IV 

 

                                         LETRE A CRITOBULE

 

 

J’apprends qu’un navire appareille pour la Phénicie sous le commandement de Stratos et je me dépêche de t’écrire, en espérant que cette lettre te parviendra bien, et te trouvera en pleine santé. Je n’ai reçu aucune réponse à ma précédente missive et j’avoue que je ne puis m’empêcher de nourrir de l’inquiétude à ton sujet. Ta mère est sans nouvelle de toi. Comment ne redouterait-elle pas un autre coup du sort après la perte douloureuse de son mari ? Je t’en prie, si tu es en vie, réponds nous au plus vite, rassure ta mère qui n’a plus que toi au monde. Ne crains pas d’inutiles reproches de sa part, ni de la mienne, notre seul souci est de te savoir en vie et en bonne santé.

 

Ismène, ta fiancée, est une jeune femme admirable. Elle n’a pas de rancune à ton égard, elle s’efforce de dominer sa peine et de comprendre la passion ardente qui te précipice au delà des mers, vers l’inconnu. Simplement elle regrette que tu l’aies quittée sans prévenir, rompant brusquement les doux liens d’Aphrodite et de légitimes espérances de bonheur. Que puis-je lui dire ? Je ne saurais me substituer à toi pour la conseiller, ne sachant rien de tes intentions à son égard. Ah ! turbulent jeune homme ! Tu pars comme le vent, laissant derrière toi l’incertitude et la peine ! Puisses-tu réfléchir, l’âme rassise et le cœur en paix, non pour broyer un inutile remords, mais pour décider franchement de ton avenir ! Mais telles que sont les choses à présent, et tel que je te vois, je doute fort que tu retrouves le goût de la réflexion. Tu te comportes comme un fauve lâché, ivre de vitesse et de chasse, indifférent à tout ce qui n’est pas ta flamme !

Je laisse là mes bavardages d’oncle paternel, et m’en remets à ton jugement. Puisses-tu au moins prendre plaisir à cette campagne d’Asie, y trouver la gloire que tu recherches, et revenir bientôt parmi nous, plus fort, et plus sage !

 

--- En l’absence d’informations concrètes je ne puis m’empêcher de laisser libre cours à ma fantaisie qui n’est pas forcément bonne conseillère. Et je vois en rêve des villes incendiées, des bûchers fumants, de pauvres diables passés par les armes, des enfants empalés, des femmes violentées, et je hais la cruauté des guerriers, la fureur  imbécile des tyrans, et, quoi qu’en dise Homère, je vomis les exploits d’un courage sans noblesse et je crache sur les passions ordinaires des hommes. La poésie nous a enseigné de bien tristes agissements, ornant du nom de victoire ce qui n’est le plus souvent que veulerie et saccage. Achille n’est pas mon héros. Seul Héraklès, le bienfaisant, trouve grâce à mes yeux. Qu’il t’inspire, mon cher neveu, la grande bienveillance de la véritable noblesse !

 

 Porte-toi bien !

 

 

                                            V

 

 

                               Lettre à soi-même

 

 

Je sens autour de moi cette trouble agitation de la guerre gagner les esprits et pervertir le jugement. Certains se réjouissent de ce qui se passe, comme si ces lointains conflits satisfaisaient je ne sais quelle cruelle disposition cachée au fond de leur âme. D’autres s’inquiètent, mais généralement pour des parents ou des proches. Beaucoup craignent, mais c’est pour leurs affaires et leurs bénéfices. Peu de gens, semble-t-il, souffrent à l’idée de toutes ces morts injustes, de ces innocents sacrifiés, de ces malheurs sans nombre. Ah, combien les hommes manquent de générosité ! Chacun ne pense qu’à ses petites pertes et à ses petits profits. A peine si la souffrance de l’ami nous arrache quelque soupir !

