CHAPITRE 23 : DU DESIR et du BEAU

 

 

 

 

TABLE

1 L'Autre du Philosophe - la Féminité

2 Objets du désir, cause du désir

3 Fantasme et mélancolie

4 Du désir sans objet

5 Du désir constitutif

6 Profondeur et surface : Sappho 

  

 

 

 

 

 

 

 

1 L'Autre du philosophe - la féminité

 

 

 

A-t-on bien remarqué que "le philosophe" s'énonce au masculin alors que pour les femmes qui pratiquent cette activité on dira "une femme philosophe" ? Lorsque, à l'orée de notre culture, Héraclite utilise la première fois ce mot de philosophe il parle des "andres philosophous", "andres" qualifiant les hommes mâles à l'exclusion des femmes. Le latin dira : "vir", qui donne viril, et virtus : le courage, lequel passera, toute l'antiquité durant, pour le privilège périlleux de la virilité. Est-ce à dire que dans la philosophie les femmes n'aient pas droit de cité ? Pas exactement, puisqu'il a existé des femmes-philosophes, chez les Grecs et les Romains, comme Hipparchia, la célèbre compagne de Cratès le Kunique. Et chez nous les femmes occupent très volontiers des chaires d'ensignement, avec compétence et capacité.  Mais les grands créateurs sont indéniablement des hommes. La place des femmes est plutôt, à considérer l'histoire de la philosophie, de confidente attitrée, d'inspiratrice, d'amante de corps ou de coeur, de  Muse. Voyez Lou Andreas Salomé, pour Nietzsche, Sophie Volland,  pour Diderot, Leontia pour Epicure, Hannah Arendt pour Heidegger. Ces femmes ont exercé une immense influence, quoique cachée, discrète et souterraine. Il en va de même pour nombre d'artistes fameux. Reste à déterminer le rôle de ces inspiratrices, en quoi elles sont l'Autre du philosophe, leur Ombre si l'on veut, et parfois leur secret Daïmon.

Le philosophe est cet homme (ce "vir") qui fait profession de désirer la Sophia, connaissance et sagesse, laquelle se profile à l'horizon de sa recherche. Quand vieillit la belle notion de Sophia, depuis Platon, l'objet de la recherche s'appellera : philo-sophie, cette image de tension  amoureuse vers la vérité.

Mais la vérité est femme, Nietzsche l'a suffisamment répété, et c'est l'évidence même. La féminité est ce nécessaire envers critique, cette contrariété nécessaire de la démarche, cet obscur Objet d'un désir inépuisable. L'homme philosophe est ainsi engagé, qu'il le veuille ou non, dans un dédale de questions et de sollicitations, de tentations et de tentatives, qui lui font mesurer la précarité indépassable du savoir, face à une énigme qui fuit à mesure. Démocrite désigne cette aporie d'une phrase : "la Vérité est dans l'abîme". Et Héraclite encore : "La nature (physis) aime à se cacher". Paradoxe d'un Vérité, qui, selon l'étymologie signifie le non-voilé (a-lètheia) et qui ne se présente que voilée. Elle se prête au regard, mais selon une politique du voilement qui la rend à la fois désirable, inaccessible et impitoyablement offerte. Car on ne saurait y renoncer sans abolir du même coup le projet philosophique.

Si le philosophe est bien ce "vir" supposé capable de virtus, de courage, encore faut-il dire en quoi consiste ce courage. Résistance à la douleur, maîtrise des passions, fermeté militaire, c'est là le discours de la tradition, de Héraclite à Descartes. Mais s'il y avait autre chose, jamais dit, toujours occulté, qui serait la capacité à se tenir face à l'Autre, de l'accueillir sans lui céder, de se déterminer soi-même dans un rapport d'harmoniqe contrariété ? Courage de voir, d'accueillir, de faire front tout en acceptant - quoi ? La féminité. L'être-femme, et de la femme, et de l'homme lui-même, dans sa ferme et tranquille masculinité.

Certains philosophes fuient, toute fesse rabattue, comme ce bon Kant qui construit un îlot de masculinité farouche : pas de femmes dans sa maison, un domestique mâle pour le réveiller, l'habiller, lui faire la soupe, le soigner quand il souffre, l'écouter quand il se sent trop seul. Modèle indépassable du célibataire puceau, ennemi juré du sexe dit faible. Et que craignait-il donc ? Son équilibre psychique était-il donc si fragile ? J'aime mieux, à tout prendre, notre cher Descartes national qui engrossa sa domestique entre deux lignes de son Discours de la Méthode. Ou Epicure, si bienveillant envers les esclaves et les anciennes hétaïres, accueillant tout esprit, sans distinction de sexe et d'âge, dans son Jardin philosophe, et cultivant savamment les plaisirs d'Aphrodite avec sa chère Leontia, elle-même, je crois, ancienne courtisane. Quelques uns se marient, comme Aristote, d'autres préfèrent les petits garçons et les éphèbes. D'autres encore, comme Diogène le Chien, trouvent un accueil chaleureux - et gratuit - auprès des filles publiques. Il faudrait rédiger un traité en trois volumes sur la libido des philosophes, cela nous mènerait aux arcanes secrètes de la pensée.

L'Autre, ce serait ce "continent noir" (Freud) de la féminité, le plus souvent refoulé, dénié, parfois forclos et clivé, plus rarement assumé. C'est que le philosophe se construit trop souvent un ermitage à l'abri de la foule, certes, mais de la foule des femmes avant tout. Il s'imagine volontiers que le corps est la prison de l'âme, et que le travail de pensée exige l'ascèse des sens et de l'imagination. Vieille tradition ascétique. Mais à quel prix ? Le refoulé fait retour, parfois très tard, comme chez ce brave Fontennelle, "au coeur de pierre", célibataire invincible, qui se découvre amoureux à quatre vingt dix ans, quand la "paix du slip" a de longtemps assuré sa virginité. Maintenant il est trop tard, il faudra se contenter de chastes leçons d'astronomie, quand la chair est trop faible pour d'autres ébats !

