à l’homme normal, ou réputé tel ? Ce savoir, à supposer que ce terme puisse convenir, tiendrait en quelques formules lapidaires, autant que dévastatrices, coups de sabre clairs dans la nuit.

D’abord l’objet. Pour le mélancolique existe-t-il vraiment des objets, au sens courant, solides, fixes, stables dans leur essence concrète et perceptive ? Oui, bien sûr. Mais ces objets sont en même temps frappés d’une caducité indépassable. Pour qu’il y ait des objets au sens plein du terme il faut qu’un premier objet initial se soit constitué, objet maternel, puis bon objet internalisé, prototype de tous les objets à venir, tantôt bons, tantôt mauvais, mais toujours existants et fiables. C’est là que réside une énigme. A la différence des schizophrènes incapables de constituer l’objet interne et qui errent indéfiniment dans un univers vide ou persécutoire, le mélancolique constitue un objet primaire, mais il semble que cet objet conserve indéfiniment un statut de précarité, d’incertitude, toujours en risque de perte et de déréalisation, toujours flottant entre l’existence et l’inexistence. Il existe d’une certaine manière, bien sûr, mais comme de sens inversé, troué radicalement d’une in-consistance originelle. Il existe, mais comme non-objet perdu, ou en voie de perdition, d’où les aléas bien connus de l’humeur, tantôt triomphale dans la manie, puis accablée dans la phase dépressive. L’objet se reconquiert et se reperd indéfiniment, sans consister jamais de manière satisfaisante et sécurisante. Cela donne au regard une acuité très particulière : comment savoir si une chose est réelle ? Ou pour parler comme Descartes, comment être sûr de ne pas se tromper ? Comment le monde, et l’univers, auraient-ils une existence assurée, une forme fixe, si tout est soumis au changement, à l’incertitude, à la mobilité ? Nulle part de réalité indiscutable. Pas de point fixe. Le mélancolique est par nature un métaphysicien, un sceptique, un agnostique, un athée irréconciliable.

 

En extrapolant, c’est l’univers tout entier qui devient le théâtre d’un doute vertigineux, univers sans fondement, sans assise, sans origine assignable, sans destination sensée, et bientôt tout bascule dans le sentiment d’une incommensurable absurdité. Voir Schopenhauer.

L’être, le sens, la valeur, le but, la finalité, l’intelligibilité : niaiseries de bonnes sœurs.

 

Et à l’inverse, le nihilisme ne saurait être une issue, car la souffrance est bien là, peut-être la seule réalité incontournable, et celle-là plaide bel et bien pour qu’il y ait quelque chose. Aucune solution. Ni salut, ni consolation, la philosophie est à jamais le savoir tragique de l’irrémédiable.

Second point : le sujet. « Je pense donc je suis » ! La belle affaire que de penser ! Et qu’est ce que cela prouve ? Le mélancolique est-il un sujet ? Comme tout un chacun, mais avec cette suspicion si particulière qui fait voler en éclats toutes les certitudes. Car là aussi, comment se prévaloir pompeusement du titre de sujet quand aucune expérience décisive ne s’est produite qui assure à ce « sujet » un semblant d’existence autonome et séparée. Comme pour l’objet, et pour les mêmes raisons, le mélancolique balance sans fin entre le sentiment d’existence et d’inexistence. Il a beau chercher. A cet individu qui s’interroge : « qui suis-je ?» il ne saurait trouver aucun fondement puisque tout fondement existentiel vient d’un autre, de l’Autre maternel nommément, qui précisément a fait défaut, le laissant flottant entre la présence et l’absence, la confirmation et l’abandon. Contrairement au paranoïaque construisant la citadelle imprenable de son Moi mégalomaniaque, le mélancolique se sent perpétuellement menacé de ruine, incertain de soi et des autres, incertain de tout et de tous. Il développe fatalement une conscience exceptionnellement aiguë des illusions subjectives. Comment ne penserait-il pas que le sujet n’est qu’une notation commode, qu’un effet de langage, et pour tout dire, convention et mascarade ? – Remarquons en passant que cette position le rend définitivement inapte à une psychanalyse du signifiant à la manière de Lacan, et que c’est perdre son temps de l’engager dans cette voie.-

 

Mais le langage, direz-vous, il y a bien une efficacité du langage ! Sans doute, mais le mot n’est pas la chose. Et si la chose est incertaine et bégayante, que dire du mot supposé la représenter ? Réduire le sujet à un signifiant c’est conforter par l’absurde la position mélancolique, c’est une position mélancolique au second degré qui s’ignore comme telle !

Troisième point, et qui se passe de développements plus nourris. Dans cet univers-là où trouverait-on un Grand Autre supposé fonder le langage et la loi, garantir l’ordre symbolique et préluder efficacement à l’échange entre les hommes ? Notre mélancolique a mieux à faire que de contester, d’affronter ou de provoquer comme fait le pervers, qui croit à la Loi tout en prétendant la prendre en défaut. Mais la loi est en défaut par essence, répondrait notre homme, de n’être que convention lâche et labile, sans autre fondement que le consentement approximatif et fluctuant de l’opinion. Il n’y a rien à provoquer qui ne soit déjà amas de ruine, institution flageolante, « branloire pérenne » et poussière. Il suffit d’attendre. Cela tombera tout seul, comme l’Union dite Soviétique, à son heure. Mais il est vrai aussi que quelque chose d’autre viendra tout aussi nécessairement, qui ne vaudra guère mieux, comme l’automne suit l’été. Affaire de temps. Et non de sens, ou de raison, ou de Providence. « Hasard nous les donne, hasard nous les reprend » notait Pascal à propos des pensées que nous croyons maîtriser, et qui ne font que voltiger comme feuilles au vent.

 

Ni Objet, ni Sujet, ni Grand Autre, ni Sens, ni ceci, ni cela …Mais quoi, il n’y a donc rien ? Bien sûr que si. Les choses existent, mais précisément ce ne sont que choses, et tout ce que nous y ajoutons est de notre crû – et de notre cru ! Ce qu’on appelle la réalité c’est, excusez-moi, la re-crudescence de nos illusions.

 

Le mélancolique c’est l’homme du minimum : minimum de vitesse, minimum de besoins, minimum de désir, minimum de sens, minimum de pensée. La pensée grecque révèle une hésitation significative et énigmatique : faut-il inviter l’homme à ressembler aux dieux, ou à prendre modèle sur le chien, le chameau, le crocodile, l’éléphant, et pourquoi pas le cloporte ?

Platon et Diogène. Quant à Pyrrhon il donne en exemple philosophique un cochon que n’effrayait pas l’orage, et vers le tard il se propose d’enseigner ses gorets. Pour moi, si j’avais un bon chien métaphysicien, ou un chat quelque peu méphistophélique, peut-être n’aurais-je plus rien à apprendre de ceux qu’on s’obstine à nommer philosophes.