Dans ce trouble général, auquel je ne puis échapper, je ressens douloureusement l’effet des passions mortifères, des opinions creuses, des folles imaginations. De tout côté on court vers l’indéterminé, l’indéfini, les chimères les plus lointaines, les honneurs improbables, les gloires éphémères, abandonnant sa santé, sa vie même aux caprices du sort. Nul n’est capable de se retirer dans son jardin et de regarder tourner le monde. Chacun court et s’affaire, et la vie se passe en chicanes, en procès interminables, en querelles dérisoires. Nul n’a souci de son bonheur. Le malheur, la souffrance, la vive douleur, l’incertitude, la peur et l’espoir, voilà qui intéresse les hommes ! Les hommes n’aiment que le malheur.

 

Depuis que j’ai découvert la vérité dans la philosophie j’ai trouvé le repos du corps, la paix du cœur et la sérénité. J’ai vaincu mes passions au prix d’un grand effort de lucidité. J’ai cherché l’origine de la douleur et je l’ai trouvée dans la peur. Peur des dieux de la mythologie populaire. Peur des châtiments infernaux, peur d’une éternité de souffrances dans l’Hadès. J’ai montré que toutes ces peurs s’enracinaient dans une imagination maladive, savamment entretenue par les prêtres et les poètes. Ces dieux vengeurs, tyranniques, jaloux, colériques et libidineux sont à l’image exacte des passions humaines ! Nous avons les dieux que nous méritons, et comme nous n’aimons que le malheur, la vengeance et la cruauté, nous avons des dieux de sang et de larmes. Au fond l’humanité ne veut pas de mon enseignement. S’ils vivaient selon mes principes ils périraient d’ennui. Très vite leur manqueraient l’agitation des armes, la vaine dissension, le chagrin, la douleur et les morsures de la haine amoureuse.

J’ai cherché les sources du véritable plaisir, et je les ai trouvées dans les lois de la nature éternelle : satisfaire ses besoins, vivre de peu, rester auprès de soi dans l’intimité de l’harmonie intérieure, dissoudre le désir de l’infini, et dans les limites du fini construire l’ataraxie, cette heureuse disposition qui unifie le corps et l’esprit, qui fait naître la concorde et désirer l’amitié. De tout cela je ne puis douter. Je me suis guéri moi-même, et j’ai guéri nombre de mes concitoyens. Je passe justement pour un médecin de l’âme, un thérapeute accompli, et un sage. Et pourtant, dans le creux obscur de mes nuits il m’arrive de me réveiller plein d’angoisse, comme si un gouffre s’ouvrait soudain sous mes pas et que je visse les entrailles de la terre. Tant la débile imagination, et les terreurs de l’enfance nous poursuivent et nous harcèlent jusque dans l’âge mûr ! Aussi faut–il sans cesse méditer les leçons de la philosophie, s’exercer sans relâche, redresser l’arbre tordu par la tempête, élaguer les fausses opinions et s’affermir dans la pratique. D’aucuns croient que j’enseigne la facilité d’une vie de plaisir, de débauches et de luxure. Les imbéciles ! Comment pourraient-ils comprendre la discipline que je me suis imposée pour combattre les errements d’une âme anxieuse ? Car toute sagesse est fille de la peur. Encore faut-il comprendre la peur, son origine, ses causes, ses formes diverses, et trouver, par la raison des causes, des remèdes qui nous en délivrent. La formule en est relativement simple, mais le chemin est long et difficile, la pieuvre renaît de mille manières, de mille manières il faut la traquer et la déloger, jusqu’à atteindre enfin cette paix de l’âme, cette « ataraxie » comme je la nomme, qui nous fait en quelque sorte l’égal des dieux incorruptibles et bienheureux.

