XIX

 

                                     Epicure  à  Critobule, salut.

 

 

Décidément, mon cher neveu, tu te fais de ton barbon d’oncle une bien triste image ! Tu me vois rance et nécrosé jusqu’à la moelle, incapable du moindre frisson de volupté, comme si tout souffle de vie avait depuis longtemps déserté ma vieille carcasse ! Voilà qui n’est pas très flatteur à l’adresse de celui qu’on appelle le Maître du Plaisir, et que d’aucuns vouent au charnier des Fornicateurs ! Mais les uns en disent trop, et toi pas assez ! Où est la vérité ? Suffit-il de faire une moyenne arithmétique pour obtenir la juste mesure ?

J’ai, comme tout un chacun, connu les frissons et les émois du désir. Et je ne suis pas âgé au point d’avoir oublié l’âcre poinçon de l’amour et la douceur de la détente. Me crois-tu donc impuissant, anodonte et cacochyme ? Tu sais bien que j’ai vécu des années durant en compagnie de Léontia, ce que me reprochent mes détracteurs, estimant qu’un philosophe ne saurait se commettre avec une ancienne courtisane ! Mais l’origine sociale ou professionnelle de mes amies ne regarde que moi, et d’ailleurs elle ne me regarde en aucune façon. La qualité, la beauté, l’excellence n’ont que faire des préjugés et logent où la nature les a placées. Leontia fut mon amie, de corps et d’esprit, et je ne permettrai à personne la moindre critique à son égard. Ce qui choque un certain nombre c’est que je ne pense guère de bien du mariage, que j’ai toujours refusé cette pratique pour mon propre compte et que je ne la recommande pas à mes disciples et amis. Je suis ennemi de l’attachement, sous toutes ses formes. J’estime qu’un philosophe peut trouver un autre mode de vie, plus libre et ouvert, sans pour autant verser dans la chasteté, l’abstinence ou la contemption du corps.

 

La question du plaisir est au centre de la vie, donc de la philosophie. C’est la nature même qui nous enjoint de fuir la douleur et de rechercher le plaisir. C’est orgueil mal placé, ou stupidité mentale, que de braver si follement les lois de la nature, au point de faire vertu de ce qui n’est que forfanterie, ou crainte absurde du châtiment.  Ni la nature, ni les dieux, ne nous commandent l’abstinence. Et si le plaisir incontrôlé, volage et vagabond, si les débauches incessantes nous assuraient un bonheur durable  je n’y verrais rien à redire. Mais tu sais bien que c’est faux, que les liens de l’amour nous rendent dépendants et ridicules comme des enfants, sans compter les méfaits pour la santé. Je condamne la passion, non le plaisir. Un homme d’entendement saura toujours régler sa conduite selon la nature et la raison.

 

La nature nous pousse à la volupté ? Soit. Prenons plaisir de ce qui nous touche et nous agrée, jusqu’au point, vite atteint, de la satiété. Est-ce raison pour s’encombrer et se lier ? La passion amoureuse est l’ennemie de la liberté, et sans liberté pas de philosophie. A chacun de choisir ce qu’il préfère.

 

Tu es un homme à présent. Tu connais les fatigues et les joies du voyage, les aléas de la guerre, les tentations de l’amour, de l’orgueil et de l’ambition, tu navigues entre l’attrait de la volupté et les séductions de la politique, tu es en butte à toutes les sollicitations de l’âge mûr. Quelle voie vas-tu choisir ? Tu es suffisamment  avancé pour tracer ton propre chemin, et tout ce que je pourrais t’en dire te paraîtra obsolète et déplacé. Je ne ferai pas comme Aristote qui s’est cru obligé d’infliger des leçons de bonne conduite à Alexandre alors que celui-ci avait déjà vaincu Darius et soumis la moitié de l’Asie ! Simplement, je m’amuse de tes petites pointes à l’égard de ma vertu supposée effarouchée, et je prends plaisir à t’en retourner quelques autres, c’est de bonne guerre. Cela dit, je ne connais pas de garçon plus doué que toi, et je fais confiance à ta nature généreuse. Rien de mauvais ne saurait venir d’un tempérament beau et bon comme le tien.

 

Juste un mot encore. Ta mère va mieux. Sa santé est encore un peu incertaine, mais je constate un certain regain de vigueur. Je lui donne régulièrement de tes nouvelles, et te savoir en bonne santé est pour elle le meilleur traitement possible. Porte-toi bien.

