AUTOPORTRAIT : poésie 10
AUTOPORTRAIT
Poésie 10
PRELUDE
Il fut le premier, le dieu
A me déchirer les entrailles, quand vint
L'heure de la parturition.
Et depuis lors, de jour en jour,
Se creuse la fêlure
Que rien ne cicatrise, et que nul
Savoir ne peut résoudre.
ESQUISSES d'AUTOPORTRAIT
Portrait du poète sur pied : il se tient debout, légèrement voûté, le regard à demi, tantôt errant à l’entour, sans rien fixer de particulier, tantôt comme replié, retourné vers l’intérieur, à se perdre dans l’illimité. Ici, il est d’ailleurs, jamais tout à fait ici, absenté peut-être, en quelque arrière-pays de mousse et de collines, à suivre le vol d’un vautour, ou à caresser du regard la courbe onduleuse d’un nuage. On le dit rêveur, mais il est pleinement celui qu’il est, quand le rêve lui-même est encore une occasion, une tentation de poétiser.
Jusque dans le rêve la musique des mots le hante. Pour un peu, comme Schumann excédé par la mélodie qui le poursuit, il se jetterait quelque jour dans le Rhin, mais comment savoir ? Les eaux du fleuve aussi ont leur musique, insistante, imparable… Non, il n’est pas d’échappatoire possible, il faut cohabiter avec le démon, l’apprivoiser si possible, jouer avec lui, comme fit Héraclite, aux osselets, à la porte du temple.
Le poète est un fou du langage, comme d’autres sont fous de Dieu, ou de la forme, ou du marbre. Folie de la beauté, sublime, éreintante folie.
Mais je veux le voir dans son ordinaire : rien ne le distingue des autres hommes, ni vêture, ni allure, pas même son parler. Le plus célèbre d’entre eux vécut trente-six ans dans une tour, presque sans sortir. Parfois, pour honorer un visiteur, ou pour s’en débarrasser à peu de frais, il griffonnait un rapide poème sur un bout de papier, qu’il signait d’un nom de fantaisie. Même le nom propre finit par se dissoudre sous le feu du langage. A la fin, tout à la fin, le poète n’est plus que poème. Et le reste perd alors toute importance.
1
Soixante-douze ans, déjà
Les ans ont passé si vite, si vite
C’est comme un rêve, intense dans le rêve,
Et qui n’est plus qu’une ombre indistincte au réveil.
Soixante-douze ans, déjà
Et fou toujours, instinctuel et pulsionnel,
A chercher le milieu extatique
Cime des cimes, la sublime
Combustion des contraires
Eau et feu, ciel et terre !
Très tôt
Je fus happé
Terres lointaines, îles inaccessibles
Hélios est mon dieu personnel
Dieu d’avant tous les dieux
Bien réel
Fou cosmique qui soulève la terre
Dans son étreinte hyperbolique !
J’ai quitté le nord pour le sud
Au sud je suis homme du nord.
Mais le centre est toujours ailleurs :
Intérieur-extérieur
En vain je le poursuis :
C’est très simple : il est là où j2
2
Ingrate, fâcheuse vieillesse
Qui de ses griffes d'hydre acerbe nous laboure !
Si en petits morceaux le corps retourne à la poussière
Puisse, d'élan viril, l'esprit qui piaffe et se rebiffe
Tenir un temps le signe haut contre la mort
Dire le vrai, l'impermanent, le nécessaire
Avant de consentir à la rigueur du sort.
3
La flèche de la vie court à la cible
Manquer la mort est impossible
4
J’abordais les eaux troubles de la quarantaine.
Ce jour-là, en marche vers le parc de la Pépinière, sans prévenir, ce fut un coup, un de ces coups qui vous hachent, un instant, si bref, une suspension, comme un hiatus dans la continuité du temps, éclair zébrant.
Je me vis comme je ne m’étais jamais vu, mais était-ce encore moi, cette béance, pure béance, en négatif, comme un trou dans la rugosité de l’être.
En cet instant précis
Je me vois très exactement
Tel que je suis
Tout nu
Tout cru
Sans fard, sans maquillage
Sans miroir
Sans image, ni de moi, ni d’un autre
Sans nul qui me regarde ou admire ou désire
Sans idée, sans désir, sans personne
Sans passé ni futur,
Sans rien. Il ne reste exactement
- Plus rien.
