LETTRES  SUR  LES  PASSIONS  ET  LA  VIE  BONNE 

 

 

                                     I Epicure  à  Critobule, salut

 

 

 

Ainsi donc, mon cher neveu, troublé par les ardeurs de la jeunesse, tu te prépares, avec des milliers d’autres éphèbes impétueux, à conquérir l’Asie ! J’apprends que tu t’es embarqué dans la plus grande précipitation, plantant là ta mère et ta fiancée, tournant résolument le dos à l’enfance dans l’espoir sans doute d’une gloire immortelle, et comme Achille tu préfères une mort virile à une longue existence de paix et de médiocrité. Craindrais-tu par hasard qu’une affection inopportune ne te retiennes au logis paternel, ne fasse flancher ton jeune courage et ne te prives des excitations guerrières ? Tu es parti comme le vent, et comme le vent tu cours inexorablement vers la tempête.

Je ne veux pas décourager un noble projet qui honores le nom paternel.  Et il est bien vrai que ton père lui même a jadis honoré notre cité en versant son sang dans de lointaines expéditions militaires qui n’ont du reste apporté que désolation et misère. Rien, semble-t-il, ne peut décourager la jeunesse de risquer la vie dans d’incertaines querelles, tant est forte la passion de se faire un nom parmi les hommes.

Ne te fâche pas, excellent ami ! Ne prends pas ces propos pour le radotage d’un grison mal intentionné ! Je n’entends intervenir en aucune façon dans tes libres décisions. Chacun va où le pousse son inclination, et je crains qu’à cette loi générale il n’ y ait guère d’exception, sauf peut-être chez le sage. Mais l’heure est-elle à la sagesse quand de toutes parts s’allument les bûchers, se fourbissent les glaives, et que la trompette sonne le rappel universel. Il semble que l’humanité ait perdu le sens de la mesure, chacun y va de sa petite folie particulière et je ne vois rien de bon résulter de cette ivresse collective.

Je t’écris non pour te sermonner, cela serait de toute façon bien inutile et prétentieux, mais parce que je m’inquiète de toi. Tu sais combien ta vie m’est chère, et chère ta destinée, que je voudrais juste, exemplaire et digne ! Je t’ai enseigné quelques rudiments de philosophie, du mieux que j’ai pu, mais j’ai bien senti que ce n’était pas là ta préoccupation première. Je me suis consolé en me disant que tout un chacun n’accède pas forcément à la vie belle et bonne du sage, mais qu’un guerrier, et un magistrat, à défaut de devenir philosophe, peut atteindre par l’effort et la réflexion à quelque haut degré de perfection. Je n’ai pas renoncé, pour toi, à une noble et belle destinée. Je voudrais te suivre en pensée tout au long de ce périlleux voyage. Je voudrais, si tu y consens, recevoir de tes nouvelles. Comment te portes-tu ? Que se passe-t-il dans cette lointaine Mésopotamie livrée aux saccages ? Raconte moi, je t’en prie, et dis moi ce que deviennent nos amis Anaxarque et Pyrrhon ? Pyrrhon surtout, que j’estime fort, et qui, je ne sais pourquoi, s’est laissé entraîner dans cette extravagance, comme si par là il espérait apprendre quelque nouveauté sur la nature humaine.  Pour moi, je crains fort d’avoir épuisé tous les charmes de la connaissance, je regarde le monde et je ne vois rien qu’un tourbillon insensé. C’est miracle si dans cette universelle turbulence  il est possible de créer un petit espace protégé pour y cultiver la sagesse et l’amitié !

Ne te moque pas de ton vieil oncle resté au logis ! Tout le monde part et court, moi je reste où je suis. J’observe un petit oiseau qui gazouille à tous vents, secouant ses plumes comme au sortir du bain. Je ne suis pas sûr qu’il faille mépriser l’inintelligence des bêtes. Ce petit oiseau est bien beau, et son chant est doux comme la voix de l’ami. Qu’il te communique, mon cher neveu, par delà les mers, l’affection sans nuage que je te porte !