III

 

 

                                    Données phylogénétiques

 

 

 

En étudiant de près le poème de Lucrèce j’ai été extrêmement sensible à l’expression d’une sorte de regret, de profonde nostalgie à l’évocation d’un passé mythique de l’humanité, d’avant l’emballement catastrophique de l’histoire. Lucrèce évoque longuement le sort des hommes d’autrefois, vivant dans l’orbe d’une nature sauvage, préservée de toute altération, de tout saccage. La vie humaine y était dure, mais heureuse. Ces hommes ignoraient tout du luxe, des besoins artificiels, des passions dévorantes, et trouvaient leur bonheur dans la chasse, la cueillette et la conversation au coin du feu. Puis il s’est passé quelque chose qui a mis en branle le mouvement de l’histoire. En inventant les arts, les sciences, l’architecture, on a brisé l’équilibre général, engendré le goût du luxe, précipité l’évolution collective vers la quantité et l’artifice. En même temps que la civilisation, est née l’insatisfaction, qui, éternellement reconduite et nourrie du progrès, engendre la courbe fatale du malheur. Quelque chose s’est brisé à jamais. Et même la sagesse épicurienne ne pourra plus enrayer le malheur, tout au plus peut-elle réduire les effets néfastes de l’emballement pour quelques esprits distingués. Quant à la masse, rien ne pourra entraver sa course éperdue aux plaisirs frelatés et aux passions. Déclivité mortelle, fin inexorable.

 

Quoi qu’il en soit de la validité de cette thèse je remarque simplement la récurrence de ce thème dans plusieurs œuvres importantes, comme si dans la conscience humaine rôdait une sourde mélancolie, dont l’apparition coïncidait avec l’entrée dans l’histoire. Mircea Eliade avait montré comment, dans les sociétés archaïques, l’homme se méfiait profondément des altérations, des déséquilibres conjoncturels, et se replongeait périodiquement dans le temps sacré des origines pour effacer les méfaits du changement. Mais presque toutes ces sociétés ont fini par basculer, sous la pression extérieure, dans le tourbillon historique.

 

A lire Bouddha, on retrouve cette sensation du malheur fondamental, cette analyse impitoyable du désir et des passions d’ignorance, cette roue du karma qui imprime à la destinée humaine le sceau terrible de la culpabilité, dont il faudra se délivrer par l’ascèse et la méditation. Le nirvâna n’est-il pas une sortie du monde commun, une ouverture mystique sur l’illimité, un dépassement du malheur inhérent à la condition humaine ?

 

Rousseau apporte un autre éclairage, cherchant dans une catastrophe naturelle la cause de l’accélération historique. Relire le Discours sur l’origine de l’inégalité. Freud, à son tour, se lance dans des spéculations phylogénétiques pour tenter de comprendre la source de cet état d’insatisfaction généralisée, ce qui nous vaut de brillantes et improbables théories de la glaciation intermédiaire. L’humanité, jusque là libre et sauvage, jouissant d’une libido et d’une vie sans contrainte, se vit obligée de réduire ses plaisirs sous l’action de la nécessité extérieure, et, dans un espèce de dépression collective, intériorisa la contrainte externe qu’elle transforma en devoir interne, en surmoi collectif, inventa les religions et les restrictions sexuelles, bases de la moralité et de la névrose.

Et que dire enfin de Lévi-Strauss, qui situe le passage funeste dans la période qui va du paléolithique au néolithique, marquée par les grandes inventions de l’agriculture, de l’architecture monumentale, de l’artisanat de luxe, des grands empires et de l’écriture.