C’est une étrange chose
Que de se surprendre soi-même en deçà du décor
Coquille vide, absence inexprimable,
Par où s’écoulent toutes les images,
Ne reste alors
Que la forme vide, la violence
Du Temps.
5
Rapidité
Tout est dans la rapidité
Quelques coups de crayon
Et voici un arbre doré de fin d’été
Un écureuil
Un merle et sa merlesse,
Rouges fleurs et buis d’ivoire
L’éclat du jet d’eau coupant le ciel
Des filles qui rient dans la lumière
Je me lave
Je me lave les yeux du coeur
Au ruisseau bleu du petit jour.
6
Elle insiste, elle est chère
Cette voix qui m’intime
De chanter l’éphémère
De chanter la splendeur
La lumière égéenne
L’ivresse et la couleur.
Blanche la voile glisse
La mer céruléenne
Est l’épouse d’Ulysse.
7
Poète, où donc est ta mémoire ?
Sur les charniers poussent des fleurs
Nos souvenirs, et les pleurs de notre âme
Arrosent doucement la terre,
Et tout passe, tout passe, et même la souffrance,
Mais il faut beaucoup de temps,
Pour vivre de patience
8
J’ai un trou dans la poitrine.
Quand je me regarde dans le miroir je ne me reconnais pas. Ce que je vois ce n’est pas moi. Je vois une vieille chose toute étonnée, comme déchirée entre ce qui est et ce qui n’est pas.
Deux moments vides, qui ne se rejoignent pas.
Les choses ne sont pas à leur place. Les mots ne disent pas les choses. Tout passé dégorgé, tout avenir déqualifié. Le temps n’est plus que temps.
9
Tout coule et glisse, et je suis là
Je coule et je suis là
Je n’y suis pas
Je ne suis nulle part
Pourtant je vis bien quelque part
Dans un lieu qui n’existe pas
Qui jamais n’exista.
10
Jusqu’à l’extrême du plaisir
J’ai la pensée lucide et froide
Acérée comme un couteau de chasse
De l’inutilité
De la précarité
De la vanité, de la futilité
De l’insondable inanité
De l’incongruité de toute chose au monde
Comme un rire qui me déchire
Et me cadavérise.
11
Une sourde mélancolie
Envers nocturne, trou noir, abîme,
Je suis habité de la tragique évidence
Que le bonheur est un rêve d’eunuque
Le savoir un cache-misère
L’amour un dé pipé
La beauté, grain de peau, un appeau ;
Mais le plus étrange
C’est qu’avec tout cela il est possible de vivre
Et ni mieux ni plus mal
Comme vivent les sansonnets
Avec un petit quelque chose en plus
Sel de mer, sel de larmes
Poinçon d’acidité.
12
Détrempée, vert-anglais
Fouaillée de soleil
Oasis de lumière liquide
La prairie s’ouvre comme une amante.
Un peuple de moineaux
Bivouaque et chante.
Hélas, aimer la vie facile
Les gens légers, la musique, le vent dans les cheveux !
Qu’est-ce donc qui m’arrache à la vie
Me tire obscurément dans l’entre-deux
D’un temps qui monte et qui descend
Et se déchire et se reprend ?
13
Ce que nous sommes un dieu le sait peut-être
Mais nous, de notre maigre savoir
Nous faisons des palais de cristal, quand l’orage
Arrache la toiture et les murs, et nous jet
Au tourbillon poussiéreux des hasards.
14
J’ai oublié ma langue maternelle
Je suis né d’aujourd’hui
Chaque matin je me réveille neuf,
Et vierge, et disponible, et désireux,
J’ouvre la porte au petit jour
Je ne me souviens de rien
Les mots me prennent par la main
Je danse d’allégresse
Je me ris du destin
15
Je vois le monde dans la fumée de ma pipe
Cela fait de belles volutes bleues et mordorées
Il me semble que mon âme se colore de rose
Les arbres de bleu clair
Cela donne un petit air de Méditerranée
Allègre, vif, matutinal
J’hallucine les blanches voiles sur la mer ;
Blanche et bleue, elle m’accueille, me sourit
La patrie immortelle du cœur !
16
Je voudrais inventer des mots nouveaux
Légers, comme des pas de danse
Des mots, comme des roses
A déposer sur le front de l’aimée
Doux comme des baisers
Des mots qui disent l’aventure
Des mots comme des gouttes lisses
Comme la gaze douce
Comme l’embrun, la bruine et le parfum,
O doux arôme, o l’insensible
Ecoulement du temps, comme un nuage délicat
Qui mauve dans le ciel s’évapore !