 

 

                                               XX

 

                      Epicure  à  Idoménée, salut.

 

 

 Je vois  que tu n’es pas pleinement satisfait par mes remarques sur la pratique politique. Tu fais bien de m‘interroger plus avant, témoignant par là d’une grande exigence de rigueur dans la pensée, qui t’honore, et que j’aimerais bien trouver plus souvent chez les personnes qui m’écrivent et m’interrogent. Je vais essayer d’être plus clair et plus exhaustif que je ne l’ai été jusqu’à présent.

 

Pour traiter correctement de la politique, pour savoir quelle est l’attitude juste, s’il faut s’y consacrer ou non, jusqu’à quel point, avec quels moyens et quelles fins, il faut considérer deux  points. D’abord se souvenir que notre voie n’est pas spécifiquement politique, mais philosophique. Le philosophe n’est ni un homme d’Etat, ni un général, un ministre ou un haut fonctionnaire. Il est avant tout un philosophe. Sa question est donc la suivante : par rapport au but central de la sagesse, quelle sera la place de la politique à côté de la physique, de l’éthique et de la canonique ? Pourquoi faudrait-il donner une place centrale à la politique, est-elle, oui ou non, une voie royale vers le bonheur ? Veillons à ne pas nous tromper d’objectif, et en croyant oeuvrer pour le meilleur créer les conditions du pire.

 

En second lieu, il faut considérer l’époque, ne pas se tromper d’époque et vouloir appliquer au présent des analyses ou des recettes qui ont eu quelque valeur par le passé, mais qui sont décalées, trompeuses, inadéquates. C’est pourquoi, considérant les misères et les chances spécifiques de notre temps, il est bon de rejeter les belles théories de nos prédécesseurs qui s’adressaient à des Grecs de la Cité classique, organiquement intégrés dans la vie publique, dans ces petits états autonomes et souverains qui étaient alors notre environnement naturel. Depuis Alexandre ce monde s’est effondré. Nous sommes aujourd’hui éparpillés dans un gigantesque empire en décomposition, où il n’ y a plus ni légitimité, ni souvenaineté, ni autonomie, où les généraux décident arbitrairement du vrai et du faux, du bien et du mal, où l’idée même de justice paraît une aimable plaisanterie, où le citoyen, hier législateur et soldat, n’est plus qu’un triste mercenaire entre les mains du prince. C’est cela qu’il faut penser jusqu’au bout avant de faire la moindre proposition politique.

 

 Partant de là, on peut examiner plusieurs positions possibles, et chercher la meilleure.

 

Je mentionnerai à peine la position platonicienne qui ne peut amuser que les sots. Où voit-on aujourd’hui un roi-philosophe, ou un philosophe-roi exercer un juste pouvoir pour le bien commun ? Platon lui-même, après sa malheureuse expédition en Sicile auprès de Denys, s’est vu emprisonné pour trahison, vendu comme esclave, et par chance insigne, racheté et libéré par un Spartiate éclairé. Le philosophe qui veut jouer au roi sera vendu ou pendu. Quant au roi qui se mêle d’être un philosophe, il sera renversé par les généraux, lassés de son incompétence. Quoi qu’en dise Platon dans sa « République », il y a là incompatibilité manifeste.

 

La deuxième solution, celle d’Aristote, consiste pour le philosophe à devenir éducateur et conseiller du prince. On sait ce qu’Alexandre fit bientôt des belles leçons de son maître, et ce qu’il advint de ce Callisthène, neveu d’Aristote, qui accompagna Alexandre en Asie pour lui tenir des conseils hautement aristotéliciens, dont le jeune roi n’avait nul besoin, et nul désir. Callisthène fut arrêté, condamné pour trahison, traîné dans un char, mourant de faim et de soif, et finalement jeté aux vautours. Quand parle le prince, que vaut l’avis d’un conseiller, fût-il le plus sage et le plus avisé ? Je me demande souvent par quel prodige Anaxarque et Pyrrhon, qui suivaient Alexandre en tous lieux, surent échapper si merveilleusement à toute vindicte royale ? Face à l’arbitraire, il faut se soumettre, ou biaiser, ou mourir. Je doute que l’on puisse grand chose quant au fond.

