II

 

                             EPICURE  à  PYRRHON,  salut

 

 

Excellent ami ! Quelles que soient les oppositions que certains se plaisent à remarquer entre nos idées philosophiques, je sais bien que nul n’est plus cher à mon cœur, que toi, noble citoyen d’Elis ! Ne sommes pas tous deux les dignes fils spirituels du grand Démocrite, ce héros de la libre pensée, pourfendeur de chimères ! Cela seul suffit à faire de nous deux, et peut-être avec l’ami Anaxarque, les seuls représentants de la vraie sagesse dans ce monde travaillé par le désir de mort. Cela étant, je comprends d’autant moins que tu aies pu t’engager dans les armées macédoniennes, suivre ce triste Antigonos dans ses exactions guerrières ! Que peux-tu avoir de commun avec ce fou furieux qui prétend soumettre l’Asie à sa débile passion de conquête. Je ne puis croire un instant que tu partages avec lui le moindre sentiment politique ! Et toi, le plus pacifique des hommes, le plus détaché, le plus souverainement indifférent, que fais-tu au milieu de la valetaille, parmi les flatteurs, les ambitieux sans scrupule, les crétins, les tranche-montagnes, les arrogants et les imbéciles ?  Que peut bien faire un citoyen d’Elis, la ville des Jeux Olympiques, la gardienne de la noble tradition hellénique, parmi des reîtres incultes et des barbares impénitents ? Je ne vois aucune explication à cet étrange comportement, sauf à imaginer que tu acceptes de risquer ta vie par désir de savoir. Il faut être un grand ami de la sagesse pour se risquer dans les charniers de la folie, et un grand esprit, pour ne pas redouter la contagion de la peste ! Je porte à ton crédit cette paradoxale conduite qui brave les périls les plus grands au bénéfice de la plus grande paix !

 Il est vrai que Démocrite lui-même avait parcouru tout le monde connu, de la Grèce vers l’Egypte, en Asie Mineure et jusqu’aux abords, paraît-il, de la lointaine Scythie. Il désirait tout savoir, tout expérimenter par lui même, et n’admettait aucune connaissance qu’il ne l’eût vérifiée par lui-même. N’a t-il pas écrit sur la météorologie, la climatologie, la géographie, sur les vents et les marées, sur les astres et les entrailles de la terre ! Voilà un esprit que rien ne rebutait, que les dieux eux-mêmes n’auraient pu détourner de sa passion, et qui, au terme de ses explorations avait conquis la souveraine équanimité, cette « euthymie » que nous recherchons tous, et qui est indubitablement la forme achevée du bonheur. Je comprends qu’il en soit venu à rire de tout et de tous, ce diable d’homme qui ne craignait rien, n’espérait rien, comprenait tout et se moquait de tout ! Même ses concitoyens d’Abdère n’ont pu supporter longtemps ses moqueries et l’ont taxé de folie ! Mais il faut être un sage, et de la plus haute espèce, pour saisir la secrète parenté de la sagesse et de la folie ! Je me dis, - c’est certainement la seule explication possible – que tu es parti, comme Démocrite, courir les routes du monde pour découvrir l’élixir sacré du rire exterminateur !

Tu connais sans doute mon neveu Critobule, de bonne éducation et de noble famille, dont j’ai pu autrefois guider les premiers pas dans le chemin de la connaissance. Il est intelligent, doué en tout, mais de tempérament vif et tumultueux, comme l’était Alexandre lui-même, et capable de tous les excès. Il s’est embarqué sur un coup de tête pour rejoindre l’armée grecque du côté de Tyr. Il devrait bientôt parvenir au camp d’Antigonos. Je sais, ou crois savoir, que tu vis dans les parages de la cour. Pourrais-tu, de loin, veiller sur ce chenapan de neveu, dont je crains les imprévisibles incartades ?  Je le crois de bonne composition, mais décidément trop imprévisible, et capable de toutes les turpitudes. Et sa générosité est telle qu’il se précipiterait dans les pires situations, sans réfléchir, par appât de la gloire. Avec ton aide amicale il pourra peut-être survivre à cette pitoyable épopée !

Tu vois que je n’approuve nullement cette expédition asiatique. On veut nous faire croire qu’il est indispensable de renverser ce tyranneau mésopotamien  pour assurer la paix et la prospérité du commerce. Je crains, moi, que le remède ne soit pire que le mal. Et comme Antigonos n’est qu’une brute il mènera toute la région à la rébellion et au désordre. Il en résultera une grande pagaille, chaque état voulant sauver sa mise au détriment du voisin. Au final le seul résultat tangible sera l’affaiblissement de la Grèce et le recul de la civilisation.

 Mais que nous importent après tout la politique et la guerre ! Ce sont de misérables jeux qui occupent les imbéciles. Il est bien triste que les hommes ne sachent pas mûrir, qu’ils restent à vie d’éternels gamins batailleurs et brailleurs, envieux et acariâtres, gonflés de vent et d’opinions creuses, prêts à tout pour quelque obole de gloire ! Ils feraient mieux de s’occuper de leur ventre et de laisser tourner le monde ! C’est ce que fais, et de mieux en mieux, assis à l’ombre d’un érable, devisant avec mes amis, buvant de l’eau fraîche, et cueillant le jour, délicatement, comme la beauté éphémère d’une rose. Mon esprit, cher Pyrrhon, t’accompagne dans tes lointains voyages et espère fermement se joindre au tien lors de nos prochaines retrouvailles.

Porte toi bien, 

                                                            

 

                                        III

 

 

                  EPICURE  à  PAUSANIAS , salut.