La question de l'Autre, c'est la question du Désir. Qu'est-ce qu'un désir philosophe ? Et pourquoi se décline-t-il au masculin, dans un entêtement pathétique? On peut supposer que le désir au féminin se dirige spontanément vers de tout autres objets.  Il y a bien sûr des exceptions. Mais la féminité, pour l'homme, est ce passage obligé, ce risque et cette chance, de franchir les frontières de la représentation, dans l'effroi sans doute, et l'éblouissement de l'"abîme". Platon réclamait du philosophe qu'il fût "chasseur de réel". Il ne croyait pas si bien dire.

 

     PS :Réfrénant mon premier mouvement de pensée j'écris "la féminité" et non pas le féminin : par une singulière ironie de la langue "le féminin" est un mot masculin!! Les Tudesques, plus futés encore, faisaient de "la femme" un neutre : das Weib". Ils ne concéderont la plénière féminité qu'à l'épouse légitime : die Frau, comme on dit "Frau Weber" : Madame Weber.

 

 

 

2 Objets du Désir, cause du désir

 

 

 

Quelle différence entre l'objet du désir et la cause du désir ? Ecoutons Spinoza : "Ce n'est pas parce qu'une chose est belle que je la désire, c'est parce que je la désire qu'elle est belle". C'est donc le désir en lui-même qui crée la beauté, transformant un objet quelconque en merveille. Il en découle également qu'on ne saurait attribuer aucune valeur à quoi que ce soit en dehors d'un désir qui le transfigure, le transposant du plan de la banalité ordinaire sur celui de l'exception. Désirer c'est ex-cepter, c'est à dire prendre en dehors, tirer à soin, déplacer, "métaphoriser". C'est aussi concentrer une énergie flottante ou latente sur un quelque chose qui devient soudain re-marquable, détaché, hors-plan. Ajoutons que le désir est une projection d'investissement psychique, une somme de travail pulsionnel, ou un agglomérat de tendances éparses, et d'images intérieures, inaperçues jusqu'ici, qui font alliance en s'unifiant dans un mouvement projectif. Stendhal parlera, au sujet de l'amour naissant, d'un travail de "cristallisation" : tout ce qui opérait souterrainement dans la psyché, toutes les attentes inassouvies, les espoirs et les craintes, la tendance et l'imagination, constituent de toutes pièces, autour d'un quelque chose dont la réalité nous est à peu près inconnue, une magnifique oeuvre d'art, comparable à ces rameaux chargés de neige dont les figures éblouissantes nous ravissent. C'est là le leurre spécifique du désir. Le désir croit se porter sur le merveilleux, mais c'est lui qui crée poétiquement, ou grotesquement, un merveilleux incompréhensible aux autres. Rien de plus étrange et saugrenu, à nos yeux, que la passion que nous ne partageons pas!

Mais revenons un instant à la question de l'objet. Nous pouvons aisément distinguer deux plans. D'abord celui de la consommation sociale et marchande. Objets de toutes sortes, toujours mirifiques, toujours plus ou moins décevants. Dans notre monde c'est une banalité de souligner le caractère erratique, flottant, manipulé, et presque désolant de la compulsion d'achat. Passons. Plus profondément on s'interrogera sur les objets de l'inconscient, plus difficiles à cerner, et plus déterminants. Freud découvre que l'objet se remarque par son caractère détachable, un détachable généralement imaginaire, sauf chez certains psychotiques qui découpent les corps dans le réel. J'ai longuement parlé du sein (l'enfant vit le sein comme une partie de lui qu'on lui arrache et qu'il veut retrouver). Les lèvres, la bouche, l'excrément, le pénis, le regard, l'oreille, ou plus exactement la parole, et toute autre partie du corps qu'un fétichiste estimera inestimable. On y ajoutera l'enfant. Et par la suite, d'innombrables objets de jouissance, des personnes globales, infiniment désirables, mais susceptibles d'être remplacées, par désinvestissement, perte d'intérêt, ou disparition. La vie psychique est une histoire quasi ininterrompue de déplacements d'objets. "Une de perdue, dix de retrouvées - ou de nouvellement crées". Selon la remarque si féconde de Spinoza nous ne cessons de rechercher, de trouver et de créer, et de perdre du désirable, selon une logique du déplacement, de l'attachement et du détachement qui a je ne sais quoi de troublant, comme si nous ne pouvions indéfiniment nous satisfaire du même objet. Certains trouvent la solution en Dieu : comme on ne risque guère de le rencontrer il ne risque guère de nous décevoir, ce qui nous met à l'abri de l'angoisse de l'insatisfaction, de la déception et du report indéfini. En fait, à y regarder de près, on finit par penser que dans cette algèbre l'objet du désir est relativement secondaire : il importe plus de désirer que de déterminer un objet précis. Tout objet s'use avec le temps, et il faut bien investir ailleurs. Mais pourquoi le faut-il ?