 

Mon propos n’est pas d’examiner la validité éventuelle de ces thèses. Je remarque simplement un remarquable conjonction d’un certain sentiment tragique, d’une forme de mélancolie

réactive à la catastrophe historique. Ce sentiment est-il fondé ? Ne s’agit-il pas d’une reconstruction plus ou moins délirante d’un passé mythique supposé heureux, qui serait en fait indépendant des conditions extérieures, et qui relèverait d’une disposition universelle et anhistorique du cœur humain, rongé de tous temps et en tous lieux par l’insatisfaction et le sentiment de manque ? Comment savoir ? Rien n’interdit de penser que les choses ont toujours été dramatiques, le monde toujours mauvais, et que les civilisations ne diffèrent en somme que par l‘adaptation au malheur, le degré de résistance et les techniques de pensée.

 

Reste que la société paléolithique est bien différente des nôtres, et que l’emballement historique y est inconnu. Reste aussi, et ce fait est indéniable, qu’aucune société, comme la nôtre, n’a été saisie d’un tel vertige d’innovations, de précipitation, de mobilisation et de frénésie novatrice et incontrôlée. Je ne peux me défendre d’un sentiment d’accélération catastrophique, dont nous voyons de tous côtés les prémices inquiétants. De ce point de vue je partage entièrement les pronostics de Sloderdijk, et comme lui j’ai l’impression d’être le prisonnier d’un tapis roulant qui avance avec la froide logique d’une machine infernale.

Analyses phylogénétiques et psychanalytiques se rejoignent en somme dans le constat de l’amertume. Quelque chose est profondément détraqué dans l’organisation de l’âme humaine et dans nos sociétés. Et ce quelque chose est très difficile à diagnostiquer, bien que les effets soient patents, depuis longtemps remarqués et jamais pris en compte, à l’exception de quelques cassandres obstinées, généralement traitées d’hystériques et de rabat-joie.

 

Depuis quelques jours je pense à ces mystiques farfelus qui se retiraient au sommet d’une colonne, en plein centre ville, exhibés au regard de la foule, et qui se tenaient là haut en prière, mangeaient, dormaient, déféquaient, sans jamais condescendre à quitter leur étrange perchoir, y survivant, contre vents et marées, contre tout et tous, pendant quarante ans parfois, jusqu’au dernier souffle. Ceux-là témoignaient d’une singulière obstination dans le refus du monde. Mais ils voulaient aussi qu’on le sache. Ils ne hantaient pas les grottes. Ils étaient là, offerts aux regards, aux quolibets, dans le simple appareil de nature, protestant jusqu’à l’absurde, jusqu’au délire, d’une irréconciliation sans appel. Mais au moins ils trouvaient en Dieu, je suppose, de quoi sustenter leur geste. En l’absence de Dieu, et des dieux, allez donc vous offrir en pâture à la bêtise ! Seul un repli sans panache, une retraite sans trompette peut convenir au réfractaire d’aujourd’hui.

 

                                                                  IV

 

                                            La promenade du mélancolique

 

 

Bien peu de chose, à vrai dire, distingue la promenade du mélancolique de celui d’un quidam. Peut-être un certain degré de lenteur, et encore, à peine perceptible, une petite gaucherie dans la démarche évoquant par instants le tangage discret d’une barque au repos. Pour le reste le pas est à peu près régulier, quoique affecté d’une sorte d’hésitation un peu molle, un peu arrondie, sans à-coups, vaguement tangentielle par rapport à l’axe rectiligne de celui qui sait où il va. Le mélancolique fait mine de savoir où il va, mais il n’en sait rien, et semble mettre une certaine coquetterie à faire croire le contraire, comme s’il voulait se persuader, lui et les autres, qu’il a lui aussi, comme tout un chacun, une destination.

