XV

 

                                            Epicure à Xénias, salut.

 

 

C’est une lourde tâche, et une grande responsabilité, d’organiser, avec tes amis, une société philosophique selon nos principes de sagesse et d’amitié. Mais la chose est possible puisqu’il existe déjà plusieurs sociétés de ce type, en Grèce même, en Asie mineure et plus loin encore, jusqu’aux limites de notre monde. C’est en accord, tous ensemble, qu’il vous faut décides des structures de votre Jardin, et s’il est entendu qu’il faut un responsable qui représente la légalité, cette légalité ne peut naître que du groupe que vous constituez ensemble. C’est à chaque groupe d’inventer ses propres règles, de mettre en place ses structures collectives, de décider des orientations générales et d’assurer les conditions pratiques de l’autonomie tant économique que « politique ». Car d’une certaine manière ces sociétés d’amis sont des contre-sociétés autogérées, indépendantes jusqu’à un certain point de la société globale, et si possible, des exemples et des modèles de vie collective. Il nous faut à la fois témoigner de la possibilité d’une nouvelle éthique, et d’une autre politique. Nous ne prétendons pas changer l’organisation globale de notre monde, mais nous nous efforçons d’y vivre selon d’autres critères.

 

Dans ces conditions je ne peux décider pour vous, et s’il est entendu que je suis l’inspirateur, le fondateur, je ne puis me substituer à votre légitime autorité. Bien sûr je reste à votre disposition pour vous épauler et vous conseiller, mais c’est à vous de bâtir vous-mêmes votre nouvelle demeure.

Le jardin est d’abord une économie, ce qui signifie qu’il faut assurer des ressources et distribuer les tâches selon les possibilités de chacun. Je n’ai jamais été favorable à la communauté des biens, et encore moins des personnes. Il faut que chacun conserve une pleine autonomie dans tous les secteurs de la vie quotidienne. Le Jardin n’est pas un monastère, ni une prison. La vie collective doit être un plaisir, même si elle exige quelques compromis.

Sur ces bases matérielles il faut construire un édifice qui favorise la vie philosophique : aménagement de l’espace, lieux de lecture, salles de discussion, bibliothèque, gymnase etc. Et veiller à la beauté et à l’ agrément :  vergers, cour intérieure, allées et promenades de manière à inspirer la méditation.

Le Jardin est d’abord conçu pour votre bien-être et votre développement. Il est le lieu par excellence de la vie philosophique, tout particulièrement en ces temps troublés où la pensée et la libre conduite individuelles sont menacées de toutes parts. Mais il faut aussi pouvoir accueillir des personnes en souffrance qui passeront quelques jours ou quelques semaines parmi vous avant de retourner dans le monde. Ne l’oublions jamais : la philosophie est aussi une médecine, une hygiène et une thérapeutique. Que vaudrait une sagesse pour soi tout seul, et qui n’apporterait pas le moindre soulagement à la souffrance d’autrui ? C’est le principe d’amitié qui nous réunit d’abord entre nous, mais qui doit aussi nous ouvrir aux autres à qui nous pouvons transmettre quelques fruits de nos efforts.

Je me réjouis de votre enthousiasme et je ne doute pas que vous parviendrez rapidement à mettre votre projet à exécution. Et puisque vous disposez déjà d’une propriété, modeste mais adéquate, et de quelques revenus, vous trouverez aisément, j’en suis sûr, l’inspiration en vous mêmes pour gérer efficacement votre projet. Nous tous, ici à Athènes, nous suivons avec attention et fierté tout ce que vous faites. Portez-vous bien.

 

 

 

                                               XVI

 

 

                                  Epicure à Polyène de Lampsaque, salut.

