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J'ai fait un beau rêve cette nuit.
Plutôt : un beau rêve m'est échu.
Ne dites pas : je rêve, dites : Cela me rêve,
Et cette nuit Cela a pris soin de moi
Pour m'inspirer belle pensée, féconde joie.

Sur un seul pied
Tout du haut dressé
Corps tendu, 
Tel Shivâ, dieu de vie dieu de mort,
Et les bras dessinant une arche de lumière
Regard dans l'infini
Je chante...

Je chante comme chante la soprano
J'aurais aimé chanter comme les sopranos
De merveilleux airs de Mozart
Chants d'amour éperdu à mon objet d'amour
Chants d'amour à l'amour
Tristesse et nostalgie
Tressaillements, déchirements
Et l'espoir insensé
La folie, le délire
L'impossible à jamais de combler le désir,
Mais ce qui compte en somme c'est le désir
Le désir brut,
Sauvage, torrentiel et torride,
C'est de vibrer comme la corde
Dans un orchestre fabuleux
Tumultueux,
D'entendre le crissement, la déchirure
La Reine de la Nuit vous déchire le coeur
Plus que le coeur, la chair,
Coupure nette du sommet de la tête jusqu'au bas
Toute la douleur et la folie du monde vous déchire
Vous demandez grâce
Vous rendez grâce
Entre l'effroi et l'allégresse, éperdu de beauté
Vous mourez !

Sur l'estrade, dressé
Roi de la nuit, reine du jour
J'esquisse l'air de la Reine,
Hélas ma voix n'est pas la voix d'Elisabeth Schwartzkopf
Je manque d'amplitude
Je n'ai pas la juste tessiture
Tant pis, je fais ce que je peux,
Mon poème n'a pas la splendeur de Lucrèce
Mais c'est le mien,
Celui qui vient de mes entrailles à moi,
Il est ce que je suis, 
Il faudra s'en contenter,
Au moins il m'aura donné immense joie
Et s'il ne peut révéler le secret de l'univers
J'aurai chanté, dansé au rythme de mes vers !