 

 

Tu voudrais, mon cher Pausanias, connaître mes idées sur la politique, car, dis-tu, nos amis d’Asie Mineure sont fort embarrassés devant les désastres qui se préparent. Les uns militent pour une abstention intégrale, estimant qu’un ami de la sagesse n’a que faire des querelles militaires. D’autres redoutent que le conflit ne s’étende de proche en proche et ne finisse par ravager votre belle contrée. Les uns sont tentés par l’action préventive, les autres se détournent de toute action, s’en remettant au sort, désireux avant tout de  sauver la vraie vie face à la barbarie montante. Tu voudrais que je t’éclaire et te conseille pour apaiser les cœurs en guidant les esprits.

Que dire ? Je t’imagine mal, toi et tes amis, prendre les armes après tant d’années d’oisive retraite consacrées à la méditation et la contemplation de l’univers. Je sais que vous avez été autrefois des citoyens valeureux, prêts à tout pour sauvegarder la cité. Je ne doute pas un instant de votre courage et de votre vaillance. Supposons que vous veuillez vous engager pour combattre. Avec qui vous engagerez-vous ? Quel chef, quelle armée ? Et pour quelle bataille ? Vous irez grossir les rangs des mercenaires d’Antigonos ? Mais quelle est la légitimité d’Antigonos ? Que fait-il dans les sables du désert de Mésopotamie ? Pour conquérir quelle ville, réduire quelle place forte, asservir quelle nation, et pour quel bénéfice ? Pour le moment le champ de bataille est encore bien loin de votre chez-vous. Vous êtes inquiets, je le comprends, mais pourquoi prendre les devants et, par effroi, vous précipiter tête baissée dans les flammes

 Nous vivons dans un triste monde. Les limites de l’Empire s’étirent à l’infini. Alexandre croyait engendrer un nouvel univers, grec et perse à la fois, occidental et oriental, par le mélange et l’accointance des contraires, jouant à l’apprenti sorcier, ou, mieux, au Démiurge tout puissant. De cette union est né un monstre aux mille bras, pire cent fois que l’ Hydre de Lerne, et ma foi, Héraklès lui-même serait incapable d’en venir à bout. Nous autres Grecs, perdus dans cette immense mer de peuples divers et disparates, éloignés de nos sources, jetés de tous côtés par les vents de la destinée, privés de nos dieux et de nos traditions, envahis de cohortes barbares, nous ne pouvons guère nous référer à notre glorieux passé, si ce n’ est pour pleurer !  Tout cela, mon cher Pausanias, est lettre morte. Nous vivons à l’époque du Grand Univers, sans capitale, sans frontière sûre, sans identités stables, sans valeurs assurées, sans dieux protecteurs, à la merci des tyrans du jour qui font la pluie et le beau temps, découpant arbitrairement les satrapies et les principautés, débitant d’estoc et de taille, dépeçant et recollant sans le moindre égard pour les biens et les personnes. Ce  monde décentré et erratique est à l’image du vaste univers lui-même, infiniment étendu dans toutes les directions, avec de ci de là, des grappes d’étoiles qui dessinent quelque figure mythologique, et tout autour, à l’infini, le vide, le vide, et encore le vide…Il me semble que de plus en plus le monde humain, dans son ébriété, prenne exemple sur l’espace infini où dérivent à l’infini quelques continents épars et isolés.

Comment vivre dans un tel monde ? Comment croire aujourd’hui aux subtiles constructions d’un Platon ou d’un Aristote? Ils vivaient dans la belle cité d’Athènes. Athènes était leur univers, leur centre, leur divinité tutélaire, leur raison de vivre, leur certitude et leur évidence.  Mais nous ? Où sommes-nous ? J’habite à Athènes depuis une dizaine d’années. Je me plais dans cette ville, j’ y ai de nombreux amis. Pour autant, est-ce ma ville ? Et quel Athénien peut avoir la douce illusion, aujourd’hui, de vivre au centre du monde, dans l ‘Aréopage des dieux immortels ? Qu’est-ce qu’Athènes, sinon une petite bourgade dans l’immensité de l’Empire, aussi nécessaire au monde qu’une colline dans le désert ? Et c’est dans ce monde pourtant, qu’il nous faut vivre.

Sans le recours des lois, sans la justice nécessaire, sans l’ordre indispensable à la vie, et sans la sécurité, il ne nous reste plus qu’à compter sur nous-mêmes. Dans l’instabilité des choses nous redécouvrons l’instabilité de notre propre vie. Nous sommes comme une citadelle sans défense, et pourtant il est vital de construire une vie digne de la vie. Comptez sur vous seuls, chers amis ! Construisez votre propre abri en temps de tourmente et de tempête ! Puisez en vous-mêmes les ressources dont vous avez besoin ! La chose est difficile, je le concède, mais notre école est une école de courage. Et aux pires moments de lassitude rappelez-vous les quatre remèdes fondamentaux que je vous ai enseignés si souvent, et qui m’ont aidé tout au long de ma vie :

 

         Les dieux ne sont pas à craindre

 

         La mort n’est rien pour nous

 

         Le plaisir est facile à se procurer

 

         La douleur peut se supporter

Je te connais suffisamment, cher Pausanias, pour savoir que je n’ai nul besoin de développer davantage ces vérités cardinales que tous nos amis possèdent dans leur cœur de philosophes. Si quelque obscurité restait présente en ce lieu ou en un autre de ma doctrine n’hésite pas à m’interroger. J’ai toujours grand plaisir à éclairer un ami sincère, d’autant que nous sommes tous amis dans l’amour de la vérité.

 Porte toi bien.