 

 

 Chaque matin je salue la montée du soleil dans le ciel d’Athènes, je respire à pleins poumons la fraîcheur du petit jour, je vais boire un peu d’eau pure à la source du Jardin, à même les mains ouvertes, je  me réjouis dans tout mon corps, et je remercie la philosophie de m’avoir enseigné le chemin du bonheur. Si je dois reconnaissance à mes anciens maîtres pour l’excellence de leur leçon, je puis bien dire que l’essentiel je l’ai découvert par moi-même, pratiquant jour et nuit, vérifiant sans relâche la vérité des principes à la  lumière de l’expérience personnelle. C’est ainsi qu’il faut comprendre la voie philosophique. Nul ne peut nous enseigner l’excellence par la seule parole. Chacun doit trouver par soi le chemin qui mène à la vérité. Certains auront besoin, dans un premier temps, d’être encouragés et éclairés, mais nul maître ne peut faire le chemin à notre place. Il en va de même pour toi, mon cher Polyène, et je sais que tu t’appliques avec confiance et persévérance à comprendre et à pratiquer notre enseignement. Bientôt tu seras en état de former de jeunes disciples et de leur montrer par l’exemple la sincérité et la valeur inestimable de ta démarche.

 

Tu sais que je souffre énormément, d’un mal peu près incurable, et qui m’affecte très violemment, par crises successives et poignantes. Au milieu de mes douleurs, et puisqu’il n’existe pour l’heure aucun remède vraiment efficace, je m’applique de toute la force de mon esprit à me souvenir des moments heureux que j’ai passés avec vous tous, et que je jouis présentement parmi mes élèves et mes amis. Rien ne peut nous dérober le plaisir des moments passés, et le tyran lui même, en nous appliquant les fers et les tenailles, ne peut nous priver de ce que nous sommes. Je pense assez souvent à cet Anaxarque, détestable sophiste, mais homme de cœur, qui sous la torture défiait le tyran, en lui jetant au visage : « Tu peux bien broyer l’enveloppe d’Anaxarque, mais Anaxarque est depuis longtemps auprès de Zeus ! ».

 

Ainsi donc, je cultive la philosophie au milieu de la tourmente, et celle de mon corps tordu de douleurs, et celle de notre époque sans norme ni justice. N’attendons pas un état de bien-être général qui risque fort de n’arriver jamais, anticipons dès maintenant le plaisir à venir en le resserrant dans l’instant présent qui seul nous appartient, en ramassant ici même le bonheur passé, et le bonheur à venir. Le futur est incertain mais nous pouvons anticiper par la pensée de simples plaisirs naturels et nécessaires, que le temps ne manquera pas de nous procurer, au milieu même des pires tourments. C’est ici, c’est maintenant, que nous devons nous exercer, et de chaque instant tirer la substance du bonheur. Ceux qui, agités par les passions, courent au devant de l’avenir sont comme des tonneaux éternellement vides, voués à l’insatisfaction, disposeraient-ils même de toute l’éternité. Le temps ne fait rien à l’affaire, et l’instant à venir n’ajoute rien à l’instant présent. Celui qui saisit l’instant dans sa plénitude, celui-là atteint à la vérité de la sagesse, et d’une certaine manière, il est l’égal de Zeus en personne !

 

C’est ainsi que j’entends la pratique du plaisir, mais il se trouvera toujours des imbéciles ou des malveillants pour déformer ma pensée et m’attribuer tous les vices de la terre ! Sans rien dire de ces « cyrénaïques » qui ne voient dans le plaisir qu’une incessante agitation de l’âme et qui courent de tous côtés pour trouver ce qui est à leur pieds ! Comment un plaisir de mouvement, tout légitime et vif qu’il puisse être à l’occasion, pourrait-il rivaliser avec le plaisir du repos, la paix du corps et la sérénité de l’âme ?

