VII

 

                           Epicure à Onésicrite, salut.

 

 

 J’ai eu l’heureuse surprise d’apprendre que tu as pris la peine de lire mon Traité de la Nature et que tu en as, dis-tu, goûté l’excellence de style, la vive sobriété, et la forte cohérence. Tant mieux, mais l’essentiel n’est pas là, comme tu me le fais d’ailleurs sentir plus loin dans ta lettre, qui soudain exprime avec le plus vif embarras une série de réserves et de doutes sur le propos général, comme si tu craignais de me vexer en me portant quelque critique philosophique. Mais quoi, ne sommes nous pas philosophes tous deux, et à ce titre amants de la vérité plus que de la bienséance ? Je n’attendais nullement que tu approuves mes idées sur la Nature, mais j’espérais au moins que tu les lirais avec attention pour éviter de les déformer en les présentant à autrui.

Nous utilisons, toi et moi, le même mot : nature. Mais je me demande si nous parlons bien de la même chose. A te lire je crois entendre les vieux radoteurs socratiques qui invoquent je ne sais quelle providence bienfaisante, je ne sais quelle divinité supérieure responsable de la marche du Tout, et qui veillerait paternellement sur ses enfants. On croit entendre les hiérophantes des Mystères d’Eleusis, clamant sur tous les tons les merveilles de la divinité et la sagacité des dieux immortels. Pour un peu tu irais à Delphes consulter la Pythie, et en recueillir précieusement, comme ton maître Socrate, un label de sagesse. Je croyais toutes ces billevesées définitivement mortes et enterrées, mais je vois qu’il est toujours d’impénitents nostalgiques de la superstition pour se pavaner de par le monde, et s’auto proclamer hérauts de la Divinité !

Pourquoi je parle de Socrate ? Mais Socrate n’était-il pas le maître d’Antisthène, le fondateur de votre secte ? Et Antisthène déjà se faisait fort de mépriser les coutumes et les lois au nom de je ne sais quelle « Nature » originelle, dépositaire de la vertu, de la simplicité, et de la vérité ? N’est ce pas Antisthène qui déclarait que le véritable Zeus n’est pas celui de la religion populaire, mais le souverain de l’univers, unique principe de la vérité et de la vertu ? Votre « nature » n’est pas autre chose qu’un entité divine, et votre philosophie n’est qu’une religion.      

         

J’ai connu, et admiré votre illustrissime Diogène, l’homme au tonneau, le chien aboyant et tonitruant, le va-nu-pieds de la provocation, capable de tenir tête à Alexandre en personne. Grand homme, assurément, ce Diogène, d’un courage et d’une intégrité indéniables. Mais aussi, quel saltimbanque ! D’où pouvait-il bien tirer cette incroyable arrogance, cet aplomb titanesque, cette démesure dionysiaque, si ce n’est d’un délire religieux ? Lui aussi, comme Socrate, se prend pour un élu de Zeus, un prophète inspiré, un intermédiaire entre les dieux et les hommes ! Dans tout cela je ne vois rien qui rende compte de la véritable nature des choses, je ne vois que forfanterie, délire, manie interprétative, échauffement de la bile, exaltation et mégalomanie. Je ne te cache pas mon sentiment. Je n’aime ni les dévots, ni les prophètes, ni les exaltés, ni les mystiques, et encore moins les poètes qui font commerce des radotages et des chimères.

 

Non, Onésicrite ! Reviens donc au témoignage des sens ! Si les sens nous trompent que nous reste-t-il pour connaître la nature, pour y vivre et y prospérer ? La Raison, diras-tu. Mais que peut une raison qui dépend étroitement des sens, qui ne peut avancer sans l’appui préalable de la sensibilité, et qui chez certains de nos faux sages, engendre les pires monstruosités ? Que nous montrent les sens : rien que des corps, tantôt lourds, tantôt légers, chauds ou froids, volatiles ou solides, ou gazeux, ou liquides, des corps aux formes multiples et variées, des corps qui naissent et qui meurent, des ensembles instables, des agrégats éphémères livrés aux chocs d’autres corps tout aussi éphémères et changeants, rien que des corps, mon cher Onésicrite, et dans ces corps d’autres assemblages corporels, d’autres combinaisons innombrables, à l’infini ! Corps mortels que les étoiles, rien que des corps, pas des dieux, - corps mortels que la lune, la terre et le soleil, corps mortels que la mer, la montagne, les fleuves, les plantes, les animaux ! Corps mortels que les hommes, rien que corps, et l’âme elle même est corps, corps fin, subtil, gazeux, impalpable et invisible, mais corps toujours ! Et corps ces dieux que vénère la religion populaire, mais corps lointains, errants dans les intermondes, sans souci de nous, corps bienheureux si tu y tiens, et corps immortels ! Nulle part je ne vois de principe divin dans ces mondes dispersés à travers l’infini du vide, nulle part de Providence ou de Destin universel, de volonté supérieure. Je ne vois que corps dans le vide, corps formés d’atomes invisibles et subtils, corps dansants dans le tourbillon des univers, et des univers multiples, et ces univers sans nombre naître et se dissoudre dans l’immensité du Tout.