 

Mais je l’avoue. Cette guerre orientale, entreprise contre toute raison, et vouée à l’interminable, m’inspire les plus grandes craintes. Mes disciples me demandent que faire. Je leur dis de ne pas se précipiter dans les alarmes, d’attendre, s’il est possible, le retour de la paix. Et que pourraient-ils faire d’autre, de toutes façons ? Notre école n’est pas une caserne. Je n’ai jamais prétendu former des fantassins ou des cavaliers. Pour que vive la philosophie, pour que la philosophie soit simplement possible, il faut des conditions, en soi exceptionnelles, de calme relatif et de sécurité. Nous sommes à la merci des tyrans et des barbares, habitants d’une île bienheureuse mais exposée. Nous sommes la noblesse et la grandeur de la terre, mais la terre se passe bien, et l’humanité encore plus, de noblesse et de grandeur. Lorsque tout chavire, lorsque la barbarie emporte les bibliothèques, les temples et les hommes de bien, il ne nous reste plus qu’à nous réfugier dans quelque caverne sauvage, à cohabiter avec les panthères et les ours, pour tenter de sauvegarder les trésors de la sagesse dans l’espoir d’un renouveau. Nous devenons malgré nous les conservateurs de l’héritage là où nous voudrions nous lancer hardiment dans l’exploration du monde et la connaissance. Du moins, dans les frimas de cet âge glaciaire, apprenons-nous la grande patience du prisonnier, devenant, pour survivre, les explorateurs du seul continent qui nous reste : la vie intérieure.

C’est ainsi, je suppose, que je suis devenu le médecin de l’âme, le spéléologue attentif des passions et des souffrances humaines, le conseiller des anxieux, des scrupuleux, des mal-dormants et mal-rêvants, des traumatisés de la superstition, des athées et des agnostiques, des prostituées en rupture de ban, des déçus de toute nature, des insatisfaits et des hypocondres, puisant tantôt dans le corpus de mon maître Hippocrate, et tantôt concoctant des potions de mon crû, comme faisait déjà Démocrite, lui aussi fertile en remèdes. Mais je revendique hautement une toute nouvelle théorie de la nature et de l’âme : avec moi la connaissance s’est vertigineusement approfondie vers l’exploration des désirs et des passions, des errements et des turpitudes intérieurs. J’ai découvert un continent vierge dont mes prédécesseurs n’avaient encore qu’une très vague intuition. Ils vivaient, les bienheureux, dans un âge de l’innocence et de l’ignorance, ils s’abandonnaient sans réserve aux coutumes, aux traditions séculaires, ils se nourrissaient des fruits de leur haute culture native, et comme les héros d’Homère ils ne doutaient jamais de leur bon droit et du droit souverain de la Cité. Mais nous, les tard-venus, enfants de la grande cassure, il nous faut faire avec les débris d’un monde désenchanté, et dans le chaos général ramasser de quoi nous construire un modique abri, sous la menace des tempêtes.

 Soit ! Je ne perdrai pas courage. S’il m’arrive de douter je penserai à tous mes amis qui me font confiance, et de leur confiance même je tirerai une leçon d’espoir.

 

 

                                                     VI

 

                                  Epicure  à  Démetria , salut !

 

 

 

         Enfin de bonnes nouvelles ! J’apprends à l’instant, par mes amis d’Asie Mineure, que ton fils se porte bien, qu’il déborde d’enthousiasme, et que, porté par l’élan de sa jeunesse impétueuse, il excelle dans ce métier des armes qui faisait la réputation de son père, ton mari bien aimé. Je me réjouis autant que toi, si la chose est possible, tant je tiens à cette jeune vie prometteuse dont j’ai pu observer les premiers exploits, et favoriser peut-être la croissance. Nul ne peut remplacer l’affection sévère et bienveillante d’un père, et encore moins l’amour d’une mère, toute excellente comme toi, mais un oncle peut aussi, à sa manière, contribuer au développement d’un enfant bien doué par la nature.