 

Ces principes commandent toute ma conduite. Il faut veiller avant tout à l’aponie, c’est-à-dire la non souffrance du corps. Les exercices violents  et spectaculaires de nos athlètes n’apportent à terme que fatigue, épuisement, et douleurs. Il faut préférer les exercices doux, réguliers et souples qui forment le corps à la résistance, le modèlent dans l’harmonie et l’équilibre des parties, en renforçant l’énergie. Il faut veiller à la profondeur et à la régularité respiratoire, s’exercer lentement à la respiration ventrale consciente qui dynamise les muscles, renforce les articulations et prépare l’esprit à la méditation. Il faut marcher sans hâte, le corps bien droit, la poitrine bien ouverte, le regard posé tranquillement devant soi. La philosophie commence avec l’attention que l’on porte à chaque mouvement, à chaque position, à chaque respiration. Ce sont là règles d’hygiène élémentaires, qui, jointes à la frugalité alimentaire, doivent assurer la santé physique. Hélas, cela ne suffit pas toujours comme tu le vois par moi exemple même, et il faut parfois faire appel à la médecine pour corriger les faiblesses de la nature. Mais la médecine aussi a ses limites, et c’est là qu’intervient la nécessaire vigilance mentale, sans laquelle il n’est pas d’équilibre vital possible.

 

C’est pourquoi je pratique tous les jours la méditation. Je vais m’installer en un recoin tranquille, sous un arbre pour y jouir de la fraîcheur, je m’assois sur une botte de foin ou de paille, je m’assure que le dos est bien droit, j’ établis progressivement une respiration lente, consciente et régulière, et ainsi, immobile comme une statue divine, je fixe ma conscience sur les rythmes du souffle, je me laisse aller à la paix du corps qui engendre la paix de l’esprit, et là, dans ces instants de solitude et de repos, je goûte le plus grand bonheur qu’homme puisse connaître de par les simples dispositions de son être mortel.

 

Le plus difficile pour un être humain happé par les prestiges de l’illimité, trompé par la vanité de ses désirs, entraîné par la fureur des passions, c’est de concevoir enfin la réalité de la nature, le caractère impermanent, passager, mortel de toute forme existante, végétal, animal ou humain, de la vie éphémère, et de manière générale, de la finité de tout ce qui existe. Cette finité est source de d’insatisfaction dans la mesure où nous nous voulons immortels et infinis. Mais celui qui a compris en profondeur le caractère fini, transitoire et mortel de toute chose au monde, et du monde lui-même dans l’infinité de l’univers, celui-là, par la qualité de sa pensée, la vertu de sa vie, la sérénité de son âme, égale les dieux immortels. Non qu’il puisse ajouter une durée mortelle à la durée mortelle, et vivre cent mille ans, mais parce qu’il sait que la durée n’ajoute strictement rien à ce qui est, en sorte que le plaisir, s’il existe vraiment, atteint nécessairement son extrême limite dans l’instant où nous le vivons consciemment. Mais allez expliquer cela à certains de nos « philosophes » idéalistes qui attendent, disent-ils, de mourir pour vivre enfin.

Tu vois, mon cher Polyène, la chose est très facile pour qui sait penser et pratiquer. Je ne dis pas que cela efface la difficulté de la vie et les souffrances sans nombre qui nous assaillent. Mais nous pouvons au moins situer exactement le programme du bonheur, entre les chimères idéalistes, et le pessimisme inguérissable de nos mélancoliques, hypocondriaques distingués et autres atrabilaires impénitents.

 Porte-toi bien.

 

 

 

                                            XVII

 

 

                                  Lettre à Xénocrate, salut.

 

 

 Tu me demandes ce qu’est la philosophie, et d’où peut bien venir cette appellation étrange qui fait depuis plusieurs siècles la gloire du peuple grec ? Mais je crains que mes propos ne te déplaisent fort. Car ce que je vais te dire se situe à rebrousse-poil de la tradition dominante.