Et surtout ne me dis pas que Zeus  a créé le monde pour notre confort et notre bien-être ! Où donc vois tu cette harmonie dont on nous rabat les oreilles, cette bonté de la nature aimante et maternelle, où vois-tu que toute chose au monde concourt au bien général ? Et que fais tu de la souffrance des êtres sensibles, hommes et animaux de toutes sortes, qui naissent dans la douleur, s’efforcent de sauvegarder leur misérable vie, et finissent tous par se décomposer, retournant à la poussière des atomes dans le vide ? Un sens ? Mais où donc vois-tu un sens dans cet univers livré au hasard des combinaisons, et dont la seule règle semble une sorte d’isonomie, de principe de conservation de l’ensemble au détriment des corps composés, tous voués à la décomposition.

 

Non, mon cher Onésicrite, je ne saurais partager vos thèses mystico-superstitieuses, votre religiosité diffuse et ambiguë, vos nostalgies delphiques ! Et je crains fort que le « divin Socrate » n’ait corrompu pour longtemps l’amour de la vérité ! Car enfin, tous ceux qui s’en réclament, les Platon, les Aristote, les Aristippe et les Antisthène, les Diogène et les Cratès, et maintenant cette stupide secte du Portique qui prétend renouer avec l’enseignement d’Héraclite d’Ephèse, tous autant qu’ils sont ne font autre chose qu’obscurcir les esprits, et préparer le retour de la réaction. Moi seul, hélas, ou presque, dans ce monde d’incertitude, mais aussi de libertés nouvelles, moi seul, avec Pyrrhon d’Elis, et nos amis démocritéens, nous témoignons d’un avenir possible de la liberté philosophique.

Je t’ai parlé sans ménagement. Mais je veux, en ces choses cruciales, ne céder à aucune chimère, ne cultiver aucune illusion, n’admettre aucune consolation, je veux voir la vérité en face, prendre l’exacte mesure du réel, et vivre fièrement en philosophe, assuré pour finir que la paix de l’âme découle nécessairement de la juste compréhension de la nature.

 

 Porte toi bien. 

 

 

                                                       VIII

                                       Epicure  à  Critobule, salut.

 

 

Enfin une longue lettre de toi, et riche de renseignements ! Sais-tu que nous nous inquiétions beaucoup à ton sujet ? Notre joie n’en est que plus pleine et plus vive! Nous sommes heureux, ta mère et moi, de te savoir en bonne santé, jouissant de ta jeune liberté, heureux de tout ce qui t’arrive de neuf et d’extraordinaire en ces lointains pays ! Je te sens dans ta lettre frémir d’impatience, de fierté, comme si tu voulais avaler le monde. Et comme Alexandre tu te précipites au devant des dangers, ivre d’enthousiasme sacré, comme possédé d’une inextinguible frénésie de conquête et de nouveauté. Et pour un peu tu éclaterais en sanglots, comme Alexandre à qui Anaxarque enseignait la pluralité des mondes : « Ah que de mondes dans l’univers que je ne conquerrai jamais ! ».

Pourtant, de ci de là, je vois poindre dans tes récits une once de mécontentement, une discrète mais réelle vague de tristesse. La réalité de la guerre ne serait-elle pas à la hauteur de tes espérances ? Tu te plains de courir sans trêve par monts et par vaux, de désert en désert, réduit, pour toute bataille, à quelques misérables échauffourées sans gloire où vous perdez à chaque fois de valeureux fantassins sans pouvoir rendre raison à un ennemi qui se dérobe sans cesse et qui n’apparaît que pour disparaître aussitôt, après avoir lancé quelques traits mortels auxquels vous n’avez pas le temps de répondre. Cela est bien décevant, bien humiliant, bien décourageant ! Tu espérais une immense bataille avec tambours, chars, infanterie et cavalerie, tu brûlais d’en découdre au milieu de cette phalange macédonienne unique au monde, tu rêvais de faits d’armes glorieux, dignes d’Achille et d’Homère, et te voilà réduit à quelque opération de police municipale !

