XII

 

                    Epicure  à  Démétria, salut.

 

 

 Je vois que malgré les bonnes nouvelles récentes ton état général ne s’améliore pas. Tu me décris  une série de symptômes suffisamment inquiétants pour que je t’écrive au plus vite et te communiques mes recommandations. Tu ne dors plus, tu ne fais que des rêves effrayants et absurdes, tu perds l’appétit et le goût de vivre, toute occupation t’est pénible et ne rien faire t’est plus pénible encore. Tu ressasses interminablement les mêmes pensées déprimantes, et pour un peu tu souhaiterais mourir. Voilà le tableau complet de la mélancolie, tel que le grand Hippocrate l’a établi voilà quelques années déjà.

 

D’abord, ma chère Démétria, il faut que tu prennes ton état au sérieux. Ce mal est assez redoutable, je te le dis sans ambages, pour nécessiter des remèdes urgents et des dispositions immédiates. N’écoute pas tous ceux qui te tiennent des discours du genre : « ça va passer, ne t’inquiète pas, ce n’est qu’un peu de fatigue, secoue-toi et tout rentrera dans l’ordre », et propos du même calibre. Tous ceux là ne savent pas ce qu’ils disent et veulent te faire taire au plus vite. Tu souffres d’une véritable maladie, et si tu perds toute énergie, si ton moral est désastreux, si ton esprit n’est plus qu’un marais de pensées tristes, si l’angoisse t’étreint soudain sans raison apparente au milieu de la nuit, c’est que tu souffres d’un mal redoutable, mais qui guérit à peu près toujours, je m’empresse de te le dire. Mais il est parfaitement inutile de traîner dans une agonie de douleurs physiques et mentales alors qu’il est possible de te soulager et de te rendre le goût de vivre.

 

Je te propose un programme méthodique de soins, que je te demande de suivre scrupuleusement, en observant attentivement l’évolution de ton état général. Ecris moi toutes les semaines pour que je puisse avoir une idée précise de ce qui se passe et adapter le traitement aux changements en cours.

D’abord une recommandation générale. Ton état est sérieux mais pas gravissime. Tu peux guérir en quelques semaines, comme on guérit d’un deuil ou d’un traumatisme. Mais il y faut de la patience et de la confiance en ton médecin. Tu traverseras encore des moments difficiles, mais dis-toi bien que tu n’es ni seule ni abandonnée, que ma pensée et mon affection t’accompagnent, et que tu peux compter en toutes circonstances sur mon aide.

 

Repose–toi autant qu’il est nécessaire. Ne te préoccupe pas de tes affaires, nous verrons tout cela après ta guérison. Mais sitôt que tu te sens un peu mieux, livre toi avec modération aux activités qui te font plaisir. Surtout ne t’accable pas de pensées tristes, de remords, ou de culpabilité. Il n’ y a aucune honte à être malade, voilà ce que tu peux te dire pour soulager ton angoisse.

 

Mange à ta faim, et si nécessaire force toi un peu, pour ne pas maigrir.  Si tu te sens faible, dis-toi que ton énergie est toujours là, mais momentanément indisponible, comme dans un état de fièvre. Quand la fièvre recule le sentiment de force se rétablit de lui-même.

 

Pour te fortifier tu pourras te concocter une tisane de millepertuis. Il n’existe rien de plus efficace contre la mélancolie. Tu te prépareras une dose moyenne pour commencer. Si au bout de quelques jours tu te sens toujours découragée tu pourras augmenter progressivement la dose. Mais attention ! Si tu es trop agitée, c’est que la dose est excessive. Je ne puis savoir quelle dose te convient, mais tu peux trouver par toi-même au prix de quelque tâtonnement.  Bientôt tu verras ton énergie refleurir comme pousse au printemps. Simple affaire de temps.

 

Tu vois, je considère cette maladie comme toutes les autres. Ce sont des déséquilibres passagers des humeurs, dus à des perturbations extérieures ou intérieures. Tu as subi de rudes coups du sort, ton organisme demande grâce. C’est la nature elle-même qui t’avertit, et c’est elle qui te guérira. Le médecin ne peut autre chose que soigner et attendre. C’est ce que nous ferons, toi et moi, confiants l’un dans l’autre, et dans la nature. Après tout, les animaux guérissent bien sans médecin et sans remèdes. Pourquoi pas nous ?