 

Depuis Platon il est d’usage de définir la philosophie comme l’amour de la sagesse, ce que semble indiquer l’étymologie du mot. A le suivre, lui et ses disciples académiciens ou aristotéliciens, ce qui origine la cette démarche c’est le sentiment de manque, manque de beauté, manque de savoir, manque de réalité substantielle. Ils déplorent que l’homme soit jeté dans le Devenir, soumis à l’aléatoire, emporté dans le fleuve du temps, sans jamais atteindre ni stabilité, ni permanence, ballotté de tout côté par les marées et le vent du large. L’homme manquerait de cette sagesse qui fait la grandeur des dieux. La philosophie serait donc cet élan du désir vers la sagesse manquante, cet amour infini du Beau, du Vrai et du Bien. Je crains fort, quant à moi, qu’un tel désir ne puisse jamais parvenir à satisfaction et que notre ardent philosophe,  malgré la sincérité de son désir, n’accède jamais à cette haute et inaccessible sagesse. Il s’épuisera toute la vie durant en stériles efforts. Et très logiquement, il en viendra à désirer mourir pour lever, croit-il, le grand voile qui recouvre la Vérité.

 

Je vois les choses très différemment. Dans le mot même de philosophie se trouve exprimée parfaitement l’essence de ce que nous pouvons atteindre : philia, l’amitié, et sophia, la sagesse. Que le philosophe soit l’ami de la sagesse, je veux bien , mais cette sagesse n’a rien de lointain et d’inaccessible. Elle est à portée de main, et c’est cela la bonne nouvelle, celle qui nourrit notre tranquille bonheur. De la sorte nous n’avons que faire de l’espoir dans l’avenir, ou dans la vie supposée immortelle, si dès à présent, dans notre corps mortel nous pouvons faire l’expérience d’un authentique et indépassable plaisir. Quant à l’amitié, c’est d’abord le sentiment que chacun peut légitimement développer à l’égard de soi-même, selon les lois de la nature qui nous attache à notre existence finie, puis le sentiment partagé entre gens de qualité qui s’apprécient, se soutiennent dans les épreuves, augmentent le plaisir éprouvé par le plaisir partagé, et cultivent de fait, en toute chose, l’amitié de la sagesse. Il sont sages selon l’amitié, et amis selon la sagesse. Les deux vertus sont aussi inséparables que l’avers et l’envers d’une feuille de papyrus.

 

Tu comprendras mieux pourquoi certains prétendus « philosophes » nous critiquent sans vergogne. On nous reproche de ne pas adorer les dieux, ce qui est faux, de nous adonner à des plaisirs illicites, ce qui est stupide, de recueillir des courtisanes dans notre Ecole, ce qui est vrai, mais plutôt un argument en faveur de notre libéralité, et de manière générale de ruiner les bonnes mœurs et les traditions ancestrales. Tout cela est assez ridicule, et témoigne surtout de la mauvaise foi de nos contradicteurs, jaloux de la renommée de notre Ecole et de la rigueur de notre pratique. Nous ne  craignons ni procès ni diffamation. Et ceux qui s’obstinent à nous critiquer se déconsidèrent eux-mêmes aux yeux de tous les gens de bien. En fait nous vivons à l’écart, sans tapage ni trompettes, nous ne gênons personne, ne médisons de personne, ne convertissons personne, et de manière général nous estimons qu’il vaut mieux cacher sa vie. La politique n’est pas vraiment notre affaire, et notre seul but, parfaitement accessible, est de vivre heureux.

 

La philosophie n’est pas un vain savoir ni une recherche indéfinie. Beaucoup de savoirs, qui ont leur utilité dans leur domaine propre, sont sans aucun intérêt pour l’ami de la sagesse. Que m’importent les mathématiques si je n’ai pas à calculer la distance entre la lune et le soleil, que m’importent la géométrie si je n’ai pas à arpenter les champs, et la menuiserie, et la rhétorique, et tous ces savoirs dont on nous rabat les oreilles de nos jours, et qui ne servent qu’à éblouir le bon peuple. Si je veux construire moi-même ma maison, soit, j’ai besoin d’un grand nombre de techniques. Mais la contemplation des étoiles, la vision de l’ univers infini, et le regard lumineux porté sur la vaste nature ne nécessitent aucun savoir particulier. Non, ce n’est pas de culture que nous avons besoin, mais de philosophie, ce qui est tout autre chose. Et je vois nombre de gens cultivés se comporter comme des chiens, des rats ou des cancrelats.

