II

                                                             La réduction mélancolique du temps

 

 

Au centre de la mélancolie, la question du temps. A partir de l’instant présent s’opère une double polarité projective, vers le futur et le passé. Quel avenir pour un mélancolique ? L’avenir est obturé par la mort. Et celle-ci gagne toujours selon une évidence mathématique. Tout présent étant borné par sa disparition on pourra imaginer autant de renaissances que l’on voudra, cela ne change rien à l’affaire. La mort gagne toujours, dans la mesure exacte où le nouveau, à peine surgi, est déjà condamné. On rétorquera que le présent, lui aussi, ne cesse de revenir, indéfiniment, selon la loi de l’impermanence, et que d’une certaine manière la naissance indéfinie du monde compense sa destruction indéfinie, et que de la sorte naissance et mort s’équilibrent dans l’absolu. Ce raisonnement oublie le fait que la mort suit toujours la naissance et que dès lors la mort l’emporte inexorablement, comme temps « Plus Un ». De ce point de vue la naissance est toujours de trop, marquée dès l’origine par sa destruction imminente. Longue ou brève, la durée de la vie est toujours nulle, et comme le fait remarquer Marc Aurèle, quelle différence, face à l’éternité, entre une vie de cinq minutes et une autre de plusieurs milliers d’années ? Puisque la vie inclut la mort, la mort gagne toujours.

A l’autre extrême que penser du temps passé ? On dira qu’il a bien été vécu, et que de la sorte il est éternel. Rien ne peut empêcher que ce qui a été ne puisse avoir été (Epicure). Mais ce qui a été n’a pas été, le vécu n’est qu’un rêve d’existence, une inconsistance essentielle, puisque la mort a vidé le vivre de toute substance. De « la mort éternelle » surgit une forme passagère qui est déjà morte avant même que d’apparaître, gangrenée dès l’origine par la décomposition. Le « Plus Un » de la vie est déjà annulé par le « Moins Un » de la mort.

 

En mettant face à face le vrai « Plus Un » de la mort à venir, et le vrai « Moins Un » de la mort initiale on obtient une disparition pure et simple de la durée, ce qui est l’expérience authentique de la mélancolie. Temps zéro, tout instant est non-instant, pur point mathématique entre deux éternités, ou deux abîmes, comme l’on voudra. J’appelle cela la réduction mélancolique du temps, selon laquelle Kronos mange ses enfants, entendons la disparition pure et simple de la chronologie, de cet axe horizontal qui nous mènerait de la conception à la mort. En fait, à partir de la naissance, de la chute en dehors de l’éternité de l’Aïon, la mort a déjà irrémédiablement triomphé, et, en bonne logique, la naissance est exactement équivalente à la mort. Naître, c’est disparaître. Et comme le dit si bien Amélie Nothomb, « Depuis lors il ne s’est plus rien passé ».

 

Temps zéro. Cela désigne bien le désespoir typique de la mélancolie, désespoir sans remède, et jubilation extatique. Cela, l’homme dit normal, et même le simple névrosé ne peut le comprendre. Celui-ci s’attache à la vie, comme s’il s’agissait d’un bien impérissable, négligeant la loi de l’impermanence. Il s’installe dans sa maison, il cultive ses radis, il élève ses enfants et bat sa femme, comme s’il devait vivre dix mille ans. Il choisit l’illusion contre la vérité. Et sans doute faut-il faire ainsi pour vivre en société et se rendre utile à beaucoup, tout en se persuadant soi-même de sa propre nécessité. La vie est illusion, la mort seule est réelle, et cela le mélancolique le vit dans sa chair, le respire par tous ses pores, et l’exsude

jusqu’à la nausée. Pour les religieux du Moyen Age le mélancolique était un horrible athée qui rejetait la parole de Dieu, légitimement promis au bûcher. Ne ruine-t-il pas le message de l’Evangile, ne salit-il pas l’existence chrétienne dans ses racines, ne témoigne-t-il pas dès l’origine de la caducité universelle, et de l’inanité de toutes les idéologies ?

 

On objectera que la vie mélancolique n’est pas une vie, et l’on aura raison. Aussi le mélancolique relève-t-il de l’asile, de la camisole chimique, ou de l’électrothérapie. Il est celui par qui le scandale arrive. Définitivement irrécupérable, et par les Chrétiens, et par les Marxistes, et par tous les idéologues et optimistes de toute obédience, il clame à la face du monde qu’il n’est pas de ce monde, qu’il n’en sera jamais, et qu’à tout prendre il a négligé, ou refusé de naître. Ce que les autres appellent réalité n’est qu’une construction délirante que lui ne saurait cautionner en aucune manière, ni en paroles ni en acte, préférant mourir une non-existence consciente que de faire semblant de vivre.

 

Je connais peu de penseurs, et encore moins de libres citoyens de la terre qui se reconnaîtront dans ce modèle. Mais il n’est pas sûr qu’il ne soit partagé en secret, dissimulé dans les replis les plus obscurs de la conscience. Il affleure parfois, timidement, dans tel écrit gnostique, dans telle page de Schopenhauer ou de Cioran, bien dissimulé sous les parures baroques de la rhétorique. Et ce qu’on appelle la psychose mélancolique ou unipolaire en témoigne certes, mais de manière fort trouble, à travers la symptomatologie, elle-même obturée, déformée et masquée par la lecture psychiatrique. C’est que nul ne supporte que cette logique puisse se développer jusqu’aux extrêmes, et l’on s’empresse de médicaliser, de prescrire des psychotropes pour ramener le « délirant » à la raison. L’intolérable doit être tu, la vérité bâillonnée, l’hypocrisie sauvegardée. Et l’on rangera de force le mélancolique à l’illusion commune, et s’il rechigne on l’enferme. Comment ne pas évoquer le savoureux traité antique où l’on voit Démocrite accusé de démence avant qu’un Hippocrate ne le déclare le seul sage parmi les enragés de la ville d’Abdère ?

 

Sagesse profonde de la mélancolie. Mais pourquoi, dira-t-on, ne se suicide-t-il pas ? Rassurez-vous. Cela arrive, et fort souvent. Pour ma part je fais cet étrange pari : convertir la pathologie mélancolique en style de vie, en ethos philosophique. On peut choisir de précipiter la fin, à cela nulle objection de principe. On peut aussi poser la mélancolie comme vérité définitive, les yeux largement ouverts sur l’abîme, méditer paisiblement aux portes de l’Hadès, en attendant l’heure, sans illusion et sans impatience, s’amusant des frasques privées et publiques, comme de ce petit fou, qu’on appelle le temps, et qui n’est que le mirage de nos passions.

De la mélancolie je ferai ma sagesse intime. Pour le reste, très pyrrhoniquement, j’estimerai que tout est indifférent.