 Socrate disait, plus justement à mon goût, que la politique n’était pas son domaine, qu’il suivrait, comme tout citoyen digne de ce nom, les affaires publiques en y jouant son rôle, mais qu’il n’envisageait pas un instant de se poser en réformateur ou de contester les lois. Son domaine c’était l’éthique, et  c’était, en ce temps là, suffisamment dangereux pour provoquer sa mort. Antisthène, puis Diogène et quelques autres suivirent son exemple. Avec grandeur, comme dans le cas de ce Diogène qui osa même braver Alexandre en personne. Pyrrhon semble avoir choisi la même route solitaire, vivant sa philosophie comme épreuve quotidienne de vérité, intransigeant sur les principes et leur rigoureuse application. J’estime et j’approuve cette voie philosophique, mais elle ne me satisfait qu’à moitié. Je crains que le solitaire engagé dans sa réforme éthique n’ait finalement que fort peu d’influence sur le cours des choses, s’il n’est brisé intempestivement en cours de route.

 

Tu connais la solution que je propose : Voie moyenne, car s’il est nécessaire de parvenir par soi-même, individuellement, à la sagesse, il est tout aussi urgent de travailler au bien-être d’autrui. Et comme la voie politique est hors de notre portée, sauf à militer au titre de « citoyen » parmi des millions d’autres, il ne reste que la solution intermédiaire : créer ces merveilleux jardins de sagesse et d’amitié qui dessinent, à la face d’un monde disloqué et barbare, le tableau d’une autre vie possible, d’une contre-société, d’une alternative au malheur général, selon les principes d’une philosophie de liberté. L’individu y retrouve la plénitude de ses droits, et la sécurité de la vie publique. Pour le moment je ne vois pas de meilleure solution, la réalité étant ce qu’elle est.

Mes adversaires me rétorqueront que cette solution n’est pas vraiment politique puisqu’elle ne modifie pas le monde tel qu’il est. C’est vrai. Mais sont-ils, eux, en état de changer quoi que ce soit, en dehors de leur verbiage ? Le temps passe. Faut-il attendre les temps meilleurs pour commencer de vivre ? Faut-il attendre la paix universelle pour vivre dans la paix ? La philosophie nous enseigne justement le caractère passager de toute chose, et de notre vie au premier chef. Aussi ne tardons pas. Vivons dès à présent, et tant pis si tous les problèmes du monde ne trouvent pas de solution satisfaisante.

 

J’espère, mon cher Idoménée, avoir répondu à tes attentes, et à celles de nos amis. Crois-moi, n’écoute pas les sirènes de la désespérance, ni les illusions infantiles de nos adversaires. Tout leur est bon pour nous faire de mauvais procès, tant ils redoutent notre influence. N’est-ce pas la preuve d’une certaine efficacité politique  ? Portez-vous bien.

 

 

XXI 

         

 

                                     Epicure  à soi-même.

 

 

 De tous les philosophes vivants le seul que j’estime vraiment, le seul peut-être qui mérite pleinement le titre de sage, c’est Pyrrhon. Son style de vie je ne vois personne pour le contester, mais si idées, je ne sais si dans toute la Grèce il se trouve deux personne pour les comprendre. A son sujet on pourrait reprendre ce que disait Socrate à propos d’Héraclite : « Ce que j’en ai compris est admirable. Pour le reste il faudrait un plongeur de Délos pour en déchiffrer le sens ». Moi j’admire indifféremment l’homme et la doctrine, quoi que l’un et l’autre me posent des questions quasi insolubles. C’est à un tel homme qu’il faut s’adresser pour examiner les fondements et les aboutissants de sa propre doctrine ! C’est à tel examen que j’aimerais me livrer ici, même si mon bien-aimé contradicteur habite dans la lointaine Elide. Son esprit ne manquera pas de m’inspirer, j’en suis sûr.