 

Qu’avons nous  besoin de savoir ? Ce qui est utile à notre bonheur. Et qu’est ce qui est utile à notre bonheur ? Ce qui écarte de nous les grandes craintes des dieux et de la mort, ce qui nous garantit une juste obtention du plaisir, qui est le début et la fin de la vie heureuse. Si l’homme était sage de nature il n’aurait que faire de la philosophie. Mais comme il est généralement insensé, stupide, porté aux extrêmes, et plutôt voué à la souffrance qu’au bonheur, il faut redresser cette nature imparfaite par le raisonnement. Seule la connaissance des principes universels peut limiter et régler le pouvoir de l’imagination, nous délivrer des craintes et des opinons creuses sur l’immortalité, et nous réconcilier enfin avec les joies de la vie mortelle. Voilà pourquoi la connaissance est nécessaire, et tout le reste n’est que forfanterie, étalage, sophistique et rhétorique. Ceux qui n’aiment pas notre rigueur de pensée, ceux qui ne savent pas régler leur conduite sur les lois de la nature nous haïssent et nous vilipendent, mais qu’importe ? Ce n’est certes pas pour eux que nous prenons le soin d’écrire et de converser.

 

Une philosophie se pratique et se vérifie dans la vie ordinaire. Ceux qui placent toute leur énergie dans le seul intellect font fausse route. Je m’intéresse à l’homme intégral tel que la nature l’ a produit, avec ses os, ses muscles et son ventre, mais aussi avec son cœur et sa tête. Il faut assurer l’équilibre de cet ensemble complexe, en développant chacune des parties dans le respect de l’harmonie d’ensemble. C’est l’homme sentant, percevant, désirant, imaginant, pensant, souffrant ou jouissant qui est notre étude. Notre fin, la seule qui importe c’est le bonheur, corps et âme dans l’amitié avec soi, les autres, et la vaste nature.

Mon cher Xénocrate, tu vois que je ne manque pas d’arguments pour confondre ceux qui me traitent d’illettré, de paysan ou de béotien. Ils feraient mieux, ceux-là, de se chercher les poux au lieu de se mêler de choses sérieuses. Je sais que toi tu réfléchis avant de parler, aussi puis-je te dire ces choses sans crainte et sans réserve. Porte–toi bien.

 

 

 

                                         XVIII

 

 

                               Epicure  à  Antiphon, salut.

 

Si, à la manière des socratiques, tu poses la question : «  Qu’est ce que le temps ? Comment en donner une définition satisfaisante ? », je crains fort, mon noble ami, que tu ne te prépares de longs jours de tourments et de longues nuits sans sommeil. Et quel sera pour toi le bénéfice de cette torture ? Crois-tu que tu en sauras davantage pour t’être infligé de la peine et du souci ? Crois-moi, il vaut mieux s’en tenir à la perception ordinaire qui suffit amplement à notre interrogation.  Que vivons-nous, que sentons-nous ? Des altérations de l’humeur, passant de la peine à la joie, des changements dans la qualité de la lumière qui nous révèlent des modifications atmosphériques, la fin de l’été, la venue progressive de l’automne, des transformations, de la nuit au jour, des altérations de couleurs et d’intensités, des allées et venues, des départs et des arrivées, des déplacements, par exemple de Corinthe à Athènes ou inversement ; bref nous vivons la réalité du temps comme une forme particulière des accidents corporels. Quelque chose se passe ou passe, quelque chose arrive ou s’en va, quelqu’un naît ou meurt, et toutes choses semblables. Si nous nous tenions dans une immobilité absolue, comme le Spaïros divin et éternel de Parménide, il n’ y aurait ni temps, ni durée, ni naissance ni mort, et l’univers serait une masse parfaite, inchangeable et toujours identique à elle-même. C’est ce que les idéalistes, je suppose, appellent l’Etre, désignant par là ce qui ne saurait en aucune manière se concevoir. Je veux bien que l’on parle de l’éternité de l’univers, j’y souscris moi aussi, mais c’est là chose inconcevable, étant donné qu’il n’y a pas d’univers qui forme une unité substantielle, à la manière de la Sphère parfaite et immuable, et que par univers nous entendons simplement la somme insommable du Tout, l’infinité des atomes, et l‘infinité des mondes dispersés dans l’infinité du vide. Si par hypothèse on peut dire que l’univers c’est l’éternité, il faut ajouter qu’ il y a autant de temps différents que de mondes, chaque monde évoluant à son propre rythme, entre naissance et mort, et subissant des accidents innombrables qui rythment cette évolution vers la mort.