17
Le poème c’est du rythme
Rien que du rythme
Et ça danse, et ça tangue et ça claque
Sur un pied, sur trois pieds, mille pieds !
L’air est vif, le soleil batifole entre les arbres
J’ai l’esprit clair, le corps sensitif
Je feuillette quelques amis poètes
Je grappille comme un merle
Je ne réfléchis pas
Je laisse venir à moi les mots et les images,
Je fais un bouquet de tendres pensées,
Et le coeur apaisé
Je l’offre à toutes les déités
De la mer, de l’air et de la terre !
18
Nous dansons sur l’abîme…
Ils sont à la périphérie du monde,
Exilés, relégués, les dieux,
Et sans pouvoir.
Ils contemplent la sphère dévastée
Où les hommes s’efforcent,
En vain, de maintenir la vie.
L’esprit, le beau, le vivifiant
S’est retourné sur soi-même
Et soudain,
Le temps, lui qui allait paisiblement son cours,
Se met à tourner sur lui-même, hystérique,
Toupie affolée, frénétique,
Et, pris, emporté dans le vortex
Vertigineusement,
Glisse par le goulot,
Dans le Chaos.
19
La Joie, c’est tout autre chose que le plaisir. La Joie c’est ce qui survient quand tout est perdu, consumé, quand le deuil a brûlé toutes nos attaches, nous laissant nu sur le seuil.
Maison vide, le vent a tout emporté.
Tout est parti. Alors se révèle l’essentiel, qui demeure dans le dénuement, qui traverse l’épreuve, qui revient toujours, à la même place.
Place vide.
Etonnement de chaque matin, toujours neuf, premier matin : j’y suis, et tout y est, soleil et vent, marée du jour.
GK, Août 2017 -réédité le 14 décembre 2023 - Tous droits réservés
SUITE POUR FLUTE : poésie 19
1
Accorde Muse en ta douceur
Au coeur endolori la grâce
D'un automne de fleurs et de fruits
Avant que l'âpre hiver
Ne le dissolve dans la nuit
2
Quand tous les dieux sont morts
Reste la fente
Qui déchire la terre
Ainsi font les arbres dans le sol
Lorsque le temps a disloqué le tronc et la ramure
Mais la racine laisse
La marque du passage
3
On ne peut faire que ce qui fut n'ait point été
Double injonction, fondatrice, qui n'en fait qu'une :
Oublier - se souvenir.
Avec respect se départir.
4
La pie ouvre en deux
L'éventail blanc-noir des ailes,
Geisha qui s'évente.
5
Entre les pins noirs la grâce
D'une trouée
Qui s'élargit comme une plage
- Pour quel voyage ?
6
Debout sous le cèdre
Vent du nord dans les cheveux
Je bois l'eau du ciel
Les bourrasques font danser
Le navire de mon coeur !
7
Promesse d'aube, route d'exil ?
Que sommes-nous, pauvres de nous
Vaisseaux d'inconnaissance
A dériver selon le sort
A glisser de ressac en ressac
A ne jamais trouver le port ?
8
Vent dans les sapins
Le coeur tourne en tourbillon
Hélas que sera demain ?
9
Or brut, diamant de jouir,
Rien ne sert de courir,
Ce que nous tenons nous le perdons
Et nous allons à reculon
Rien ne sert de courir
Il faut vivre selon.
HELLENIQUES : poésie 16 - 1 à 3
HELLENIQUES - POESIE 16
ORPHEE
Si nous sommes tous morts en Eurydice
C'est en Orphée que nous vivons enfin
L'âme perdue en rose se métamorphose
Et le désir se transmue en destin.
HERACLITE
On l'appelle Héraclite l'Obscur. Mais son obscurité a les tranchants étincelants de la lumière, entame nue, déchirante.
L'obscurité n'est qu'un terme commode pour dissimuler notre faiblesse de regard.
L'évidence est trop proche, aveuglante. Aussi préférons-nous d'habitude un lointain brumeux, abri facile de nos veuleries et de nos découragements.
POEME pour ŒDIPE
« Oedipe avait un oeil en trop peut-être »
Pourtant il n'a pas vu l'heure venir
Où sonnerait le glas au nombre noir.
Ce qu'il a enduré nul ne peut le comprendre,
Mêmes les dieux se détournent de lui.
Assis sur un rocher près de Colone
Dans le bosquet réservé d'Aphrodite
Il transgresse, ignorant, l'interdit
Et le gardien du lieu le chasse à coups de pierre.