Avant de poursuivre cette recherche je voudrais expliquer un point que j'ai signalé en passant, et qui peut troubler le lecteur. L'objet se définit comme "détachable" : mais c'est une formulation freudienne assez approximative. Le regard est-il détachable? Métaphoriquement. De même pour la voix. Mais observons les enfants : "Papa, regarde, j'arrive à grimper!".  Voyez comme les enfants insistent, jusqu'à l'épuisement, pour arracher un regard au père, ou à la mère. "Maman, écoute-moi". Même remarque. Pour exister le sujet veut que l'autre lui prête, au sens strict, un regard, ou une oreille. C'est donc très légitimement que l'on classera le regards et la voix dans la série des objets de désir, que Lacan appellera les objets "a". Ce "a" ne désigne rien de particulier si ce n'est justement d'être un élément d'une série, dont les éléments sont plus ou moins interchangeables, ce qui, soit en passant, permet l'évolution psychique, et favorise la quête interminable des objets substitutifs. Reste un mystère que nous tenterons d'élucider plus loin : pourquoi le vagin n'est-il pas présent dans la série? Celui-là semble vraiment indétachable, quoi que l'on fasse. Il est vrai que si on peut arracher les bords d'un trou, on ne peut détacher un trou. Ici nous rencontrons un autre problème : à quel titre le vagin, s'il n'est pas un objet détachable, exerce-t-il pourtant la fascination que l'on sait ? Cette question nous mettra peut-être en mesure de réfléchir mieux sur la cause du désir.

Venons-en à la Cause. On croit généralement que l'objet est la cause. Un bel objet suscite notre envie donc il serait la cause très évidente du désir. Spinoza nous enseignait que nous réfléchissons à l'envers. L'objet, avons-nous dit, n'existe qu'en raison du désir qui le suscite et le pose comme désirable. Il faut remonter plus haut et se demander pourquoi il y a désir, prêt à se poser, comme un oiseau, de feuille en feuille. Qu'est ce qui fait que nous soyons, pour ainsi dire de nature, désirants, avant même l'objet qui donnera au désir son intensité ciblée, sa trajectoire spécifique et son élan? La réponse, depuis Platon, est bien connue : nous désirons parce que nous ressentons un manque.

Soit. Mais quel est ce manque ? D'un point de vue anatomique et physiologique rien ne manque si nous avons à respirer, manger, boire, éliminer, nous mouvoir et nous reposer. Le manque n'est pas physique si les besoins élémentaires sont satisfaits. Mais l'expérience nous montre bien qu'aucun homme ne se contente de satisfaire ses besoins et que dans la pire des situations il s'arrangera toujours pour déployer un intérêt vers autre chose que le besoin, comme ce SDF qui se privera de pain pour allumer une cigarette. Il y a toujours la sollicitation d'un "autre chose" qui nous fait prendre un minimum ou un maximum de risque - et pourquoi ? - si ce n'est à cause du désir. Nous voyons que pour l'homme, comme pour la femme, "ça n'est jamais ça, il y a toujours "autre chose", ou un "ailleurs" qui se met à miroiter comme promesse de bonheur. Comme si la réalité était à jamais insatisfaisante. "N'importe quoi, mais ailleurs, en dehors de ce monde" (Baudelaire). Mais s'agit-il bien de la réalité extérieure - thèse romantique ? Ne serait-ce pas dans la psyché elle-même qu'il faut chercher une faille originelle ? Lucrèce déjà remarquait que nous sommes comme des vases percés que rien ne saurait combler.

Il faut repartir du passage de l'état foetal à l'état postnatal. En naissant nous perdons l'accompagnateur de notre vie utérine, cette sorte de double avec lequel nous étions en relation, pas du tout la mère comme on croit souvent, mais à l'intérieur de la poche elle-même, les eaux, le placenta, toute une mouvance tourbillonnaire d'échanges sanguins, humoraux, aquatiques, nerveux et que sais-je encore. Nous étions une sorte de Tout-Un, dans le mélange indissociable du foetus et du placenta, mélange primitif - comme dans la mythologie grecque, le Chaos, d'où sortira la terre et le ciel, séparation originelle et fondatrice. Naître, on ne le dit pas assez, c'est se séparer du placenta (et bien sûr aussi des eaux et du cordon), et se vivre comme amputé d'une compagnie de neuf mois, frère perdu, soeur sanguine et consanguine, double mythique, ange déchu, démon interne, à la fois moi et l'autre - mais cet autre où est-t-il? Dans la réalité il passe à la poubelle, à moins qu'on ne le recueille pour des médications réputées efficaces en dermatologie. Autrefois on réservait au placenta un sort plus noble ; il était vénéré et consommé, ou placé en un lieu sacré. Chacun avait quelque part son "double" mythique qui était à la fois en dehors et en lui, comme une présence-absence chaleureuse et réconfortante, une "âme", un secours et un recours mythologique et thérapeutique. Remarquons en passant que le thérapeute, tout au fond des choses, n'est peut-être rien de plus qu'un tenant-lieu inconscient du double perdu, et que sa présence compte plus que ses discours, tel ce cas que raconte Ferenczi d'un patient qui venait pendant un an en séance sans jamais délivrer une parole, et qui déclara un beau jour, après un an de silence absolu, qu'il était guéri. Notre monde a totalement forclos cette question quasi mystique des doubles (anges, démons, demi-dieux, spectres, morts-vivants, fantômes etc), et place d'emblée nos malheureux bambins dans une situation d'isolement psychique, dont la mère croit à tort qu'elle en viendra à bout par la générosité du sein. Le sein est-il un équivalent comblan t? J'en doute. Il se construit peu à peu comme objet, et donc perd d'autant la qualité originelle de la Chose - et de la Cause.