Sans être stratège je puis te dire que la nature de la guerre a changé du tout au tout. Lorsqu’ Alexandre envahit l’Asie, Darius crut bon de lui opposer une immense armée d’un million d’hommes, ramassés comme du bétail au champ, expédiés de force sur le front, forcés d’avancer à coup de fouet au devant de l’ennemi. Alexandre n’avait que trente mille hommes, mais c’étaient de redoutables guerriers que rien ne faisait trembler, surarmés, emportés par l’enthousiasme et la certitude de la victoire. Darius opposait la quantité à la qualité. Il n’avait pas compris la nature des choses. Il oubliait que le fer traverse sans peine la peau tendre, fût-ce celle d’un monstre mythologique. Et chaque fois qu’il opposa son armée à l’armée d’Alexandre il fut défait sans bavure. Alexandre était le dernier des héros, le plus grand sans   doute, et le plus insensé. Mais cette époque est révolue.

 

Ce que tu me décris confirme amplement mes intuitions. Nul ne peut s’opposer à la phalange macédonienne. Eh bien, on se gardera bien de combattre en plaine, d’exposer l’armée à la furie destructrice de la phalange. On choisira des lieux écartés où aucune armée ne peut manœuvrer, on lancera de ci de là de petites escouades d’archers mobiles contre des groupes de soldats isolés, on répartira les divisions à l’infini, et ainsi la phalange, l’ invincible phalange ne rencontrera jamais personne, tournera en rond dans le désert, s’épuisera en pure perte. Guerre des lâches diras-tu. Peut-être, mais efficace, et irrésistible à terme. Et si votre phalange se mêle de prendre une ville d’assaut, ce qui était d’usage jusqu’ici, l’ennemi se mêlera sans vergogne à la population civile, sans uniforme, sans arme apparente, et résistera indéfiniment. Il vous faudra prendre quartier par quartier, rue par rue, maison par maison, et la nuit l’ennemi occupera les bâtiments que vous aurez conquis le jour. Disséminés, introuvables, irrepérables, ils vous harcèleront, sans trêve ni repos, et toutes vos armes et vos techniques de guerre seront sans utilité aucune. Vous déciderez de raser la ville, mais alors il vous faudra marcher dans des fleuves de sang, massacrer femmes et enfants, adultes et vieillards, un à un, et vous couvrir pour l’éternité d’une honte abominable. Oui, mon cher Critobule, le temps de l’héroïsme est passé. Crois moi, rentre au pays dès que tu en auras la possibilité. D’autres aventures, plus nobles et plus dignes t’attendent. Et ton père lui-même ne saurait te donner meilleur conseil, lui qui fut certes un guerrier, un admirable défenseur de la Cité, mais qui jamais n’aurait consenti à salir son nom dans un indigne massacre.

Tu me diras que pour l’heure tu n’as massacré personne et que je te fais un procès inique. Tu as raison. Pour le moment tu gaspilles ton courage dans de misérables chasses à l’homme. Mais je crains d’avoir raison à terme. Quand vous serez dans les terres de Sardanapale commencera la vraie chanson. Puisses-tu avoir la chance de choisir quand il en sera encore temps. Il n’y a nul déshonneur à se tromper, à fuir l’abjection et à sauver sa vie.

Mais permets-moi de rire un peu à tes dépends. Tu me dépeins avec force détails la beauté enivrante de ta jeune esclave, cette belle phénicienne aux cheveux d’ébène, tu évoques avec suavité la douceur de sa peau, la fragrance charnelle de son parfum, la volupté infinie de vos ébats nocturnes. Et tu m’en parles avec ce petit air de provocation, cette touche à peine sensible de dédain à l’adresse d’un oncle que tu crois à jamais inapte aux plaisirs d’Aphrodite. C’est de bonne guerre. Tu sens mon ironie amusée, et tu me renvoies un petit bouquet de sarcasmes à peine voilés. Merci mon neveu ! Mais sais-tu bien à qui tu as affaire ? Moi aussi j’ai brûlé jadis aux flammes de la passion, moi aussi j’ai brûlé mes nuits à de fastueuses orgies d’amour. A cela rien que très ordinaire. La jeunesse se consume dans les flammes, et c’est ainsi à chaque génération, selon la loi de l’universelle nature. Mais l’âge mûr lui aussi a ses plaisirs. Pour moi je ne condamne que la passion, qui nous enchaîne à l’autre, qui nous rend dépendant et débile comme un enfant, qui ruine notre santé et notre raison, qui nous réduit en esclavage et finit par nous faire perdre tout plaisir de vivre, entre l’angoisse de perdre la bien-aimée et le désir de l’étrangler. Mais quoi ! La passion est une maladie de l’âme, et peut-être la plus forcenée de toutes. Par le chien ! tu n’en es pas là, et je te vois avec satisfaction goûter sans retenue aux voluptés de la chair, selon l’ordre de la nature, et chérir ce beau corps, et cette belle image, et le plaisir des sens, et l’apaisement après la faim. Tant qu’il n’y a pas d’attachement maladif, tant que tu te sens libre et capable d’aller où bon te semble je n’y vois rien à redire. Sois heureux, mon cher Critobule, et crois bien que si je te plaisantes à l’occasion, c’est avec une profonde tendresse car il n’est pas d’homme plus désireux de ton bonheur que je ne le suis.