 

Sur l’homme je ne vois rien à redire. Ici nulle forfanterie, nulle vaine provocation, nulle affectation. Un homme direct, droit, une conduite exemplaire à tous égards. Une égale indifférence à l’égard de toutes les conventions humaines et sociales, une aptitude remarquable à tout supporter, quels que soient les événements, favorables ou funestes. En un mot, un sage authentique. De son long périple en Asie il semble avoir rapporté la quintessence du savoir et de la sérénité, et je ne vois personne auprès de nous qui puisse rivaliser avec lui en quelque domaine que ce soit. Son indifférence va si loin qu’il a accepté sans état d’âme la nomination au titre de Grand Prêtre d’Hadès, le dieu des morts ! Voilà un homme qui, décidément, n’a peur de rien, quand le seul nom d’Hadès fait trembler la plupart. Mais pourquoi accepter ce titre de grand prêtre ? Là je ne comprends pas bien., et la chose viendrait-elle d’un autre que lui, j’y verrais immédiatement de l’immodestie ou de la duplicité. Pyrrhon accepte froidement une nomination religieuse, quand par ailleurs il ne croit pas un instant en la divinité des dieux de la religion populaire ! On ne me fera pas croire que c’est pour la rente, lui qui n’ a besoin de rien et de personne, et quant au titre, même prestigieux, il n’en a que faire ! Mais alors ? Alors il reste la souveraine indifférence d’un ironiste qui feint de croire ce qu’il ne croit pas, de dire ce qu’il ne dit pas, de ne pas dire ce qu’il dit ! Pour le comprendre, il faut toujours se situer à côté de ce qu’il fait ou dit, et n’entendre que ce qui échappe à toute logique, puisque la parole ne peut en aucun cas saisir l’essence des choses. On ne peut que mi-dire, et, tout en pensant ferme et droit, penser contre les conventions et les usages et montrer ce qui ne saurait se voir ! Paradoxale sagesse ! La seule en effet qui mérite d’être enseignée, mais qui ne le peut, faute d’oreille pour la recevoir.

Pour moi je n’aurais certes pas accepté une telle charge, pour plusieurs raisons qui sont assez évidentes par elles–mêmes. Celui qui renvoie tranquillement les dieux dans de lointains intermondes ne peut se commettre à les servir. Celui qui prend le soin de construire une doctrine cohérente à l’usage des hommes souffrants ne peut se rire de leurs souffrances, parjurer ses promesses et affirmer le contraire de qu’il enseigne. Pyrrhon le peut, car il est au delà de toutes ces considérations et vit en accord avec la vérité, telle qu’elle s’exprime et se vit en lui seul.

J’apprécie fort sa doctrine, mais là encore je ne peux le suivre. Tout au plus puis-je la poser sereinement à côté de la mienne, à la manière d’une anti-thèse, en contrepoint, comme symbole de ce que je ne pourrai jamais me laisser aller ni à penser ni à dire. Terrible vérité que j’emporterai avec moi dans la tombe. Car la doctrine que je professe, c’est la mienne et nulle autre, elle est toute entière dans mes écrits et mon enseignement. Et, cela va de soi, elle ne saurait être pyrrhonienne !

Ou c’est Pyrrhon, ou c’est moi. Telle est la leçon pour tous, d’aujourd’hui et de demain. Moi seul je sais, et je serai pour l’éternité seul à savoir que pour moi c’est à la fois moi et Pyrrhon ! Ne sommes nous pas tous deux descendants du grand Démocrite, celui qui a enseigné aux hommes la nature des atomes et du vide, l’immensité infinie de l’univers, la pluralité des mondes et la corporalité de tout ce qui existe ? A sa suite j’ai contemplé l’infini, enseigné l’inanité des mythes, l’oisiveté bienheureuse des dieux lointains, et le chemin du bonheur. Tout le reste de ma doctrine est mon œuvre propre, dont je revendique fièrement la paternité. Mais Pyrrhon  a suivi une autre voie. Il en est venu à se demander si les atomes sont réels, si l’on pouvait connaître quoi que ce soit. Dans l’incapacité où nous sommes de définir quoi que ce soit il valait mieux poser l’universelle non-différence, l’universelle égalité de toute chose. Nous ne savons rien parce que le réel est indéfinissable, incernable, indiscernable, inconnaissable. Nous n’avons ni moyens de mesure, ni aptitude à mesurer. Il en résulte que rien n’est plus ceci que cela, ou pas plus ceci que cela, ou les deux à la fois ou aucun des deux. Dont acte. Devant cette indécidabilité universelle, il ne reste qu’à rejeter le jugement et se tenir dans l’indifférence.