La Chose, cette antériorité mythique, ce Kosmos perdu, voilà, nous le savons bien, la douleur originelle du mélancolique dont Freud disait justement qu'il ne savait pas ce qu'il avait perdu, dont il ne pouvait faire le deuil, au point de vivre à demi dans la réalité et à demi dans le songe nostalgique d'une cause impossible. Dans un déroulement moins pathétique l'infans découvre des objets substitutifs, toujours imparfaits, mais suffisamment bons pour y trouver une solide satisfaction compensatoire. Soit, le sein n'est pas la Chose, il n'en a pas le caractère total, universel, absolu et inégalable, mais souvent il est bon à téter, souvent rassurant et gratifiant, assez en tout cas pour y fournir un plaisir constitutif. Le désir est né, cette quête d'objet comme tenant-lieu de la Cause, de la Chose à jamais perdue, mais dont le miroitement inconscient continue de féconder l'existence dans la maintenance et la consistance du désir. A l'inverse, quel pourrait être le désir d'un mélancolique s'il est dans l'orbe indépassable, dans l'Ombre ténébreuse de la Chose, si ce n'est d'y revenir? IL entend, du fond de la tragédie sophocléenne ce mot terrible : " Le mieux est de n'être pas né./ Mais si c'est le cas/ Retourne aussi vite que possible/ A la demeure d'où tu viens". Heureusement, pour notre espèce humaine, la mélancolie est plutôt rare, ou du moins supportable chez la plupart qui préfèrent souffrir à mourir.

Résumons : la Cause serait la déchirure de la séparation, à la fois anatomique et fantasmatique de l'infans et de son enveloppement mythique. La Cause c'est la Chose perdue. A la place l'entourage offre ou n'offre pas, des substituts approximatifs toujours incomplets mais efficaces, le sein, la voix maternelle, l'odeur et la chaleur du corps maternel, les caresses, les chatouillements, l'attention, la maintenance douce et ferme, le holding comme dira Winnicoot, ou "la sollicitude maternelle primaire" avant que d'autres objets ne se constituent lentement selon un schéma évolutif propre à chacun. Le désir est né, les objets satisfont et ne satisfont pas, rien ne remplace la Chose, mais la vie est vivable. Et par une sorte de mirage la Chose qui était perdue se déplacera dans l'avant du futur, comme Paradis, comme Idéal, comme Retour à Dieu. Pour nous, agnostiques et pyrrhoniens, nous savons bien que si la Chose est perdue, rien ne la remplacera jamais, et que dès lors la vie, dans son tragique fondamental, est bien : "To be or not to be". A la différence du mélancolique qui diffère la mort pour mieux s'y engloutir, le tragique choisit la vie, mais sans aucune illusion de réunification.

PS : A titre de complément polémique je dirai que nous tenons là ce qui sépare de toutes religions et idéologies la position tragique dans son dénuement radical.

 

 

 

 

 

3  Fantasme et mélancolie (I)

 

 

La dépression est une panne du désir. Quand cette situation se prolonge à l'infini on parlera de mélancolie. Une vie sans désir, est-ce possible ? Si le désir se dérobe il faut supposer aussitôt que le fantasme, support ordinaire du désir, fait défaut. La mélancolie réaliserait-il cet exploit de faire survivre un sujet sans fantasme? Mais cela n'est guère concevable, quand on voit le rôle que joue le fantasme dans la vie psychique, assurant une liaison nécessaire entre le réel et le symbolique. On peut donc penser que plutôt qu'une absence de fantasme il s'agirait d'une sorte de dispersion, d'émiettement, d'éparpillement voir d'éclatement du noyau fantasmatique en une multitude de petites unités plus ou moins organisées, charriant une kyrielle de représentations et d'images mal liées, si ce n'est autour d'une sorte de fiction quasi délirante, de ruine, de culpabilité et de désagrégation subjective, ultime barrage contre l'appel de la mort. Que regarde donc le mélancolique dans l'obstination d'un regard sans expression, figé sur l'infini ? Je serais tenté de parler ici de fantasme blanc, dans le sens exact où André Green parle de psychose blanche : une fantasmatique sans consistance, flottante, quasi aérienne, comme ces chérubins qui traversent baroquement les tableaux de Botticcelli, entre deux nymphes également diaphanes, légères et comme flottant dans l'azur, irréelles comme des fleurs d'aurore, aériennes et séraphiques comme le paradis lui-même. Le fantasme du mélancolique a des allures d'aurore et de fin du monde : entre la naissance d'un désir impossible et l'apocalypse de toute vie, voici l'intervalle d'un quasi monde, fantomal et funèbre, traversé d'éclairs divins ou démoniaques : c'est le tableau réaliste d'une vie de mélancolique, jamais tout à fait réelle, jamais tout à fait délirante, flottant entre le désespoir absolu et l'extase d'une réalisation impossible.

 

 

                                     (2)

 

Ce éparpillement fantasmatique correspondrait assez bien à la structure trouée de la mélancolie : manque d'objet interne, d'unité interne, structure labile et flottante traversée sans fin par le jeu des identifications projectives et introjectives, livrée à la dictature incertaine et cruelle d'un autorité archaïque inconnaissable, flottement interminable de l'humeur. Le moi à l'image du fantasme, ou le fantasme à l'image du Moi, ou pseudo-moi, structure sans véritable noyau ni objet stable, condamnant le sujet à la ronde infernale des identifications impossibles et des déceptions inévitables ?