 

Il en va des mondes comme des êtres vivants. Les étoiles et les mondes naissent et meurent, en nombre infini, et notre univers est un immense chantier de travaux interminables, ponctué inlassablement de naissances et de morts. Immense tragédie, si l’on veut, puisque tout ce qui naît doit périr, et cela sans exception, hormis les dieux, peut être, qu’on nous assure incorruptibles et bienheureux. Ajoutons cependant que si tout va à la mort, l’inverse est vrai aussi, puisque les naissances sans nombre compensent inlassablement les morts innombrables, et que, tout compte fait, le présent ne manque jamais.

 

Mais laissons-là le temps de l’univers. Pour nous, êtres sensibles, corporels et mortels, le temps est la mesure de nos perceptions et de nos affections. Temps interminable de l’ennui et de la souffrance, temps heureux de la béatitude. Variations perpétuelles. Passages brusques ou quasi insensibles. Epreuve du passage, et du passage de toute chose. Rien ne reste, rien ne demeure, rien ne dure. Aussi le temps est-il source de plaisir et d’ affliction. Temps de l’attente amoureuse, temps de la volupté, temps du regret. « Tout coule », disait Héraclite, et nous coulons de même. Faut-il chercher à retenir le temps ? C’est impossible. Tout ce que nous pouvons faire, et c’est beaucoup, consiste à resserrer, concentrer le temps, saisir en nous l’écoulement de l’instant, le vivre et redoubler sa vie par la conscience, et ainsi jouir doublement des instants qui passent. Et dans la souffrance nous convoquerons par la mémoire les ml moments heureux. Et dans les moments heureux nous élèverons ce bonheur à la plus grande puissance. Mais il est vain de gémir sur le temps qui passe, et sur le bonheur enfui, puisque dans le présent nous pouvons nous souvenir, nous concentrer, et anticiper. Le présent n’est pas, comme disent certains arithméticiens, un point infinitésimal sitôt évanoui, mais une expérience que l’on peut approfondir, élargir, intensifier par la conscience du corps et l’attention de la pensée De la sorte nous agissons humainement sur le temps, nous en faisons une réalité nôtre et substantielle.

Ce qu’est le temps en lui-même est une question assez vaine. Mais nous demander comment vivre le temps, voilà une question saine, et la seule qui vaille. Cela revient à demander comment vivre dans ce monde voué à la mort, dans cette époque vouée à la décomposition, et dans ce corps voué à la corruption. A chaque instant répétons-nous la grande maxime: il est grand temps de vivre. De la sorte nous ferons de chaque instant une synthèse poétique du temps et de l’éternité.

 

Vois-tu, cher Antiphon, j’ai compris que nos maux principaux viennent de la crainte et de l’espoir, deux facettes de la même disposition anxieuse. Nous échappons au présent pour les horizons imaginaires, qui toujours se dérobent, par définition. J’ai compris qu’il n’ y a rien à espérer. Le monde est le monde, les hommes sont les hommes, comment les choses pourraient-elles changer ? Je n’attends rien et je m’entraîne à vivre ce moment comme le dernier, y mettant toute mon attention, ma vigilance et ma sensibilité. Je sais que le plaisir est limité, et dans le temps, et dans l’intensité. En le roulant en moi-même, je fais la seule chose qu’homme puisse faire. De même, mais à l’inverse, pour la crainte, dont j’ai souvent parlé. C’est l’image de l’infini qui terrorise et qui engendre les espoirs, simultanément. Aussi faut-il se libérer des deux.

 

Porte-toi bien.