Quoi qu'il fasse il est toujours à contrejour
A ne pas voir ce que voient tous les autres
A s'étonner de son propre chemin.
Résigne-toi mon coeur à vivre d'errance,
Le savoir ultime de l'aube et du couchant
Laisse-le, confie-le à la féconde Nuit.
HELLENIQUES : poésie 16 - 4 à 5
MARS et VENUS : LUCRECE
"Toi seul accordes aux mortels le bonheur de la paix
Puisque le dieu des armes, maître des combats féroces
Mars, vient souvent se réfugier en ton sein
Vaincu par la blessure éternelle d'amour.
Il y pose sa belle nuque, puis levant les yeux
Avide, s'enivre d'amour à ta vue, ô Déesse
Et ployé contre toi suspend son souffle à tes lèvres.
Lorsqu'il reposera, enlacé à ton corps sacré
Fonds toi en son étreinte et tendrement exhale
Pour les Romains, Grande Vénus, tes prières de paix" LUCRECE I, 31à 40)
Vous connaissez peut-être le grand tableau de Botticcelli, du même nom : Venus et Mars. On y voit Mars allongé sur la couche d'amour, tout alangui après la jouissance, pendant que Venus le regarde avec tendresse, mais non sans un certain détachement paradoxal. Elle est toute habillée à la florentine, le corsage sagement fermé, pendant que son amant expose sa virile nudité et sa béatitude. Etrange contraste! Le moderne s'attendait sans doute à voir Vénus denudée, au moins en partie, et Mars plus pudique. Non, c'est Mars qui exhibe ingénument les signes évidents de la douce fatigue qui suit l'amour. L'ensemble du tableau respire la volupté païenne, affranchie de toute censure, dans le détachement souverain des corps, et l'innocence espiègle de la jeune fille, triomphalement libérée. Bientôt suivront la magnifique Naissance de Venus et le Printemps, dont il est vain de célébrer la splendeur matutinale!
HESIODE
Que serait une faille, un trou que ne délimite aucun bord? Voilà une question de Moderne qui visiblement n'embarrasse pas Hésiode quand il rédige la Théogonie. Relisons quelques vers :
Or donc, tout d'abord, exista Chaos, puis par après
Terre Large-Poitrine, base sûre à jamais pour tous les êtres (vers 116 et 117)
De Chaos naquit Erèbe et la Nuit toute noire
De Nuit naquit Feu d'en haut et Lumière du jour (vers 123 et 124).
Quel est ce mystérieux Chaos d'où procèdent tous les éléments de l'univers? Chaos : ouverture, bâillement, hiatus. Originellement le mot n'évoque pas particulièrement le désordre. D'après ce texte Chaos est totalement indéterminé. On n'en peut rien dire, si ce n'est précisément qu'il est antérieur à tout temps mesurable, à toute histoire. Les choses commencent avec la naissance de la Nuit, du Ciel, du feu, du jour, et de la terre. Toute explication, toute interprétation serait ici incongrue. Il suffit au poète d'énumérer. En donnant le mot juste, il donne définitivement le sens, il "réalise" en quelque sorte la Vérité. Le Logos qui énonce est auto-suffisant, et le poète est toujours vrai. C'est du moins ainsi que les Grecs de la tradition voient les choses. Dans le poème la Parole de Vérité séjourne et brille, immédiatement sensible aux auditeurs.
Le traducteur (Jean-Louis Backès dans Folio) propose Faille pour Chaos. Cela évite le contre-sens sur le désordre. Mais aussi, comment concevoir une Faille qui ne serait pas déchirure d'un tissu préexistant? Nous voilà pris aux rets de la raison raisonnante. C'est le meilleur moyen de rater l'esprit de cette Vérité du poème, plus vraie que toute vérité rationnelle.
Nous n'en sommes pas si loin quand nos astrophysiciens évoquent une nébuleuse "soupe primitive" supposée antérieure aux premières secousses du temps. L'origine est rigoureusement impensable. Dès lors le mythe conserve à jamais son éclairante obscurité. Notre science est notre mythologie, à ceci près qu'elle n'a aucune vertu poétique. D'où l'actualité paradoxale d'Hésiode.