Question : comment fait-on pour traverser un fantasme inconsistant ? Un fantasme qui n'est pas même organisé et structuré en images, flottant, évanescent, labile et sans objet définissable ? Sans doute faut-il attendre quasi indéfiniment pour qu'un véritable fantasme puisse se constituer, ébauchant une structure moïque relativement consistante. C'est déjà un peu une victoire comme si le mélancolique rejoignait enfin la cohorte des "névrosés" ordinaires dont l'existence est organisée autour d'une ou de deux idées fixes, lassantes à souhait, mais assurant ce minimum de cohérence et de sens qui rend la vie vivable : réussite sociale, conquêtes amoureuses, renommée etc. Toute la gamme des passions ordinaires. Mais les gens qui vivent de ces riens ne s'en plaignent guère et considèrent leur vie inconsciemment répétitive comme parfaitement intéressante. Heureux névrosés !

Quant à notre mélancolique a-t-il quelque chance de salut ? Faut-il l'encourager à constituer ce fameux objet interne qui lui manque, à élaborer un fantasme consistant qui l'orienterait dans l'ornière normopathique, lui, l'amant de la "dérive" sans espoir? Qui en décidera ?

Heureusement il se trouve des mélancoliques étrangement créatifs qui, entre deux crises d'abattement, se livrent corps et âme à leur art et y livrent de ces étranges messages qui traversent les siècles. La beauté et la vérité se paient au prix fort.

 

                                          (3)

 

 

Le résultat le plus probant que nous ayons pu dégager de cette étude, pour le moment, c'est la différence de régime entre fantasme consistant et fantasme inconsistant. Précisons. La vie du pervers, par exemple, est toute organisée autour d'un fantasme central et inconscient qui semble être le déni de la castration maternelle. Dans le fétichisme la chose est particulièrement prégnante : le pervers ne s'intéresse vraiment qu'à une catégorie d'objets, par exemple les chaussures de femmes, ou les jarretelles, qui  fonctionne comme cause apparente du désir, et source exclusive de jouissance. L'objet en lui-même est parfaitement insignifiant. Il sert d' "analogon", pour parler comme Sartre, c'est à dire comme semblant objectal qui permet au fantasme de se positionner et de fonctionner. Cette chaussure est le pénis de la mère. Mais le pervers n'en sait rien, et continue interminablement sa ronde de jouissance et de déception, jusqu'à la perfection artistique pourrait-on dire. C'est sans doute le cas le plus explicite de ce que j'appelle ici le fantasme consistant : faire consister le phallus maternel, voilà qui justifie bien une existence et lui donne ce sens à la fois absolu et dérisoire qui est au coeur de toute recherche de sens. Le pervers est un religieux qui s'ignore. Il est la victime consentante d'une forme particulière du sacré, un officiant infatigable de la mystique du Sacré et de ses rites étranges. Il nous donne une belle image du Samsâra bouddhique : la ronde interminable du désir, de l'illusion et de la méconnaissance.

 

 

                                           (4)

 

 

L'analyse doit être nuancée pour la névrose. Car si en un sens la névrose est bien l'envers de la perversion, comme le soutenait Freud, les deux structures sont malgré tout bien différentes. Le névrosé rêve de perversion, comme fait inlassablement Sade dans sa prison, fantasmant et écrivant, mais sans avoir jamais les moyens de ses fantasmes. Si le fantasme du pervers est figé, celui du névrosé n'est pas très souple non plus, mais dans son histoire subjective il peut connaître des chutes et des effondrements qui sont autant d'occasions d'interroger la structure de base, et permettent, en théorie du moins, de modifier sa place par rapport au fantasme. De ce point de vue une dépression réactionnelle et passagère peut être paradoxalement une bonne occasion de modifier l'organisation psychique (voir Fedida : "Des bienfaits de la dépression"). C'est bien en quoi la névrose reste malgré tout l'image ordinaire de la normalité.

Dans la mélancolie, tout au contraire, nous avons vu se désagréger le fantasme organisateur, en tout cas en période de crise, avec cet étalement corrélatif, cette destructuration qui prêtent à toutes les issues imaginables : brusque inversion de l'humeur en état maniaque, automutilation ou autopunition, voire suicide en période dépressive. Rien de plus inquiétant que l'état d'un mélancolique qui brusquement se sent guéri : rémission, aggravation, inversion de l'humeur, suicide imminent ? On voit que cet ordinaire inconsistance du fantasme peut soudain "prendre", comme on dit de la mayonnaise, et provoquer un délire, ou induire des conduites à risque, soudaines, démesurées, irréalistes comme des achats en série, des déplacements soudains au bout du monde, des ruptures affectives, des actes de violence, voire des bouffées délirantes. On dirait, à la limite, que dans la mélancolie le renversement maniaque est presque fatal, comme si le sujet balançait sans fin entre le fantasme qui ne prend pas, ce qui le jette dans l'asthénie - et une soudaine solidification du fantasme qui le précipite dans des convictions quasi délirantes et des conduites dangereuses pour lui et les autres. Labilité, disais-je. Inconsistance, latence interminables avec, chez beaucoup, de brusques éruptions volcaniques dévastatrices.

Je ne sais ce qui est pire : l'état maniaque, l'état dépressif chronique, ou les alternances perpétuelles. Aujourd'hui, suite à la psychiatrie américaine, on classe par symptômes. On a tendance à négliger la recherche psychogénéalogique ou psychodynamique au profit d'une classification qui guidera l'action chimiothérapeutique. Du coup ces maladies perdent beaucoup de leur intérêt et de leur signification existentielles pour être rangées au musée international des symptômes cliniques. Où est passée la personne avec son histoire unique, sa subjectivité et sa souffrance indicible? Le rôle déterminant du fantasme, dans cette approche mécaniciste, est totalement scotomisé, et le sujet par la même occasion. C'est, paraît-il, une psychiatrie efficace. Peut-être bien. Je ne suis pas contre le médicament. Mais je doute qu'il soigne le fantasme, le désir et l'inquiétude d'exister.