Moi je soutiens que la connaissance est possible et je veux fonder sur elle la sagesse théorique et le bonheur, qui est l’absence de trouble.  Lui conteste la possibilité de la connaissance, en tire une leçon d’indifférence générale, et de là conclut au bonheur comme absence de trouble. Deux chemins différents pour parvenir au même résultat. Deux sensibilités peu compatibles, mais la même rigueur philosophique, le même amour de la vérité, la même confiance, et somme toute une vision très proche de la vie belle et bonne. Me l’avouerai-je à moi-même ? D’une certaine manière Pyrrhon a raison. Que savons-nous des atomes, s’ils existent ou non, de leur formes, de leurs combinaisons ? Nous n’en avons jamais vus. Et le vide, qui peut prétendre contempler le vide ? Et ainsi de toutes nos propositions. En fait nous ne savons rien avec certitude, mais nous ne pouvons pas ne pas chercher à savoir. Il faut être Pyrrhon, avoir la force tranquille d’un Pyrrhon pour ne pas être effrayé par cette gigantesque ignorance qui ouvre toutes grandes les portes de l’ angoisse. Peur du vide, peur de la mort, peur des dieux, peur de l’au delà, peur du châtiment, toutes les peurs s’engouffrent dans ce non-savoir et nous précipitent dans l’enfer. Voilà pourquoi c’est ma philosophie, et non celle de Pyrrhon qui convient aux hommes. Lui a pu sonder les profondeurs de l’inconnu et conclure paisiblement à l’inconnaissable. Il se tient ferme face au vide. Il ne tremble pas. Mais qui pourrait le suivre en ces solitudes ? Moi je propose un chemin praticable, un chemin à la mesure des hommes réels, tels qu’ils sont. Aussi, même si j’ai tort quant au fond, je ne laisse pas d’avoir raison. Moi seul, je peux quelque chose pour autrui. Le médecin, quelquefois, garde pour lui certaines interrogations et certaines conclusions, car pour lui il ne s’agit pas d’avoir raison à tout prix, mais de soigner un malade et de l’amener si possible à la guérison. Tel est mon programme. Je garderai pour moi la vérité pyrrhonienne, et je soignerai les souffrances des hommes avec une philosophie qui n’est peut-être pas tout à fait exacte, mais qui a le grand mérite de redresser puis d’apaiser les corps, les cœurs et les âmes. Et cela me suffit.

 

Pour préciser encore : que l’on se souvienne de la phrase d’Héraclite. « Le dieu qui est à Delphes ne cache ni ne montre ; il fait signe » C’est ainsi que j’entends la position de Pyrrhon. Il ne révèle rien, il ne cache rien, il fait signe vers le réel. Et ce réel il ne peut ni le nommer ni le dire puisqu’il est indicible. Ce qui apparaît et disparaît, c’est à dire la réalité toute entière en son insaisissable impermanence, n’est pas de l’ordre des mots. Entre le choses et les mots s’étend l’abîme. Et cet abîme rien ne peut le combler. Pyrrhon est dans la droite lignée de l’antique sagesse, c’est le seul sage d’aujourd’hui, comme égaré dans un monde de fous.

 

Ce qu’il nous laisse entendre c’est la vérité absolue, celle qui dépasse tous les mots et tous les dogmes. Vérité du silence, de la vie et de la mort. Vérité informulable et indépassable. Mais qui pourrait l’entendre, s’il n’a fait lui-même le grand voyage ?

Je propose, moi, une vérité relative, acceptable, dicible et opératoire, telle que peuvent l’entendre et la pratiquer des hommes et les femmes de notre temps. A nos contemporains il faut des concepts précis, des représentations claires, des règles intelligibles et des conseils pratiques. Philosophie médicale pour temps de crise et d’incertitude. Hygiène et santé, gymnastique et méditation, réflexion et conversation, voilà ce qu’il nous faut, avec beaucoup d’attention et de bienveillance. Voilà pourquoi je suis plus que jamais d’actualité.

Mais je sais moi, pour l’avoir sondé, ce qu‘est le fond indicible sur lequel s’appuie ma démarche. Aussi puis-je tenir ces propos à la fois rigoureux et approximatifs sur la nature, les atomes, le vide et la réalité de l’âme. Je sais moi ce qu’ils engagent, et ce qu’ils occultent. Les autres ne le voient pas, et c’est très bien ainsi. Certaines vérités sont trop terribles pour être entendues. Je suis dans cette dure position de louer Pyrrhon en privé, de m’en inspirer pour moi-même, et en public, d’en déconseiller l’accès à ceux qui me suivent. Mais je dois garder à jamais enfouie dans le silence cette dualité obscure de la vérité.