Mais cette aporie est précieuse pour saisir l'essence du langage. Que je dise Faille, ou Chaos, ou Tao, ou Soupe Primitive, peu importe en somme puisque je ne dis rien, si ce n'est mon impuissance à nommer, me réfugiant dans une pure logomachie? Un signifiant ne se définit que par différence avec un autre. Le langage, pour exister comme tel, suppose originellement deux termes qui se distinguent. Le poète qui nomme le Chaos ne livre aucun savoir, il le sépare de ce qui suivra, il délimite, il écarte, il isole le domaine de l'originaire, le contient, le retient et le protège comme savoir impossible. "De Chaos il n' y a rien à dire. Toutefois je le nomme, non pour en révéler la nature, qui m'échappe autant qu'à vous, mais pour le situer, et le situant, le conserver dans la mémoire des hommes, inexploré et obscur, trace d'un Avant inconnaissable. Il vous suffira d'en recevoir le nom. Rien de plus pour les mortels.
L'édifice du langage repose sur un indicible. Vouloir le saisir par le langage même relève de la démence. Peut-être la poésie, et le mythe, sont-elles une sorte de délire dont la fonction paradoxale serait de désigner par le verbe, de sauvegarder ce qui, à jamais, est celé dans le pli de l'impossible.
HELLENIQUES : poésie 16 - 5 à fin
APOLLON
De tous les dieux
Apollon c'est toi que je préfère
Et Artémis ta soeur jumelle
Chasseresse, enfanteresse
Eternellement chaste et jusque dans l'amour
Fidèle au jour qui t'enfanta!
Je n'ai plus souvenir de tout ce que je sais
J'ai tout oublié, effacé,
Je ne suis plus que ce regard ébloui qui se délivre
Dans le regard immense, infiniment ouvert
Multiple, excentrique du dieu
Qui a nom Univers.
APOLLON (2)
Que se déchirent toutes les images
Que se détisse la suture de la langue
Alors il se pourrait que le dieu apparaisse
Et parfois de sa main gauche il fait signe.
Si le poète survit à l'effraction terrifiante
Du monstrueux sans mesure
Il accède parfois à la parole nue
Fleur du désert qui n'a plus de nom.
DIONYSOS
Assis près de Dionysos à l'ombre des futaies
Je regarde la nuit monter lentement de la terre
Comme une vague tendre et je repense aux jours anciens
Aux promesses de l'aube, aux émois des premiers éveils,
Déjà le coeur se serre aux souvenirs enténébrés,
Le soir se fait plus frais, plus moite sur la peau, plus âpre
Rien ne saurait guérir de vivre et l'espoir est chimère
Dès le premier instant tout est dit, naissance et mort
Sont le même et le seul réel qui consomme l'extase
L'origine et la fin dans un unique flamboiement.
Je voudrais me dissoudre en fumée dans le ciel rougeoyant
Eparpillé, poussière et or, dans l'incendie solaire
Et s'il me reste encore un peu de temps sur cette terre
Que ce soit comme flamme et cendre en attendant l'aurore.
LUMIERE GRECQUE
Je vis avec les dieux
La nature m'enveloppe et me porte
Je n'ai plus peur.
De toujours j'aime les arbres et la rivière
Je regarde tomber le feuillage d'hiver
Une aube d'ocre tapisse la montagne
Les dieux sont parmi nous.
Je ne manque de rien
Le fond obscur de toutes choses
Monte de la grande Faille originaire
S'extasie en soleils!
Vivons, vivons, amis chers
Vivons de peu
Rien ne manque à qui respire
Qui danse dans le Feu!
ORPHEE (2)
Ici, tout près
Des tourbières, suinte
Le rocher.
Ici, nul
Osier ni ruisseau
Nulle nymphe.
Matin glauque. Pourtant
Le bois je l'ai lissé, caressé
Nervures décapées,
J'ai accordé tous les mots de la langue.
Toi seul tu manques, toi
Dieu-lyre,
Ta parole.
EURIPIDE
Voici la délicieuse strophe qu’Euripide consacre aux Grâces et aux Muses : « La folie d’Héraklès » v 673 à 684 :
« Je veux, tout au long de mon âge,
Unir les Grâces avec les Muses
Délicieuse alliance.
Je ne saurais vivre sans elles,
Vivre sans leurs couronnes.
Le poète a vieilli mais sa chanson retentira encore.
Pour louer Mnémosyne et les victoires d’Héraklès,
Bromios toujours me donne son vin ;
Voici la cithare aux sept cordes, la flûte de Lybie.