 

 

 

 

IV Du Désir sans objet

 

 

La problématique du désir est largement parasitée par la question de l'objet. Ne demandez jamais : "Quel est votre désir ?". Le malheureux serait bien en peine de répondre, et dans l'embarras qui est le sien que peut-il faire si ce n'est énumérer en vrac tout ce qui lui passe par la tête, avec le sentiment d'une fâcheuse approximation. C'est cela et ce n'est pas cela. Dans le meilleur des cas il saura ce qu'il ne désire pas, encore que...Entre le désir et ses objets se faufile une faille que rien ne comble, et pour cause, puisque l'objet ne fait pas tout, ne peut être tout, frappé d'un manque à satisfaire, insurmontable. La sommation n'y changera rien, l'accumulation ne fait pas somme. De la sorte le jeu peut durer indéfiniment, dans une consommation-consumation indéfinie. Fuite métonymique, tonneau des Danaïdes.

On peut à l'inverse soutenir que "le désir est désir de rien" (Clément Rosset), que rien ne manque si ce n'est un objet imaginaire qu'en réalité on ne veut pas. Si bien que tout objet offert est instantanément dévalué, jeté aux orties, comme on fait pour les cadeaux de Noël qui nous embarrassent plus qu'ils ne nous agréent. Le désir serait sans objet, sans objet assignable, indéfiniment ouvert à ce rien dont on ne sait s'il est absence, béance, néant ou quelque chose. Ce rien relance tout aussi bien la métonymie que l'énoncé d'objets : rien, pas plus que quelque chose, ne satisfait. Si bien que dire "désir d'objet" ou "désir de rien" s'équivalent : le "rien" est indéfectiblement marqué de son étymologie, puisque rien en latin c'est la chose. Le rien c'est la chose inconnaissable, inassignable, éternellement dévaluée, glissante et métonymique.

La psychanalyse fait de cette dépossession structurelle sa recette. Aussi peut-on tourner indéfiniment dans le cercle de cette re-cherche, s'il est clair que chercher c'est tourner autour... d'un trou. Sauf à prendre acte de cette dé-raison, de ce fatal enchaînement. La conscience intellectuelle n'y suffit pas. Il y faut sans doute un série d'échecs, de ratages, de frustrations suffisamment poignantes pour déclencher un mouvement de recul. Avec le danger de voir s'écrouler le désir dans la chute universelle des objets. C'est ce qui arrive souvent dans le travail du deuil. Quel désir pourrait donc renaître quand tout est dépeuplé ?

Je ne sais comment cela pourrait se faire. Je ne vois nulle recette à ce décours. Il se trouve que certains sombrent dans la mélancolie alors que d'autres opèrent un revirement spectaculaire. Et quel serait ce revirement ? Les objets d'investissement sont désinvestis, et pourtant le désir est toujours là, soit que de nouveaux désirs aient fait leur apparition - avec le risque d'avoir à revivre le même scénario - soit que la structure ait été radicalement modifiée. 

Ce changement est-il concevable? Risquons une hypothèse. Depuis Platon nous pensons le désir en terme de manque. Manque de beauté, manque de vérité, manque de l'Autre, si bien que notre psyché est tenaillée par une aspiration sans fin vers ce quelque chose d'inaccessible qui ferait le plein, qui rétablirait un Tout. Ce schéma est évidemment aliénant. Il hypostasie un fait de langue : penser « désir » c'est penser « désir de... ». L'objet passe au premier plan, stérilisant d'emblée ce que le désir pouvait avoir d'original, de singulier. Le futur, supposé apporter ce qui manque, écrase le présent. "Ne vivant pas, nous espérons de vivre". Cette tension funeste se retrouve dans tous nos projets de bonheur, s'il est fatal que le bonheur est toujours à venir, se dérobant à mesure, comme la ligne d'horizon. Pour en finir il faut commencer par détruire radicalement la notion de bonheur, la chasser de notre philosophie, comme de notre conception de l'existence. "Vivre au gré" dira Tchouang Tseu. "Conatus" dira Spinoza. "Plaisir constitutif" dira Epicure.

Qu'est-ce à dire ? Retournement de la temporalité : le "conatus" désigne non un mouvement vers le futur mais un effort de persévérer dans son être, en ce présent même qui est présentement en moi : non se projeter dans l'espoir et la crainte, passions tristes, non pas halluciner un futur de bon-heur (de bonne chance) mais s'établir vivant et désirant dans le présent, considéré comme effectif, réel, constituant en acte la totalité du réel. C'est bien autre chose qu'une pâle invite au "cueillir le jour" de l'hédoniste. C'est au sens strict une ré-volution s'il est patent que toute notre grammaire, notre dictionnaire, notre langue, et notre culture même nous condamnent à sentir, penser et agir sous l'aplomb du futur. Non plus désir de, mais désir dans l'instant, conservation, persévérance dans l'être, continuation sans projet, sans intention particulière, sans effort et sans volonté. Coïncider au mouvement du monde, trouver son repos et sa joie dans l'instant vécu comme totalité, comme somme de toutes les sommes, actualité indivise de la totalité. René Char dit quelque chose de cela en définissant la poésie comme "désir demeuré désir". Non une tension de plus vers l'inaccessible, mais ouverture accueillante à ce qui ne cesse d'advenir dans la processivité infinie du monde.

Que nous voilà loin du romantisme, de l'hédonisme, du nihilisme ! Epicure le dit à sa manière : quand la douleur est supprimée, ce n'est pas l'ennui, le banal état de non-souffrance, la simple accalmie entre deux orages, mais le plaisir constitutif, le plaisir entier et total d'être en vie, et sentant, et goûtant, et pensant dans la vie universelle. Le désir constitutif c'est l'autre face du plaisir, sa condition, son début et sa fin. C'est bien ainsi que j'entends l'éthique véritable.