                                     

Porte toi bien. 

 

 

 

                                                         IX

 

                                              Epicure à Xanias, salut.

 

 

 Non, mon cher Xanias, tu ne m’importunes en aucune façon lorsque tu me demandes quelque éclaircissement sur la doctrine des passions. Je ne vois pas de meilleure manière d’occuper mon temps que de le consacrer à la méditation ou à la conversation. Et dans notre cas c’est tout un. En te  parlant je poursuis simplement et plaisamment cette interminable et sublime méditation qui s’appelle philosophie, qui fait la plus grande joie de notre vie. J’ai toujours soutenu, et je soutiendrai toujours qu’il n’est meilleure occupation pour un homme libre que de travailler à son bonheur, et que cette pratique est la philosophie même. A quoi nous servirait la sagesse si elle ne pouvait guérir nos maux et nous assurer la paix de l’âme ?

Tu me demandes pourquoi je tiens la crainte pour la première des passions, et le premier des maux. La chose me paraît assez évidente par elle-même. Qu’y a-t-il de plus pénible, de plus contraire au plaisir et à la liberté que la crainte des dieux, la crainte de la mort, la crainte des châtiments éternels ? Celui qui désire craint de ne pouvoir conquérir  l’objet d’amour. Celui qui possède craint de perdre ce qu’il croit posséder. Et chacun court aux affaires, aux occupations de toutes sortes, et la vie se passe à se préparer à un bonheur qui ne vient jamais, et qui, s’il arrivait, serait gâté par la peur de le perdre. C’est ainsi qu’un amant n’est jamais heureux, balançant sans fin entre l’espoir et le désespoir. Tout cela tu le sais déjà, et il est inutile d’insister.

 

Ce qui est plus problématique c’est l’origine de la crainte. Je vois la  crainte aussi bien chez l‘animal que chez l’homme, et sans doute faut-il être un dieu pour en être dispensé. Mais laissons-là les dieux. Tout ce qui vit, vit dans la crainte, et le lion lui-même, ce héros invincible, peut à l’occasion redouter la présence de l’homme. Je regarde naître un petit animal ou un petit homme. Que vois-je ? A peine séparé de sa mère il pousse un grand cri de détresse, il tremble de tous ses membres, il est comme affolé de cet air froid qui le traverse et déchire ses poumons, de cet espace soudain largement ouvert qui l’agresse, et de ces multiples sensations qui le piquent dans sa chair. La naissance est souffrance, crainte et tremblement. La naissance est cette séparation violente qui ouvre toutes grandes les vannes de l’angoisse. La vie elle-même a quelque chose de cruel, dont on ne se remet jamais tout à fait. Aussi passons-nous notre temps à recréer autour de nous des bulles de sécurité, de petits mondes organisés, des cellules de bien-être pour survivre et nous développer. Dans l’enfance c’est la mère, puis le père qui écarte les dangers. Puis l’enfant grandit et doit veiller à sa propre sécurité, se forger des armes, développer ses ressources, et découvrir ses pouvoirs sur la nature. L’homme peut grandir parce qu’il dispose d’une vaste intelligence, qu’il doit et peut développer encore, pour assurer sa sécurité dans un univers qui ne l’a pas spécialement favorisé. D’où la nécessité de la philosophie. Connaître l’ordre des choses, comprendre la mesure du réel, découvrir les lois de la nature, c’est pour nous le seul moyen de nous tailler un monde à notre convenance. C’est la connaissance qui peut vaincre la peur. Aussi faut–il s’appliquer sans relâche à l’étude de la nature, tant des choses, des étoiles ou des animaux, qu’à notre propre nature, pour tarir la source de nos craintes, guérir nos passions, réguler nos désirs, et nous assurer un plaisir durable. Le sage est celui qui a vaincu la peur, extirpé ses délires, réglé son imagination, et qui construit, avec l’ami, un monde à sa mesure, confraternel et paisible, loin des rages de la foules et de la colère des tyrans.

Tout cela, mon cher Xanias, tu le savais déjà, mais il est bon de reprendre les choses à la racine, et de retrouver par la pensée l’enchaînement nécessaire des idées. Je ne doute pas que toi et tes amis vous pratiquez avec ardeur la véritable philosophie et que vous êtes déjà fort avancés dans la quête du bonheur. Ma pensée et mon affection vous accompagnent en tous lieux. Portez-vous bien.