Il n'est pas temps pour moi de renoncer aux Muses,
Qui m’ont admis parmi leurs chœurs. »
Bromios ici nommé est un des innombrables noms de Dionysos. Remarquons qu’Euripide ne dissocie point dans son chant la lyre d‘Apollon (la cithare aux sept cordes) et la flûte dionysiaque. Les deux divinités sont nécessairement associées dans la célébration lyrique. Deux sources de la poésie, et qui n’en font qu’une : le chant des profondeurs chtoniennes et des jeux sublimes de la lumière, terre et ciel, un seul monde.
ARTEMIS
Artemis-forêt
Tes biches protège-les
Des flèches tueuses
Comme le vent protège la mer
La berçant de son amour.
SISYPHE
Nous glissons incertains sur le fleuve du temps
Roulant de pierre en pierre
Une vie morcelée, éclatée
Que seul un dieu pourrait parfaire
Mais les dieux sont bien morts
Hélas, il ne suffit pas qu'ils soient morts
Il faut les tuer une seconde fois
J'étais triste, jadis, j'avais trop de peine
Mais la peine s'en est allée
Au fil des jours, au fil des nuits
Ni bleu, ni rose, noir ou gris
Le jour naît de la nuit insondable
Et retourne à la paix de la nuit.
CORPS-UNIVERS : poésie 3
CORPS UNIVERS
ARGUMENT
Formes dissoutes,images disloquées
Dans la déroute du corps-arbre, du corps-maison, de l'architecture ordinaire qui magnifie l'unité et le sens, je ne vois nulle tristesse, mais l'aube d'une nouvelle histoire qui porterait dans l'ordre humain les brillantes révolutions de l'astrophysique, parachevant la décentration initiée par la science.
Dissous dans l'univers, mêlé aux milliards de courants de la matière inventive et féconde, le corps-esprit retrouve sa patrie. Je suis, sans frontière ni centre, à l'équicentre de tout, universellement dispersé, et, de manière toute impersonnelle, immergé à perpétuité dans l'indicible présence.
1
Je me rince l'oeil
Petit garçon au regard épaissi
Calfeutré d'idées fausses
D'interdits
De péché, de dénature et de peur
Que ne pouvais-je voir, coeur battu, coeur battant
Par la serrure entrouverte le trou
Sublime
Ouvert sur tant de profondeurs humides
Tropicales et douces et fleurant bon
La caresse à distance
Comme de petits chats qu'on lèche du regard
Avec de tendres jappements goulus
Ah la première faim, l'inapaisable
Délicieuse insuffisance qui laisse ouverte
Au flanc de l'être la plaie suave du plaisir!
2
Je vois partout de la beauté
(je suis en Toscane au bord de la mer et je me promets de délicieuses visites à Florence, Pise, Sienne, et mille rencontres de hasard...)
Ah quel plaisir
La sieste sous les pins
Quelques beaux livres d'art du monde entier
Et Valéry Larbaud, Cendrars, et quelques autres
Et tout autour
La merveilleuse langue italienne
Cet opéra perpétuel
Gina, Giuliana, Giuletta, Francesca
Et cela chante, roucoule
Et berce et pleure et console et bénit
Douce voix de l'enfance immortelle
Baisers muillés, voluptueuses larmes
Le regard embué de la Vierge au rocher
Enveloppe l'enfant dans un nuage rose
Des filles jouent à la marelle
Leurs cris font palpiter l'ombre des pins
La lumière s'incurve et s'adoucit
Tous les instants miment l'éternité
Et toute chose fait retour à l'origine...
3
Le destin
C'est le traçage des routes
Routes du sang
Lignes
Articulations
Fuite du plaisir lent par les feuilles de l'âme
Frayages de douleur
Excitations
Eboulements
Toute une cartographie sensitive et lascive
Turbulences, dérives, feuillaisons
Villages de moiteur sous les collines
Hanches qui portent des enfants nus
Tahitiennes éberluées, Gaughin partout où chante la couleur
L'Egypte toujours, dans le coeur et ailleurs
Chevelures, cascades - ô chevelures
O combien je vous aime
Constellations fileuses, neigeuses, cascadeuses
Ah le corps est un monde inexploré
Tous les médicastres n'y connaissent rien
La surface est une immense profondeur
Mille abîmes dans un grain de peau
Mille cavernes multicolores et sonores
Avec des centaines de tortues bleues qui passent comme des rêves
Hiératiques
Je voudrais parcourir les fleuves lents du corps
Remonter les courants souterrains
Jusqu'à la source obscure, inexplorée
Le Nil y prend son départ pour la mer à travers les déserts
Le malheur agonise
Les dieux nous guident, ces pensifs méridiens de libido itérative
Rien ne résiste
Le bonheur
C'est l'esquif invisible, invincible
Qui trace à la surface bleue ces rayons chatoyants
Jusqu'à l'extrême où se dissout le corps.