 

 

 

5 Du Désir constitutif

 

 

Il n'existe pas de terme adéquat pour désigner l'être humain en sa globalité singulière. Comment dire en effet l'unité-totalité alors que toute la tradition s'est échinée à produire des clivages, entre le corps et l'âme d'abord, puis entre corps organique et corps érogène, entre conscient et inconscient, moi de réalité et moi de plaisir, moi et surmoi, moi et ça, désir et passion, et le reste à l'avenant. Ces modélisasions ne sont pas sans intérêt dans leur domaine propre, mais elles épuisent l'intellect, le privant de toute possibilité de saisir concrètement la personne en son déploiement original. On essaie de ruser avec la difficulté, on parlera par exemple de "psychosomatique" ou de "corps-esprit", mais ces assemblages farfelus, censés rétablir l'unité, ne font que souligner la coupure. Il faudrait un terme à la fois englobant et neutre, comme était l'"anthropos" des Grecs, ou l'"homo" des Latins. Je ne puis dire l'"homme", en français, sans préciser que la femme y est incluse, ni "la personne", en raison de la dimension morale qui y prévaut. "Individu" conviendrait assez bien, puisque "in-dividu" souligne bien qu'il est impossible de diviser entre corps et esprit. Mais nous opposons spontanément individu à société. On pourrait dire "sujet", le sujet de la grammaire, qui est agissant ou pâtissant, mais "sujet" a fini par désigner uns instance spécifique de l'inconscient, opposé au vouloir conscient. Quant à poser, comme fait Lacan, le "parlêtre", c'est privilégier indûment la fonction du langage. Reste donc bien l'"être humain", à défaut de mieux, encore que nous puissions suspecter que cet "être" n'en possède qu'à titre métaphorique.

Là où échoue la pensée, l'activité peut nous réconcilier avec la vérité. Il est bien vrai que c'est globalement, d'un seul tenant que je respire, toutes fonctions mêlées, en un acte unitaire et total. Pour le vérifier il suffit de suspendre longtemps la respiration : je mourrai "totalement", "corps et âme", de manière indivise. Les fonctions vitales se moquent bien de nos répartitions de méthode. De même pour l'alimentation et la boisson. Et quand nous jouissons, est-ce le corps qui jouit, ou le psychisme, ou les deux, ou, mieux encore, l'unité indivise de l'être tout entier ? C'est bien pourquoi Epicure parle du plaisir comme d'une expérience totale, "principe et fin de la vie heureuse". Le plaisir, quand il est véritable, nous fait goûter l'unité in-dividuelle, rassemblant dans le même acte la totalité des fonctions organiques et psychiques. La distinction classique de l'aponie et de l'ataraxie n'a plus cours dans cette apophanie gratifiante qui nous donne la sensation, le sentiment, et l'idée de l'unité retrouvée. "Une olive, un verre d'eau, je suis l'égal de Zeus".

Si l'on écrit pour faire des livres il est inévitable qu'on se coupe en deux, entre l'état présent et l'anticipation d'un futur qu'on veut glorieux. De là, tension, crispation sur les moyens en vue du résultat, espoir et crainte. Rien de pur, rien de spontané. Cela sent la sueur. Et pourquoi tant de fatigue? L'esprit prétend dominer le corps, l'asservir à un projet. Mais quand toutes ces passions de montre se sont éteintes, et que subsiste un désir d'écrire, l'acte sera quasi contemporain du désir. Je m'assoie à ma table, j'allume ma pipe, je gouste la tendre fraîcheur des feuilles qui libèrent leurs saveurs, je regarde, rêveur, mon clavier d'ordinateur, je rêvasse, je bavasse, et puis viennent les premiers mots, qui chantent dans ma tête, et la main se met en mouvement, et le corps s'oublie dans l'activité, se fait chair et esprit, et langage, et sentiment, et idée, et c'est d'un même mouvement, d'un seul mouvement, que "je" m'engage dans la page, et les mots courent sur le clavier, et je ne sais plus qui écrit au juste, toutes facultés emportées dans cet étrange tourbillon d'invention, de narration, de récitation, de perlaboration. Où donc est le "sujet" ? Mais quel sujet, quand sautent toutes les catégories discriminantes, et que l'"être" chevauche le vent ?

Il m'est assez souvent arrivé d'éprouver semblable naufrage dans la parole, emporté par le flot du discours, inspiré par je ne sais quel Eole souverain, les mots affluant, dansant, courant comme les vagues de la mer. Je ne sais si c'est "je", ou moi qui parle ou écris, ou quelque génie marin échappé des profondeurs, le daïmon je suppose, dont je suis l'heureux hôte irresponsable !

Ici je ne me vante pas. Les choses se passent comme je le dis. Je voulais simplement montrer que c'est la pratique, et elle seule, qui nous fait découvrir, ou plus exactement vivre la vérité. Humble et merveilleuse vérité de l'unité indissociable de l'"être humain" s'éprouvant comme "désir demeuré désir".