Mais si vraiment tu ne supportes plus ton village, ta maison, et tes champs, dis toi bien que tu seras la bienvenue dans ma communauté. Dans certains cas il est bon de changer de climat, d’environnement humain, surtout lorsque l’ennui s’installe et nous rend morose. Je vis parmi d’excellentes gens qui ne jouent pas au satrape, qui sont modestes et bienveillants, de toutes conditions, mais tous acquis à la sagesse et à l’amitié. Réfléchis à ma proposition, et de toute manière suis scrupuleusement le traitement que je te recommande.

 

Encore un mot. Ton fils va bien. Ne te soucie pas trop de lui et laisse, ici encore, faire la nature. Il vient un moment où le poulain repousse les attentions de sa mère, et où rien ne peut plus l’empêcher de se lancer dans le vaste monde. C’est de toi qu’il faut prendre soin. Tu seras à toi-même ton propre médecin. Porte toi bien.

 

 

 

                                                                  XIII

 

 

                                             Epicure à Critobule, salut.

 

 

 Je te remercie de tes bons vœux qui me sont parvenus juste avant les Dionysies, en un moment où une certaine inquiétude ne laissait pas de me troubler, en dépit de mes résolutions. Mais il est bien difficile de parvenir à une sérénité sans nuages, à moins sans doute de s’appeler comme Anaxarque : « le Bienheureux ». Et encore, que devait-il éprouver lorsque le tyran de Chypre décida de le broyer dans un mortier ! C’est à ces instants là qu’on voit qui est véritablement philosophe, et sur ce point Anaxarque n’est certes pas à blâmer, s’il est vrai qu’il s’est coupé la langue de ses propres dents pour la cracher au visage du tyran !

 

Si je te parle d’Anaxarque ce n’est pas par vain bavardage. Ta situation présente, avec ta belle Phénicienne, me fait invinciblement penser à cette histoire qu’on racontait sur lui, et qui ne manque pas de piquant. Je ne sais pas si elle vraie, mais elle est pour ainsi dire plus vraie que vraie, du moins pour quelqu’un qui a connu un peu ce diable d’homme. Anaxarque avait reçu de Pyrrhon, en gage d’amitié, une superbe créature à qui il enjoignit de servir ses convives dans le plus simple appareil, pour, disait-il, orner les festivités de sa splendide nudité. En fait , je crois bien qu’il voulait exciter le désir de tous ces hommes pour jouir tranquillement de leur frustration !

 

Tu me dépeins avec force détails l’incomparable beauté de ta douce Phénicienne, et pour un peu j’en viendrais à envier ta fortune. Tu es si plein de ton désir, si avidement travaillé par les ardeurs d’Aphrodite que tu ne sais à qui manifester l’excès de ta joie, et même à moi, que tu sais plutôt sobre, tu ne peux t’empêcher de clamer ton bonheur ! Et dans le même temps je vois poindre dans ton cœur une secrète amertume, un douloureux poinçon de doute qui ne te lâchent plus, jusqu’aux délices extrêmes de la volupté. Mon cher Critobule, tu découvres les affres de l’amour, tu cueilles avec la fleur, les pointes acérées des épines, et tu te blesses avec irritation dans le temps même de la plus grande satisfaction. Voici quelques semaines encore tu jouissais de son corps sans autre considération, ne te souciant que de ton propre plaisir. Après tout, elle n’était qu’une esclave achetée à prix d’or, et le devoir d’une esclave n’est-il pas de satisfaire les désirs son maître ? Mais voilà que tu t ’es insidieusement attaché à elle, tu la regardes, tu te demandes si elle t’aime, toi, ou simplement son propre confort acquis au prix de sa soumission. Tu ne te contentes plus d’une possession quasi animale, tu veux être désiré et aimé en retour. Comment vas-tu te tirer d’une situation aussi inconfortable ? Le choix est pourtant clair. Ou tu veux la garder à tout prix, comme une chose précieuse, et elle reste ton esclave, et dès lors elle ne saurait satisfaire à ton désir. Ou, pour savoir si elle t’aime, tu prends le risque de la perdre en lui rendant dès aujourd’hui sa liberté. A toi de voir, mon très cher, ce qui t’importe le plus. Dans ma communauté du Jardin il n’ y a pas d’esclave. Celui qui vient chez nous vient en homme ou en femme libre. J’ai moi-même affranchi ceux qui travaillaient pour nous ne pouvant supporter l’idée d’être servi par un humain qui n’ a pas le choix de ses actes, de ses paroles et de ses pensées. Tu vois, là dessus, comme en beaucoup d’autres choses, je ne partage pas les opinions régnantes. Loin de moi la prétention guindée d’un Aristote qui considère l’esclave comme un instrument animé, et qui recommandait à Alexandre de soumettre et d’exploiter les Perses comme des bœufs de trait !