4
Le corps-esprit est une nébuleuse
Un éparpillement
Comme un poème
Eclaté, dispersé, disloqué
Chaque mot est un centre
Chaque syllabe.
Il n'a pas d'origine, pas de fin.
Toujours ouvert
Nappe de sable et vent de mer.
CORPS-UNIVERS (5 à 11) : poésie 3
5
J'ai fait le deuil de l'image du corps
Imagez-vous sous la forme improbable d'un nuage. Est-ce là figure humaine ? Mais après tout, que savons-nous de l'homme ? Et si l'homme n'était que la solidification d'un mythe ?
Problème de perspective. Défaites la vision ordinaire. Dissolvez les attaches et les habitudes, laissez flotter, et voilà que se dissout toute unité, toute forme. Je ne suis plus nulle part - ou encore - je suis là où l'on voudra, suivant telle image, telle pensée, tourbillonnant, évanescent et toujours renaissant.
Serais-je un nuage ? Un papillon ? Un archipel de bactéries, une colonie d'îles, un essaim, un amas galactique ? Toutes ces images me conviennent, et beaucoup d'autres encore.
Par la dissolution de la forme j'accède à une autre vision, très proche du rêve ; je multiplie à l'infini les perspectives, pour me ranger enfin à l'ordre commun de la nature, qui, en deçà des formes visibles, se génère et se détruit, se compose et se décompose dans un tournoiement infini.
6
Le corps-esprit est une espèce de poème formé de bric et de broc, infiniment mobile, décentré, merveilleusement dynamique, adaptable, épousant toutes les formes, tous les mouvements, toutes les postures, tantôt nuage, tantôt pluie, soleil ou firmament, plage, pierre, feuillage, ciel, terre, gaz, cataracte, fleur de tournesol, araignée, vague ou chtysanthème.
Mais s'il abandonne toute structure fixe, il n'en est pas moins quelque chose, différent des autres choses, singulier absolument, en tous points original. Et ce quelque chose s'organise autour d'une béance, d'un trou, mais un trou mobile, toujours déplacé, insaisissable, tantôt en bas, tantôt en haut, à droite, à gauche, sur les bords, au milieu, partout et nulle part. Libido flottante qui traverse le corps de mille courants, recomposant sans fin une unité multiple et tentaculaire, pieuvre incandescente aux mille bords et mille bras, Shîva protoplasmique et rayonnant !
Nébuleuse à mille soleils parcouru de spasmes et de cris, avec un grand trou noir inexpugnable, imprévisiblement épars, qui lui confère un quasi-centre sensible et paradoxal.
Tel est le corps-esprit : un maas galactique désordinaire, dérivatif qui a nom : Désir.
7
FRISSON
Gélatine et gésine
O cela court miraculeusement
Frisson le long de vos deux bras
Depuis le cou
L'épaule
Au creux des reins
Alizés de douceur, tendres plaines, collines
Je ne sais rien de beau qui ne coule
Miel, et vapeur, et brise
O floraisons
J'ai parcouru les profondeurs salines
Vie et mort transfigurées
Hérault des deux royaumes
Je suis ressuscité!
8
HYMEN
De l'ombre à la lumière
Inversement
Aller, venir, entrer, sortir
Franchir l'hymen de porcelaine
Douce toile araigneuse ouverte et refermée
Dans les deux sens
Et ne jamais rester.
Je te salue corps de femme
Océanique, céleste et tellurique
O plages, criques de sel, corail
Forêts d"émail de cire et de résine
Flux et reflux depuis l'échine
Guidant la main du voyageur
Au labyrinthe où la mémoire se perd
Ah mourir, et renaître, encore, encore
Ne jamais s'arrêter
D'aimer!
9
Gauguin partout!
La végétation roule ses sphères
Flammes couleurs des tahitiennes
Sarraux sertis de pierre, oeil d'écureuil
Entre les branches
Le vert tournoie sur l toit des cabanes
L'ombre s'écrase
Ajourée d'ocre dansant
Le ciel voltige entre les feuilles
La sieste traîne comme bruit de mer
Au loin...
- le miroir de la belle qui se coiffe
Troue le citronnier noir de sa lame.