 

Ma consolation : Démocrite notre maître commun, Pyrrhon et moi, nous nous retrouvons au moins sur un point cardinal : la dénonciation sans compromis de tous les charlatans de l’idéalisme, des idéologues et des illusionnistes. Ma philosophie est une paisible machine de guerre, et celle de Pyrrhon une tranquille errance dans l’absolu. Par les temps qui courent, hormis Pyrrhon, il n’y a plus de sages. C’est déjà beaucoup si nous parvenons à devenir et à rester des philosophes.

 

 

                                             XXII

 

                                     EPicure  à  Démétria, salut.

 

 

Enfin de bonnes nouvelles de ta santé ! Tes forces reviennent lentement mais sûrement, le sommeil est meilleur, et l’appétit achèvera de te rendre la vigueur. Tes remerciements me vont droit au cœur mais ton retour de santé est d’abord ton œuvre à toi, et à la nature. Tu connais le dicton d’Hippocrate : «  le médecin soigne, mais c’est la nature qui guérit ». Encore quelques semaines de convalescence et tu pourras reprendre tes activités habituelles, mais à condition d’être prudente, de respecter tes limites et de savoir t’arrêter au premier signe de fatigue. Si les choses se mettaient à traîner exagérément, n’hésite pas à me le dire. Pour l’instant l’essentiel est de poursuivre le repos, de modérer les efforts, de manger des aliments riches et de rechercher les occasions de rire, de t’amuser et de passer du bon temps. Dis-toi bien que le plaisir est légitime, et que de plus c’est un excellent médicament !

 

J’ai quelques nouvelles fraîches de ton fils. Il se porte bien. Son souci actuel est de trouver une solution valable quant à son établissement. Je crois qu’il est plutôt lassé des interminables affrontements de la guerre et qu’il songe sérieusement à changer de vie. Je ne serais pas surpris de le voir revenir au pays, d’ici quelque temps. Mais il lui faudra peut-être encore quelques déceptions pour se décider.

 

Par ailleurs je te réitère mon invitation. Si tu t’ennuies, si ta santé tarde à refleurir n’hésite pas à venir dans notre belle Attique, et à passer ici le temps que tu voudras. Il n’est pas nécessaire d’être un grand esprit pour trouver refuge dans notre ermitage. A quoi bon la philosophie si elle n’aide pas à vivre ? Nos amis sont très cordiaux et t’accueilleraient avec plaisir et bienveillance. Et tu pourras repartir quand tu le voudras, sans rien devoir à personne, ou rester, selon ton gré. Porte-toi bien

 

 

                                             POSTLUDE.

 

 

Le livre se referme déjà, mais comment ne pas rêver encore en compagnie de Critobule l’impatient, de Démétria l’endeuillée, de Pyrrhon l’inimitable, des amis Xénias, Polyène, Xénocrate, et les autres, célèbres ou obscurs, et d’Epicure bien évidemment, dont le caractère altier et aimable tout à la fois, et la sereine exigence nous ont charmés tout au long de ces pages ? Et ce n’est là que le plagiat plus ou moins inspiré d’un lointain ami d’Epicure ! Que serait-ce s’il s’agissait d’authentiques écrits du Maître ! 

J’imagine Critobule rentrer au pays, peut-être en compagnie de la belle Arsinoé l’ancienne esclave affranchie, pour de nouvelles aventures, politiques vraisemblablement, car comment pourrait-on détourner un Grec de la passion politique ? Quant à Démétria je l’imagine quitter bientôt sa campagne solitaire pour trouver refuge dans le Jardin. Et qui sait ? Cette pauvre femme ignorante et délaissée deviendra une authentique praticienne de la philosophie. Elle a connu la douleur, gageons qu’elle pourra connaître la joie !

Epicure continuera d’enseigner encore et encore, écrivant, parlant, expliquant sans relâche. Puis viendra la fatigue de l’hiver. Et un matin Epicure s’étendra de tout son long dans sa baignoire, se fera servir un grand verre de vin pur, donnera ses dernières recommandations à ses amis rassemblés autour de lui, et s’éteindra paisiblement, fidèle à lui-même jusque dans la mort.