 

 Tu me dis que tu n’as nulle nouvelle de Pyrrhon, et que personne ne sait ce qu’il est devenu. Je me persuade qu’il est rentré au pays, ou bien qu’il prend tout son temps pour visiter des régions diverses, comme faisait Démocrite. Et comme lui, Pyrrhon est bien capable de partir du jour au lendemain sans prévenir quiconque et de traîner des mois durant dans la plus âpre des solitudes, pour resurgir un beau jour, hirsute et dépenaillé, mais vif et joyeux comme un gardon !

 

Je vois que votre campagne traîne lamentablement, et, en un sens je m’en réjouis. Lorsque vous parviendrez aux abords de Babylone commencera la vraie guerre, et de celle-là je crains le pire. Es-tu encore décidé à risquer ta vie pour des blaireaux qui se moquent bien de toi tant que tu les sers et que tu verses ton sang pour leur funeste ambition ?    

 

Ici la vie continue malgré les incertitudes. Nous faisons le gros dos. Ta mère ne va pas très bien, mais je m’occupe d’elle et je suis confiant. Ne nous laisse pas sans nouvelles. Porte-toi bien.

 

 

                                                         XIV

 

 

                          Epicure à Colophon, salut.

 

 

Nous partageons tous deux le même amour de la sagesse et dès lors nous pouvons nous parler avec franchise, directement, comme font de vrais amis de la sagesse. Je crois distinguer dans tes propos une certaine méfiance à l’égard de certains traits fondamentaux de ma philosophie, des réticences, de ci de là, notamment sur la doctrine du corps et des plaisirs du corps. Je me demandes si tu as lu avec attention mes écrits sur ces questions capitales qui engagent toute la destinée de l’homme et fondent ses possibilités de bonheur. Permets-moi, cher Colophon, de revenir sur quelques points essentiels. J’espère que de la sorte je pourrai dissiper ces malentendus qui te sont source de trouble.

 

Tu sais que je ne saurais approuver ces penseurs qui mettent toute la signification et la valeur de la vie dans la seule pensée. Je ne puis tolérer qu’on déclare, à la manière d’un Platon, que le corps est le tombeau de l’âme,  qu’il faut rompre tout commerce avec lui, que philosopher c’est apprendre à mourir. Que ne s’est-il suicidé dans la fleur de l’âge pour rejoindre au plus vite la demeure d’Hadès et y goûter la félicité éternelle ? Au moins  aurait-il mis sa conduite en accord avec sa pensée, au lieu de quoi on l’a vu parader de mille manières, et sans rompre le moins du monde avec son corps, festoyer, inviter les tyrans à sa table, mener grand équipage, avec mignons et prostituées, et le tout en vomissant sur les plaisirs charnels ! Le plaisant homme ! Et c’est lui, et ses disciples académiciens qui se flattent de nous enseigner la vertu !

 

Vois-tu, Colophon, il est impossible de tenir un discours de mépris à l’égards du corps sans tomber immédiatement dans la contradiction. Et cela Diogène l’avait bien vu qui raillait Platon en le traitant de « Flatteur de Dionysos ». Et pourquoi tant de haine, de hargne, de mépris, de condescendance orgueilleuse à l’égard d’un organisme physique sans lequel nous n’existerions pas et qui nous rend bien service, que je sache ! Et quand nous cherchons le plaisir c’est d’abord vers le corps que nous nous tournons, et vers ce malheureux ventre que nous prétendons tant haïr. Ah les beaux hypocrites ! A se demander si le bon peuple n’a pas raison de se méfier de ces habiles parleurs qui se croient nés de la cuisse de Zeus !. La chose serait comique si le discrédit ne tombait aussi sur nous autres, qui pourtant ne prêchons rien de tel et vivons pauvrement, vertueusement, libéralement, en accord avec nos principes.