10
TOSCANE
Toute la profondeur remonte
A la surface
Plus de fond !
La peau
Ouverte comme un beau tapis d'orient
Tapis volant
Avec cent mille trous pour happer les étoiles
Cent mille couleurs pour épater les oiseaux
Plus de viscères
Le poumon est un potiron rose
Le coeur une citrouille
Les intestins se dévident à travers le ciel
Comme une corde à mongolfière
Je flotte doucement dans les airs
Les archanges chanteurs et baladeurs
Me tirent de l'orient à l'occident
Je suis le Christ ressuscité
Le monde est un tableau de la renaissance toscane
Les églises ont explosé
Les pierres des mausolées roulent par le vide immense
La Madone sourit aux lèvres de la lune
Ma religion à moi
C'est une grande peau sensible
Aux dimensions de cent mille univers !
11
Sensation avant tout !
Quelque chose s'émeut, vibre, résonne
Cordes du corps tirées, tocsin,
Sentir comme s'il fallait mourir
A la seconde !
Puis la caresse encore, la brise
Aspiration délicate de l'air
Lèvres gourmandes étonnées
Fleur de bouche
Chevelures d'humus et de pétales
Partout
Aiguilles perforantes, stridentes
Les sensations travaillent la surface
Et dissolvent le corps transi dans le feuillage.
CORPS-UNIVERS (12à 14) : poésie 3
12
Faire exploser
Lignes et formes!
Mots-touchers, vibratoires, solaires
Tournesols musiciens, éoliens
Ah faites-nous chanter
Vibrer
Mots-couleurs
Dispersés, éclatés
Juxtaposés
Face à face, tourbillonnaires
Rien que surface
Du bleu, du blanc, du vert
Clef de sol
Vents
Dans les tournesols
- Le poème-univers.
13
Plus que la Haute Cathédrale de Sienne
J'aime les petites chapelles aux pierres nettes
Dans les champs d'olivier
Nul n'y prie, n'y chante
Le soleil tintamarre sur les tuiles
Je m'asseois sur un banc gémissant
J'inspire doucement, le temps passe
Je m'oublie dans la mer immobile
De tous les millénaires.
14
Angkor
Déesses humides, enlacées, convulsives
Ah quel excès, quelle extase indicible
Dans la pierre figée ! Je rêve
D'inextinguible soif de rosée fraîche
De cascades, torrents, lianes entrelacées
Regard exorbité sur l' innommable absence
Par quoi la vie exulte et s'éternise!
Et au milieu
Sur l'étang où croassent les crapauds
De grandes feuilles vertes alanguies
Des lotus blancs et roses, comme des cils
Tremblants
A la frange liquide du sommeil.
CORPS-UNIVERS (fin) : poésie 3
15
J'ai traversé le sexe de la Mère
Ce lalyrinthe aux mille bras
Plus de peur
De mystère
Tout secret éventé
Ah qu'importe le temps, la mort
De toutes parts, je suis
De plain pied sans mesure
L'univers!
16
Effeuillaison
Sans racine tronc ou tige
Le corps absorbe l'air
De mille pores
Exsude
Protoplasmique, métaphorique
Il prend toutes les formes
Jamais ne meurt.
Ah la vue nous égare
Qui n'aime que le mat, que le dur!
Assis
Jambes ouvertes, buste droit
Je ferme doucement les yeux
J'écoute
Mon corps est une fine pellicule
Infiniment subtile et réceptive
J'absorbe l'ombre et la lumière
Les couleurs tournent comme des papillons
La pluie remonte vers le ciel
Tout l'univers se précipite
Tout scintille, tout passe
Le dedans, le dehors
Abolis
Composent un ballet fantastique
De vibrations phosphorescentes.
17
La vie ordinaire
Action, travail
Et l'arraisonnement de la terre
Tous la vivent et la meurent
Mais l'autre
La voie de vérité
La noble, la muette
Où la trouver ?
Parfois je vois un lieu sans lieu
Où l'être même, et toute sa fureur
Se dissolvent enfin
Paisiblement
Dans l'introuvable Demeure.
18
Un jour
Je ne ferai plus de poèmes
Aves des mots
Je serai poésie moi-même.
Rendu aux éléments
Nappe de lune entre les pins
Dune, rocher ou lande grise
Trille de rossignol, brame insistant
Feuille de vent.
Absous de tout
Dissous.
(Fin du poème : révision 2014 - Tous droits réservés. Guy KARL)
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