 

 

6 Profondeur et surface : SAPPHO

 

 

La poétique de l'amour, chez Sappho, se développe selon deux axes radicalement opposés. La passion d'abord, pathos de la chair, omniprésente, douloureuse et exaltée. Dans l'acmé de sa souffrance la poétesse exprime sans fard l'attente anxieuse, le désespoir, la jalousie, l'allégresse sans mesure : les émois travaillent le corps en profondeur, agitent les "phrènes", déchirent le "kardia", révulsent le "thymos, et ce sont les pleurs, les sueurs, les frémissements, et jusqu'à ces "nausées" qui expriment  la déroute des fonctions, la rupture, l'éruption dans un corps livré à l'extase ou à la fureur. Physiologie volcanique : le pathos des profondeurs brise l'unité de façade, déchire l'enveloppe, remonte en laves incandescentes inondant la surface. Et ce sont les membres qui s'affolent, la voix qui se brise, les paroles qui se brouillent, la nausée au bord de la syncope.

Cette fameuse nausée a toujours intrigué et rebuté les traducteurs. Cela ne fait pas très poétique, mais c'est l'expression indiscutable de la vérité. Il y a quelque chose de l'écoeurement dans la panique du coeur, "dans ce coeur qui s'écoeure" comme le dira si justement Verlaine. Mais la nausée c'est aussi un signe classique de la grossesse. Sappho, à sa manière, n'est elle pas éternellement enceinte de ses amies-amantes, enceinte de l'amour qu'elle leur porte en Aphrodite ? Grossesse éternellement stérile, puisque toutes elles partiront, qu'elle rejoindront un promis, et qu'elle, Sappho, n'est rien de plus qu'une éducatrice, dont le rôle même exige qu'elle soit abandonnée ? Sappho c'est l'éternelle amante, l'éternelle abandonnée.

Elle les forme à l'amour, mais elles, demain, partiront, se marieront, et c'est avec angoisse que Sappho évoque l'époux fruste qui étreindra, creusera, sillonnera, labourera ce joli corps d'adolescente, déflorera cette jolie fleur. Ah l'injuste sort, l'amer désir qui vous laisse comme une coquille vide sur le rivage !

Et Sappho, se voyant dans le regard de ces filles, se regardant sans complaisance avec le scalpel de la vérité, se voit telle qu'elle est, ou du moins telle qu'elle pense être vue : froissée, fripée, pâle et défaite, hagarde et pocharde, rougissante et sans voix, une vieille femme, "une vieille peau". Car c'est à la peau que va le désir, la peau jeune et fraîche, et c'est de la peau vieillie et flétrie que le désir se détourne. Tout, décidément, conspire à les éloigner de moi, et l'âge, et le mari, et ma fonction enfin, qui est, non de les garder, de les aimer, mais de les former pour un autre !

Et voici l'autre dimension de l'amour, en tout point opposé au vertige des profondeurs : la beauté des surfaces. Et cette beauté-là, c'est en elles, ces jeunes filles adorées, en elles seules qu'elle brille, dans leur "eidos", leur aspect, leur forme apparente, dans l'incarnat léger de leur peau. Car la beauté c'est la forme, c'est le visible externe, c'est la splendeur miroitante de la peau, c'est la continuité sans faille d'un tissu souple, mobile, où jouent l'ombre et la lumière, dans cet éclat irisé d'une enveloppe parfaite, dissimulant à tout regard les sombres agissements des profondeurs. Corps sans organes, sans fonctions, sans sueur et sans larmes, sans intériorité, comme la surface d'une mer calme, pure présence du miroitement, beauté absolue. Et toutes ces Atthis, Gyrinnô, Mika, que sont-elles sinon de pures répliques d'Aphrodite, la toute belle, l'éternelle jeunesse du désir ?

Sur la peau joue la lumière comme sur la surface d'une mer calme, comme au ciel les doux nuages sans épaisseur qui vont et viennent sans altérer l'éternité du ciel. La beauté c'est cela : une légère variation dans l'éternité, juste de quoi percevoir l'immuable splendeur.

De là une érotique de la surface : miroir et miroitement, regard, doigt délicat, main aimante, et cil épousant la surface, sans violence, sans effraction jamais. Sans sexe, si le sexe est coupe et découpe dans le corps. Nulle intériorité, nulle profondeur, loin des mélanges obscènes, des mixions organiques, des ténèbres et des moiteurs de la profondeur. La beauté est effet de surface, rien que surface.

La volupté est sans conséquence. Hors génitalité, hors souci de génération et de reproduction. Hors institution. Inventivité et gratuité du désir.

L'épicurisme développera, dans un autre contexte, une égale ad-miration des effets de surface. Voyez Epicure : ce que nous percevons ce sont des "eidola", des répliques, des membranes infiniment fines qui se détachent des objets, voyagent dans l'air à des vitesses inconcevables pour venir frapper nos terminaisons nerveuses, provoquant ces "phantasia", images mentales dont nous avons toute raison de les penser conformes à la réalité. Lucrèce parlera abondamment des simulacres de l'amour, des troubles qui nous saisissent, même en rêve, au spectacle d'un beau corps, et comment, au plus vif de son émoi, le jeune homme mouille sa couche sous la brûlure du désir. Ce ne sont pas les choses qui nous émeuvent, ce sont leurs idoles, leur simulacre, leur apparence sensible, leur peau, '"leur incarnat léger qui voltige dans l'air". Plutôt que de condamner, de nous fâcher, rendons grâce à la nature sensible de nous émerveiller, encore et encore !

Leçon de vie : quand la profondeur remonte à la surface, c'est le trouble, la "taraxie", la terreur de l'illimité, le devenir-fou des organes, le khaos et l'aorgie, cannibalisme, inceste et monstruosité. De ceci la poésie de Sappho témoigne sans fard. Mais en contrepoint elle nous fait rêver à l'infini. La beauté est le remède, et la beauté s'offre sans partage. Mais aussi elle ne se peut retenir : l'aimée est toujours déjà perdue. Il faut aimer la beauté, sans rien garder, alors elle revient toujours.