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J'ai fait le deuil de l'image du corps

Imagez-vous sous la forme improbable d'un nuage. Est-ce là figure humaine ? Mais après tout, que savons-nous de l'homme ? Et si l'homme n'était que la solidification d'un mythe ?

Problème de perspective. Défaites la vision ordinaire. Dissolvez les attaches et les habitudes, laissez flotter, et voilà que se dissout toute unité, toute forme. Je ne suis plus nulle part - ou encore - je  suis là où l'on voudra, suivant telle image, telle pensée, tourbillonnant, évanescent et toujours renaissant.

Serais-je un nuage ? Un papillon ? Un archipel de bactéries, une colonie d'îles, un essaim, un amas galactique ? Toutes ces images me conviennent, et beaucoup d'autres encore.

Par la dissolution de la forme j'accède à une autre vision, très proche du rêve ; je multiplie à l'infini les perspectives, pour me ranger enfin à l'ordre commun de la nature, qui, en deçà des formes visibles, se génère et se détruit, se compose et se décompose dans un tournoiement infini.

 

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Le corps-esprit est une espèce de poème formé de bric et de broc, infiniment mobile, décentré, merveilleusement dynamique, adaptable, épousant toutes les formes, tous les mouvements, toutes les postures, tantôt nuage, tantôt pluie, soleil ou firmament, plage, pierre, feuillage, ciel, terre, gaz, cataracte, fleur de tournesol, araignée, vague ou chtysanthème.

Mais s'il abandonne toute structure fixe, il n'en est pas moins quelque chose, différent des autres choses, singulier absolument, en tous points original. Et ce quelque chose s'organise autour d'une béance, d'un trou, mais un trou mobile, toujours déplacé, insaisissable, tantôt en bas, tantôt en haut, à droite, à gauche, sur les bords, au milieu, partout et nulle part. Libido flottante qui traverse le corps de mille courants, recomposant sans fin une unité multiple et tentaculaire, pieuvre incandescente aux mille bords et mille bras, Shîva protoplasmique et rayonnant !

Nébuleuse à mille soleils parcouru de spasmes et de cris, avec un grand trou noir inexpugnable, imprévisiblement épars, qui lui confère un quasi-centre sensible et paradoxal.

Tel est le corps-esprit : un maas galactique désordinaire, dérivatif qui a nom : Désir.

 

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          FRISSON

     

      Gélatine et gésine

      O cela court miraculeusement

      Frisson le long de vos deux bras

      Depuis le cou

      L'épaule

      Au creux des reins

      Alizés de douceur, tendres plaines, collines

      Je ne sais rien de beau qui ne coule

      Miel, et vapeur, et brise

      O floraisons

      J'ai parcouru les profondeurs salines

      Vie et mort transfigurées

      Hérault des deux royaumes

      Je suis ressuscité!

 

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           HYMEN

     

      De l'ombre à la lumière

      Inversement

      Aller, venir, entrer, sortir

      Franchir l'hymen de porcelaine

      Douce toile araigneuse ouverte et refermée

      Dans les deux sens

      Et ne jamais rester.

 

      Je te salue corps de femme

      Océanique, céleste et tellurique

      O plages, criques de sel, corail

      Forêts d"émail de cire et de résine

      Flux et reflux depuis l'échine

      Guidant la main du voyageur

      Au labyrinthe où la mémoire se perd

      Ah mourir, et renaître, encore, encore

      Ne jamais s'arrêter

      D'aimer!

 

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      Gauguin partout!

      La végétation roule ses sphères

      Flammes couleurs des tahitiennes

      Sarraux sertis de pierre, oeil d'écureuil

      Entre les branches

 

      Le vert tournoie sur l toit des cabanes

      L'ombre s'écrase

      Ajourée d'ocre dansant

      Le ciel voltige entre les feuilles

      La sieste traîne comme bruit de mer

      Au loin...

      - le miroir de la belle qui se coiffe

      Troue le citronnier noir de sa lame.

 

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            TOSCANE

 

       Toute la profondeur remonte

       A la surface

       Plus de fond !

       La peau

       Ouverte comme un beau tapis d'orient

       Tapis volant

       Avec cent mille trous pour happer les étoiles

       Cent mille couleurs pour épater les oiseaux

       Plus de viscères

       Le poumon est un potiron rose

       Le coeur une citrouille

       Les intestins se dévident à travers le ciel

       Comme une corde à mongolfière

       Je flotte doucement dans les airs

       Les archanges chanteurs et baladeurs

       Me tirent de l'orient à l'occident

       Je suis le Christ ressuscité

       Le monde est un tableau de la renaissance toscane

       Les églises ont explosé

       Les pierres des mausolées roulent par le vide immense

       La Madone sourit aux lèvres de la lune

       Ma religion à moi

       C'est une grande peau sensible

       Aux dimensions de cent mille univers !

   

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       Sensation avant tout !

       Quelque chose s'émeut, vibre, résonne

       Cordes du corps tirées, tocsin,

       Sentir comme s'il fallait mourir

       A la seconde !

       Puis la caresse encore, la brise

       Aspiration délicate de l'air

       Lèvres gourmandes étonnées

       Fleur de bouche

       Chevelures d'humus et de pétales

       Partout

       Aiguilles perforantes, stridentes

       Les sensations travaillent la surface

       Et dissolvent le corps transi dans le feuillage.