 

Donc, ma chère Démétria, apaise toi, apaise tes craintes et fais confiance à ton fils. Je regrette, tout comme toi, qu’il se soit pour ainsi dire enfui de la maison paternelle, sans explication, sans ménagement pour ton amour et celui de sa fiancée. J’admets qu’il tel comportement a quelque chose de cavalier et d’offensant. Mais permets-moi de me faire l’avocat de cet écervelé, qui a un excellent fond, qui ne connaît pas la duplicité, et qui a la faiblesse même de sa force débordante. Je le sais impétueux, entier, sauvage, colérique et primesautier, mais non fourbe ou lâche. S’il n’a pu te parler c’est qu’il craignait tes larmes, et qu’il ne pouvait te voir souffrir à cause de lui. Il était déchiré entre l’amour d’une mère et le devoir envers son père, il s’est cru tenu de suivre l’exemple paternel, quoi qu’il en coûte, au prix même de ton désespoir. Moi-même je comprends ta souffrance, mais je te supplie de ne pas redoubler ta peine par un surcroît de ressentiment à l’égard de ton fils.

                  

 Son départ a évidemment ravivé la profonde plaie de ton veuvage. Après le mari, voilà le fils qui s’en va. Mais ce fils n’est pas perdu, il est bien vivant, il déborde d’énergie et d‘ardeur, et bientôt, lorsqu’il aura satisfait sa curiosité, prouvé sa valeur, lorsqu’il se sentira quitte de sa dette envers la mémoire de son père, tu le verras rentrer au pays, comblé d’honneur, le cœur content, et son premier mouvement sera de t’embrasser avec chaleur et reconnaissance. Conserve en toi cette aimable image des retrouvailles futures, cultive la dans les moments difficiles, persuade toi que ton fils t’aime toujours et qu’il désire rentrer au plus vite au pays.

 

Tu me décris cet état de langueur, cette asthénie qui te ronge, cet épuise ment qui te cloue dans ta couche et te fait haïr la lumière du soleil. Tu penses que les dieux mêmes ont pris le parti de te nuire et qu’il n’est plus de bonheur pour toi dans ce monde. Crois moi, ma chère Démétria, je comprends et je respecte infiniment ta douleur. Mais tu vois bien, mais tu sens, j’en suis sûr, que cette douleur est la même que celle que tu as éprouvée lors de la mort de ton mari bien-aimé, comme si la blessure se rouvrait à nouveau, et que le sang et les larmes coulaient en abondance. Laisse couler ta blessure, laisse le chagrin se déverser dans ton âme, tant qu’il est nécessaire. Ne rougis pas de tes souffrances. Elles sont légitimes. Mais dans le même temps remarque bien que la situation n’est pas la même. Ton fils t’a quittée pour un voyage, un simple voyage, réjouis toi de le savoir en bonne santé, et, si le sort est favorable, tu le retrouveras bientôt, mûri par les expériences, plus fort et plus valeureux que jamais.

 

Permets au médecin que je suis quelques conseils fort pratiques pour la vie quotidienne. Si tu es fatiguée, n’hésite pas à prendre quelque repos. Aucun travail ne mérite qu’on y laisse sa santé. Mais sitôt que tu sens revenir quelque énergie, quitte ton lit, ouvre tes fenêtres, promène toi dans la campagne, à ton gré et à la mesure de tes forces, retrouve si possible le simple plaisir d’un repas bien préparé, d’une boisson fraîche, d’un bon sommeil, d’une bonne marche dans les bois, écoute le vaste chant de la nature, et à son écoute, à son contact, tu recouvreras bientôt la santé. Il faut peu de choses pour assurer l’équilibre du corps et la paix de l’âme. Le plus important, toutefois, est dans l’exercice d’une pensée juste et droite qui ne se complaît pas dans les affres de la mélancolie. Médite ces paroles, exerce toi à la vision juste des choses et ta langueur se dissipera bientôt comme un nuage. Pense à ton fils vivant et bien portant. Et s’il le faut n’hésite pas à m’écrire si je peux être de bon conseil. Porte-toi bien