 

Pour moi, il n’existe qu’une seule et vaste nature, qui embrasse tout, qui est le Tout, depuis toujours et pour toujours. Je ne vois nulle part d’opposition entre ce qu’on appelle le monde des hommes et le monde des dieux, entre la sphère céleste et la sphère sublunaire, entre les étoiles innombrables et notre modeste terre. Le Tout est tout, infini dans tous les sens, sans aucun centre privilégié, et sans aucune borne.

 

Le Tout est la somme des corps, somme insommable, inconnaissable, infinie. Les corps sont des agglomérats d’atomes. Et ces atomes tournoient dans le vide. Infinité des atomes, infinité du vide. Comme les étoiles, les dieux, les animaux, les plantes, nous sommes des corps, et à ce titre, mortels, - éphémères combinaisons d’atomes entre naissance et mort.

 

Mais l’esprit, diras-tu, mais la pensée, la conscience ? S’il n’est qu’une nature, et que cette unique nature est corporelle, il faut affirmer de toute nécessité que ces processus subtils de la conscience sont également corporels, même si nous ne pouvons pour l’heure les décrire correctement. En tout cas, je n’ai jamais vu de pensée qui ne soit celle d’un cerveau ! Et ne voit-on pas le malade tourmenté par la fièvre, le corps transi, secoué de spasmes, plonger bientôt dans un incroyable délire, confondre son frère avec quelque monstre infernal et hurler de terreur au milieu  du jour ?  De même, au comble de la volupté, n’entend-t-on pas l’amant gémir, comme saisi de fièvre ? Ce qu’on appelle l’âme est un élément corporel de l’organisation corporelle, mêlé étroitement et comme conjoint à l’ensemble des tissus, des fibres, des muscles, des nerfs, à toutes les ramifications de la sensibilité corporelle. Lorsque nous souffrons nous souffrons tout entier, et quand nous jouissons nous jouissons tout entier. Pourquoi dès lors rêver d’une pure conscience, d’une âme sans corps ? Et pourquoi pas d’une chaleur solaire sans soleil ?

 

Nos adversaires tirent de là que nous cultivons les plaisirs du ventre à la manière des pourceaux, que nous n’avons d’estime que pour la débauche, la fornication déréglée, la goinfrerie et autres turpitudes. Mais qu’ils viennent donc visiter notre Jardin et nous voir dans l’exercice ordinaire de la vie ! Et que verront-ils donc ? Des hommes et des femmes libres, sans esclaves, sans souffre-douleurs, vivre de peu, se nourrir de peu, boire de l’eau fraîche, converser paisiblement, lire, écrire, aider ceux qui souffrent d’anxiété ou de bile noire, et pour le reste prendre en charge eux-mêmes les nécessités de l’entretien, sans nuire à quiconque, et ne désirer rien d’autre que mener la vie belle et bonne de la philosophie ! Etranges jouisseurs qui vivent dans la plus grande frugalité, et dont le plaisir souverain est la tranquillité de l’âme !

Et pourtant, il n’est aucune contradiction entre nos principes et notre style de vie. C’est là tout un, à l’image de l’unité substantielle de la nature. Nous vivons en harmonie avec les étoiles, les dieux et les hommes. Et tout ce que nous pouvons espérer c’est que les hommes, autour de nous, s’ils ne veulent nous rejoindre, nous laissent au moins poursuive à notre guise le chemin de la sagesse.

 

Ainsi donc, mon cher Colophon, médite ces propos qui devraient te rasséréner en dissipant tes doutes. Et si quelqu’un de nos adversaires ou de nos contradicteurs médit de nous et de notre genre de vie, tu auras aisément de quoi le tancer et le morigéner. Je suis sûr que toi, si tu n’es pas convaincu tout à fait, tu t’abstiendras certainement de nous blâmer. Porte-toi bien.