En réalité il est par excellence l’homme sans destination., et en généralisant, l’homme du « sans ». Sans famille, sans travail, sans occupation sociale, sans loisirs, sans ami ni connaissance, où diable irait-il, quel lieu traverserait-il qu’il n’ait mille et mille fois traversé ? Pour lui la variété infinie des choses est tout au plus le souvenir jaunâtre d’un monde disparu, à supposer qu’il ait jamais existé. Comme tout un chacun il voit des arbres, des fleurs, des maisons et des rues, mais, à vrai dire, il ne les voit pas, il les effleure du regard comme un décor en carton pâte. Il sait bien qu’il existe un monde externe, ce qu’on appelle la réalité, il ne délire pas, il ne vit pas ailleurs, dans les nuages ou le rêve, mais cette réalité qu’il voit il ne la voit pas, ou plutôt c’est elle qui ne le voit pas, qui ne le regarde pas, qui ne le concerne pas. Elle est, sans aucun doute, mais allez savoir où, sous quelle forme, en quel lieu obscur de sa conscience, tout en paraissant à l’extérieur, couleurs, formes, sons, odeurs, mais désincarnés, sans épaisseur, sans tranchant, sans cette vivacité qui pince, tenaille, émerveille ou fait verser des larmes. Dans l’univers mélancolique l’indifférence règne sans partage.

 

Enchantement noirâtre. A peine distinct du cauchemar feutré qui habite ses nuits. Au point que les jours et les nuits, en se succédant dans la répétition sans relief, forment une sorte de trame monotone, avec juste un peu plus de lumière dans ce qu’on appelle le jour. « Mes jours sont pareilles à vos nuits » pourrait-il dire à qui l’interrogerait sur sa vision du monde.

Il se promène, il marche, mais il ne va nulle part. Il fait une sorte de surplace mobile. Il est comme ces chevaux qui arpentent indéfiniment le même cercle, balayant sans fin le même sillon sur le pourtour de leur pâture. Et pourtant il ne saurait se passer de cet exercice. A sa manière il fait le tour du monde, tour complet, sans exclusive ni rejet, qui comprend dans ses méandres récurrents la totalité des choses. L’immensité de l’univers s’est réduite à ce minuscule ovale qui épouse ironiquement le tout.

 

Cette marche un peu flottante, balbutiante c’est à peu près tout ce qui lui reste, hormis de maigres repas expédiés sans plaisir, de siestes sans détente, de nuits sans apaisement. Quoique à peu près immobile comme un héron perché, il n’est jamais en repos. Il pense. Et en marchant il marche dans ses pensées. Il arpente le domaine réservé d’une désolation sans consolation, d’un temps sans passé ni avenir, d’un territoire figé. Il n’a pas plus d’espoir qu’il n’a de temps, tous deux pétrifiés dans un présent sans devenir.

Par instants ses pensées s’affolent. Il sent brusquement qu’il bute sur quelque chose d’ineffable, d’innommable, quelque chose qui existe en lui comme un grand trou noir, sans forme définie, sans profondeur mesurable. Il est aux bords du vertige. Mais quels bords ? Où sont les bords, où est le centre ? Rien ne dessine ce trou, rien ne dessine ce centre, et pourtant, ce trou qui n’existe pas, qui ne se situe nulle part, ce trou existe, comme absence muette, comme douleur ineffable, comme non-être, mais existant plus, et plus crûment, que toute chose identifiable. Pour lui c’est l’absence qui est réelle, vraiment réelle, et non la parade dérisoire des choses et des pensées. Mais cette paradoxale absence, cette réalité de l’absence, il n’a aucune représentation, aucune image, aucun mot pour la cerner, le fixer, la nommer. Comment  nommer un néant plus réel que tout réel ?

 

Le mélancolique arpente le vide. Il marche autour d’un trou, vide et trou également invisibles. D’où son impitoyable lucidité. Les autres vont quelque part, mais lui sait qu’on ne va jamais nulle part. Les autres cherchent et trouvent, mais lui sait qu’on ne trouve jamais rien. Les autres avancent, désirent, espèrent, s’illusionnent et s’échauffent. Lui reste froid comme un marbre antique, les yeux fixés sur son invisible blessure. Rien ne saurait le détourner de cette obsession du tragique, que nul ne veut voir. Et s’il ne le voit pas davantage, s’il n’en peut rien dire de plus que les autres, il en est du moins le témoin extatique, le fétiche muet et glacé qui n’offre à voir que le visage sans visage de la vérité.